Mélissa Nadeau, au sujet de la place des femmes en agriculture: « Il y a du chemin à faire, parce que c'est encore considéré comme un métier qu'une femme ne peut pas accomplir, alors qu'avec la mécanisation des équipements, c'est plus que jamais faux. »

L'amour est dans le Val

CHRONIQUE / «Vers l'âge de 11 ans, se souvient Mélissa Nadeau, mon beau-père m'a mise sur le tracteur et m'a dit : "Tu pèses là, tu pèses là, vas-y, t'es capable." Je suis partie dans le champ avec la machinerie en arrière. On a une idée bucolique de l'agriculture, qu'il faut nuancer, parce que c'est difficile, parce que tu travailles sept jours sur sept, parce que du temps avec des amis, tu n'en as pas, mais malgré tout ça, ça n'a quand même jamais cessé d'être bucolique à mes yeux. C'est le plus beau métier du monde.
«Pour moi, rien ne peut battre un coucher de soleil dans un champ. Rien ne peut battre la chance d'aller faner [faire sécher le foin] à sept heures du matin, de sentir l'herbe fraîchement coupée, de te dire qu'aujourd'hui tu nourris du monde. Je pense à ça chaque matin, quand je me lève pour travailler sur la ferme : je vais permettre à des gens de manger. » 
Les urbains parmi vous (moi le premier) s'écrieront sans doute que 11 ans, c'est jeune en tabarouette pour tenir les commandes d'un tracteur. Les ruraux, eux, s'étonneront qu'il ait fallu autant de temps à Mélissa pour vivre cette première fois. Expliquons.
Alors que Mélissa a 9 ans, sa mère Chantal place une petite annonce entre les pages du légendaire hebdomadaire La Terre de chez nous, dans une rubrique du coeur destinée à créer des couples entre des femmes de la grand' ville et des cultivateurs esseulés - non, L'amour est dans le pré n'a rien inventé. Jeune maman célibataire de trois enfants, cherche agriculteur sérieux.
Après une brève idylle à Wotton, qui permettra à ses enfants de fraterniser avec quelques vaches et de connaître autre chose que le béton sherbrookois au coeur duquel ils étaient nés, maman Chantale met le cap vers Saint-Ludger, en Beauce, où elle codirige toujours aujourd'hui une ferme laitière et acéricole en compagnie de Sylvain, celui qui allait devenir son mari. C'est là-bas que Mélissa goûtera réellement au plus beau métier du monde.
Je vous parle aujourd'hui de Mélissa Nadeau, parce que l'agriculture n'occupe pas exactement trop de place dans nos médias, mais surtout parce qu'elle compte parmi ceux et celles grâce à qui les ubiquitaires mots « dynamisme » et « vitalité » ne sont pas que des hameçons employés par les villages, sur leurs sites web, pour charmer les jeunes. Mélissa Nadeau raconte le Val-Saint-François, où elle s'est établie il y a trois ans et où elle travaille comme agente de développement agroalimentaire pour la MRC, avec ce genre d'étincelle dans les yeux qui n'apparait habituellement qu'à l'évocation des splendeurs de Rome.
« L'agriculture est un peu oubliée, on nous prend presque pour des retardés parfois », regrette, plus amusée qu'amère, celle qui troque encore souvent son look de jeune professionnelle pour celui, moins soigné, d'une authentique fermière, sur la terre familiale, à Saint-Ludger. « Avant que tu puisses la boire, cette bière-là a poussé quelque part, me rappelle-t-elle. Ce n'est pas normal qu'un enfant pense que le boeuf haché pousse dans une barquette de styromousse. J'ai déjà entendu ça! »
La trentenaire nourrit l'espoir que les visages nouveaux de la jeune agriculture sachent renouer le lien affaibli entre les régions et des citadins de moins en moins instruits des sacrifices nombreux que suppose la vie au champ.
« C'est la Journée internationale des femmes, non? Bonne nouvelle : le ratio homme femme en agriculture, chez nous, tend de plus en plus vers le 50/50 », se réjouit Mélissa. Elle évoque Amélie Brien, qui a imaginé un projet d'élevage de poules Chantecler dans le Canton de Valcourt, ainsi que Marie-Chantal Houde qui, à la Fromagerie Nouvelle-France, arrache au paradis les fromages parmi les plus récompensés et les plus racés au Québec.
« Reste qu'avec Banque de terres, si j'arrive devant un producteur d'une certaine génération, et que je lui présente un homme et une femme comme candidat, c'est l'homme qui va être choisi. Il y a du chemin à faire, parce que c'est encore considéré comme un métier qu'une femme ne peut pas accomplir, alors qu'avec la mécanisation des équipements, c'est plus que jamais faux. »
Du Maghreb au Val
Mais qu'est-ce que Banque de terres? D'abord mise sur pieds dans la région de Brome-Missisquoi, l'initiative, qui a aujourd'hui fait des petits, s'applique à jumeler des agriculteurs vétérans, qui désireraient vendre ou louer leurs terres, à de jeunes diplômés en agriculture, en quête d'un sol où s'enraciner. Les célibataires désespérés ont leurs applications pour téléphone intelligent; les agriculteurs-trices ont, eux, des « marieuses » comme Mélissa Nadeau, véritable Cupidon de la moissonneuse-batteuse qui, chaque jour, tente de déterrer dans les rangs du Val le match parfait qui n'attend que de germer.
À l'occasion d'un séjour exploratoire d'un week-end organisé par Banque de terres, de jeunes agriculteurs de partout au Québec étaient d'ailleurs récemment invités à visiter le Val-Saint-François. Parmi ceux-ci : des gens de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, mais aussi des immigrants originaires de l'Île Maurice et du Maghreb.
« On a reçu des Algériens, qui avaient un élevage de moutons là-bas, et qui habitent présentement Laval, mais qui aimeraient peut-être s'installer dans le Val », s'enthousiasme Mélissa, en laissant entrevoir un salutaire portrait de ce à quoi pourraient ressembler les régions du Québec dans quelques années, pour peu que davantage d'entre elles creusent le sillon de la diversité. « Je rêve à une région pleine de couleurs, autant sur le plan des productions que des producteurs. »
Bien que sa vie de marieuse la comble de la satisfaction de provoquer des rencontres auxquelles le destin n'a pas l'audace de rêver, Mélissa Nadeau sait qu'elle retrouvera un jour la terre à temps plein, dans ce Windsor dont personne ne chante les rugueuses beautés avec autant de ferveur.
« L'odeur du foin ne s'en ira jamais de mon nez. C'est impossible. L'odeur du foin au printemps, pour moi, c'est euphorique. »