Simon Proulx des Trois Accords : « Dans ma tête, Les Trois Accords, ça a toujours été un projet très libre. »

La poutine, recette de la longévité des Trois Accords 

CHRONIQUE / Il ne faut, comme de raison, pas toujours se fier à Wikipédia. Exemple : Les Trois Accords aurait été fondé en 1997, selon la fiche que leur consacre la version française de l'encyclopédie en ligne. 2017 marquerait donc, si vous n'êtes pas trop poche en calcul mental, le 20e anniversaire du groupe. Ce qui est en partie vrai, mais aussi en partie faux. En 1997, le chanteur Simon Proulx et son ami Olivier Benoît imaginaient le nom Les Trois Accords, sous l'égide duquel ils reprendront bientôt devant leurs boutonneux de camarades du secondaire les ritournelles absurdes de Paul et Paul.
« On peut dire qu'on célèbre les 20 ans du nom Les Trois Accords », blague Simon Proulx, pour qui Les Trois Accords n'a réellement existé que plus tard, quand ses autres membres ont joint la paire initiale, et que des refrains originaux ont résonné pour la première fois. Mais peu importe : si l'on choisit 2001 comme réelle année de fondation de la formation, Les Trois Accords revendique en 2017 16 ans de carrière, une rarissime longévité pour un groupe québécois, que peut-être seuls leurs amis des Cowboys Fringants surpassent.
Le secret des Trois Ac'? La poutine. Le Festival de la poutine, pour être plus précis, qui souligne du 24 au 26 août sa 10e édition, avec Half Moon Run, Les soeurs Boulay, Alex Nevsky, Fred Fortin, Kevin Parent, The Brooks, Alaclair Ensemble, Émile Bilodeau et Lydia Képinski (excusez la plogue exhaustive), ainsi qu'avec un jeune quatuor de la relève célébrant la joie d'être gai, les affres de la puberté, la beauté des moustaches généreuses ainsi que la gérontophilie.
Mais qu'est-ce que le Festival de la poutine, une charge de travail supplémentaire sur les épaules de nos valeureux musiciens drummondvillois, peut bien avoir à faire avec la pérennité de leur orchestre?, demandez-vous. La réponse de Simon Proulx.
« Avant d'enregistrer notre deuxième album, je me souviens qu'il y avait beaucoup de pression sur mon écriture, se souvient-il, et j'avais dit aux gars : ''Ce n'est pas supposé d'être ça l'idée. Tsé, on s'appelle Les Trois Accords.'' Je leur disais aussi : ''Ça me tente que ça continue ce projet-là et l'idéal, ce serait qu'au fil du temps, on diversifie nos activités. Si on fait autre chose, la pression va être moins grande sur l'écriture, sur la tournée. On va faire des nouveaux disques juste si ça nous tente d'en faire. Il faut rester le plus libre possible.'' Dans ma tête, Les Trois Accords, ça a toujours été un projet très libre. »
La poutine et son festival leur permettront aussi de prévenir les meurtrissures d'ego ayant entraîné trop de grands groupes vers le fond. « Veux, veux pas, dans un band, des frictions peuvent naître parce que quelqu'un prend plus place que l'autre, rappelle Simon. Le Festival de la poutine et notre nouveau Festival de la blague nous donnent tous l'occasion de nous sentir valorisés et d'enrichir nos vies d'expériences le fun, puis de revenir à la musique l'esprit léger. »
La liberté de ne pas toujours être compris
Pour un groupe connaissant un tel succès, Les Trois Accords s'autorise effectivement une liberté dont on ne mesure sans doute pas toujours l'étendue. Exemples : ses trois derniers albums, Dans mon corps, J'aime ta grand-mère et Joie d'être gai explorent tous à leur manière, sous le couvert de la blague de cégépien, la difficulté de vivre à contre-courant, dans un monde étouffé par l'étreinte de plus en plus pénible du conformisme.
Écrivons-le une fois pour toutes : les textes de Simon Proulx comptent parmi les plus denses de la chanson québécoise, camouflant à chaque détour une rime oblique, tout en prenant toujours soin d'hameçonner d'abord l'oreille grâce à une ligne aussi satisfaisante qu'une bouchée de poutine au bacon à quatre heures du matin, après une brosse légendaire.
« Au départ, on disait au monde qu'on était niaiseux, et puis on s'est rendu compte qu'ils nous croyaient. J'avais des discussions avec Olivier [Benoît, ancienne voix grave du groupe], qui capotait parce que les gens pensaient qu'on était épais. Moi, j'étais un peu fendant et je lui répondais : ''C'est pas grave, à un moment donné, ils vont comprendre. L'histoire va nous donner raison.'' Dans ma tête, c'était tellement évident que les gens allaient voir qu'il y a quelque chose d'autre dans nos chansons. »
L'histoire leur donnera effectivement raison, et la vaste majorité du Québec sait désormais que Simon, Alexandre, Pierre-Luc et Charles ne sont pas les nonos qu'ils ont d'abord prétendu être. Au-delà des mélodies velcro qui peuplent ses albums, Les Trois Accords offre aujourd'hui un rare exemple d'artiste populaire conjuguant à la fois un désir de profondeur et un refus de se prendre au sérieux. Traduction : Les Trois Accords, ça peut être juste le fun, si tu veux que ce soit juste le fun, et ça peut être beaucoup plus, si t'es le genre de gars, comme l'auteur de ces lignes, ayant abandonné trop d'heures de sa vie dans des pochettes de disques.
« Ce n'est pas nécessairement grave que tout le monde ne comprenne pas chaque virgule de chaque chanson », confie humblement Simon, une phrase que ne prononcerait jamais, sous aucun prétexte, un grand nombre de créateurs, très soucieux que le moindre de leurs tourments soit universellement entendu.
« On vient d'enregistrer une nouvelle toune, poursuit le chanteur, et il y a une phrase, où j'invente carrément des mots, que personne ne va comprendre, à part peut-être un gars qui va étudier ça à l'université dans 22 ans. Mais ce n'est vraiment pas tragique. Je sais, moi, que je suis incapable de faire des trucs qui sont juste sentis, juste touchants. Il faut toujours que j'ajoute quelque chose, que je mette une couche de bizarre. C'est naturel, mais c'est aussi parce que je trouve ça plus intéressant, qu'il y ait un élément, dans une chanson, qui soit étrange. Sauf que le plus fun, dans tout ça, ça demeure de voir des gens qui le reste de la semaine sont hyper sérieux, chanter J'aime ta grand-mère à tue-tête. Qu'ils pensent comme moi que Hawaïenne, c'est drôle parce que tu ne peux pas demander à quelqu'un d'être né ailleurs que là où il est né, ou simplement parce qu'ils trouvent que ça sonne drôle le mot Hawaïenne, ça ne dérange pas. Moi, je suis heureux. » Nous aussi.