La sommelière Jessica Ouellet et son copain français, le vigneron Pierre Wach.

Jessica Ouellet : parce que le vin sublime tout

CHRONIQUE / Le vin, c'est comme l'économie, vous ne trouvez pas? Je m'explique. Avez-vous, vous aussi, parfois l'impression qu'à l'instar des spécialistes qui devraient éclairer le chemin menant à une meilleure compréhension des enjeux liés aux chiffres, ceux qui devraient éclairer le chemin menant à l'Espace Cellier n'ont souvent à la bouche que des adjectifs abscons?
« Il existe, oui, un certain nombre de vignerons et de sommeliers qui vont faire beaucoup de fla-fla pour pas grand-chose », confirme la sommelière d'origine windsoroise Jessica Ouellet, de passage en ville pour un court séjour. Celle qui signait en 2013 et 2014, entre les pages de ce journal, des chroniques aussi effervescentes qu'une bouteille de crémant, devenait il y a deux ans Alsacienne d'adoption, par amour d'abord, mais aussi parce que l'Hostellerie La Cheneaudière, un Relais & Châteaux 4 étoiles, lui a confié les clés de sa cave. « Il y a des producteurs de vins qui veulent tellement vendre du rêve, sans avoir ce qu'il faut dans le verre, et qui vont choisir stratégiquement de passer d'abord par beaucoup trop de mots, avant même de faire goûter. »
La bonne nouvelle dans tout ça? Jessica Ouellet ne conçoit aucune gêne à ramener à l'ordre ceux qui préfèrent se complaire dans leur charabia que de réellement répandre la joie du vin partagé. Encore mieux : Jessica Ouellet ne semble jamais autant s'amuser que lorsqu'elle mine l'esprit de sérieux gouvernant encore à bien des égards le discours sur le vin, un salvateur exercice de douce désobéissance auquel elle se livre joyeusement sur son blogue (lecellierdejess.fr) ou en salle à manger, face à ces arrogants, accrochés à leurs certitudes, qui s'y présentent à l'occasion.
Vous devriez voir son regard de chenapante lorsqu'elle me raconte avoir récemment contredit un client un peu trop sûr de lui-même, et un peu trop convaincu qu'un Gewurztraminer est forcément un vin sucré (ce qui est faux). Vous ne cracherez sans doute pas votre gorgée de mimosa si je vous dis que d'être ainsi corrigé par une jeune femme de 27 ans, Québécoise à part de ça, ne charme pas toujours d'emblée un certain type de Français, refusant que le monde change.
« Il est vraiment dur le préjugé, autour des femmes et du vin, en France, signale Jessica. On recevait récemment une stagiaire de l'ITHQ et un client lui a demandé s'il pouvait être conseillé par un sommelier homme. L'Association des sommeliers d'Alsace, ce n'est que des hommes! Je sais très bien qu'il y a des clients qui me voient arriver à leur table et qui se disent : '' Elle ne saura rien, la petite. '' Et ça me fait toujours plaisir de leur prouver que j'en sais plus qu'eux. C'est pas méchant, han! »
Plutôt que d'employer son savoir (fascinant) afin de pontifier, Jessica Ouellet s'emploie donc avec une palpable humilité, indissociable d'un authentique travail de vulgarisation, à réellement guider ceux et celles à qui elle sert à boire. Exemple simple : je ne m'autoriserais pas à siffler du blanc en mangeant de la grosse viande saignante si Jessica ne m'avait pas gentiment expliqué, il y a quelques années, qu'aucune vérité avec un grand v ne devrait influencer nos choix de pinards. C'est que, de toute façon, les vérités avec un grand v, ça n'existe pas vraiment.
« Il y a tellement de clients qui me disent : '' Je mange tel plat, de quel vin j'ai besoin? '', regrette-t-elle. Le vin qui va avec votre plat, c'est le vin qui vous plaît, celui qui correspond à vos goûts, pas celui que je vais choisir pour vous. Ce n'est pas moi qui vais le boire. Il faut me dire ce que vous aimez! Mon plus grand plaisir, c'est de chasser de la tête des gens cette fausse pression de faire le bon choix. »
Le vin, c'est vivant
« Un bon repas, sans vin, ce n'est pas triste. On appelle ça un petit-déjeuner », blague Jessica Ouellet au sujet de ce précieux liquide « qui sublime tout », dit-elle, la pupille scintillante. Le vin pourrait difficilement être davantage au coeur de son quotidien : son vigneron de copain, Pierre, dirige le Domaine Wach, entreprise familiale fondée en 1748. Ne vous demandez pas de quoi ces deux-là jasent avant de s'endormir.
La relation qu'entretiennent le Québec et le bon vin est évidemment un petit peu plus récente (euphémisme) que celle de la France. Est-ce que les parents de Jessica avaient l'habitude de déposer du bon vino au centre de la table? Pas tellement, se rappelle-t-elle, tout en se réjouissant que les piquettes d'épicerie aient cédé leur place chez maman-papa aux bouteilles qu'elle leur ramène, « de vraies de vraies importations privées. »
« Je me souviens, à l'ITHQ [où elle a étudié], il y avait plein de mes collègues qui disaient des choses comme : « Ah oui, moi, j'ai ouvert telle bouteille super chère avec mes parents hier soir », alors que de mon côté, je développais encore mon palais », confie-t-elle, en laissant entendre que ce regard frais et absolument pas snob sur le monde viticole l'aura largement définie, pour le mieux, en tant que sommelière.
Bien que certains travers d'une culture française encore très éprise de certaines traditions l'ennuient parfois, Jessica embrasse avec bonheur l'amour de cette société pour la bouffe placée au centre de tout. « Les Français s'assoient pour manger, c'est important, observe-t-elle. Apporter son petit repas dans un plat Tupperware, c'est une honte. Tu ne fais pas ça. Manger en vitesse devant ton écran, non plus. »
Pourquoi aimes-tu autant le vin?, que je demande tout simplement à Jessica Ouellet. « Parce que c'est vivant!, répond-elle. Il y a sur le marché plusieurs vins très techniques, qui sont faits pour plaire et qui sont bons, mais dans lesquels on ne sent pas la vie. Mes vins préférés, ce sont ceux que fabriquent de petits vignerons, des gens qui mettent tous leurs efforts, toute leur existence, dans leur travail. C'est dans ces bouteilles-là qu'on goûte réellement la vie. »