Séré Beauchesne Lévesque

Iel s'appelle Séré 

CHRONIQUE / Le poke bowl est un plat d'origine hawaïenne que vous avez sans doute vu surgir au milieu des pages tendances de votre magazine préféré. Il contient du poisson cru, de l'avocat, de la mangue, du riz et un paquet d'autres ingrédients. Googlez ça, vous verrez, c'est ben beau et, surtout, ben bon. Vous pouvez aussi, pour en savoir plus, vous en remettre à ce chef vedette qui annonçait récemment, sur les ondes d'une chaîne dont nous tairons le nom, qu'il consacrerait sa prochaine chronique à préparer des poke bowls de gars et des poke bowls de fille.
Je soupçonne, parce que les goûts et les besoins alimentaires des gars et des filles sont radicalement différents, que le poke bowl de gars contient du bacon, du foie gras ainsi que, pour faire bonne mesure, une tête de bison. Je soupçonne que le poke bowl de fille contient quant à lui du tofu, des graines de chia et, parce qu'il faut bien parfois s'autoriser quelques petites folies, une généreuse poignée d'herbes fraîches.
Quel poke bowl Séré Beauchesne Lévesque devrait-iel choisir ? Grosse question. C'est que Séré se définit comme une personne trans non-binaire. Ni homme, ni femme. D'où le pronom « iel » que je viens tout juste d'employer. Pas il, pas elle. Iel.
Vous aurez compris qu'une conversation avec Séré pourrait bien mettre le feu à votre Bescherelle. Nous ne sommes même pas encore arrivés à chasser le genre de nos cuisines (des poke bowls genrés, sérieux !?!), imaginez comment il est ardu de l'évincer de notre langue. Jaser avec Séré suppose, oui, quelques petits efforts, quelques petits ajustements. Pas grand-chose, en somme, en comparaison à la lancinante souffrance d'une longue quête identitaire.
« J'ai passé 17 ans à vivre de la confusion parce que je savais pas j'étais quoi », se rappelle Séré, qui me corrigera poliment à quelques reprises pendant l'entrevue lorsque que j'emploierai le mauvais pronom ou que je ferai un accord erroné. Personne n'aime être pris en défaut, mais je vous l'assure, on s'en remet. « Ma mère pour me consoler quand j'étais petite me disait : "T'es une fille intelligente" et ça me faisait juste pleurer encore plus. Le pire, c'est que je ne savais pas pourquoi ça me faisait pleurer ! »
Le combat des personnes trans en est donc un de stricte dignité, révélant une fois de plus à quel point l'humain a horreur de revoir son rapport au réel - Séré a perdu plusieurs amis en « devenant » non-binaire. Iel révèle aussi à quel point des administrations sans visage s'entêtent à refuser de modifier leurs pratiques, même si de simples gestes permettraient d'adoucir le quotidien de bien des gens.
Difficile de ne pas colérer lorsque Séré raconte les démarches sisyphéennes entreprises à son arrivée à l'Université de Sherbrooke afin que le prénom de son choix - Séré - soit inscrit sur les listes d'étudiants fournies aux profs (comme c'est permis au Cégep de Sherbrooke). Iel est depuis légalement devenu Séré, ce qui règle son problème, mais pas celui de toutes les autres personnes trans qui devront expliquer à chacun de leurs professeurs qu'ils souhaitent être désignés sous un autre prénom que celui que leur ont donné leurs parents. Faire un coming out, c'est difficile. Devoir en faire cinq ou six chaque début de session auprès d'inconnus, ça use la joie de vivre, mettons.
Le combat des personnes trans est aussi fascinant en ce qu'il révèle de notre entêtement presque morbide à penser le masculin et le féminin par le biais d'affligeants clichés. Un gars, c'est comme ça, une fille, comme ça, fin de la discussion.
« Je pense que ça met bien des gens en danger de se faire dire que ce n'est pas parce que t'as un pénis que t'es un gars », avance Séré, qui fondait en octobre le Groupe d'action trans de l'UdeS. « Ça les rend confus. Les gens n'ont pas l'habitude de remettre en question leur identité. J'aimerais en 2017 que la masculinité soit moins fragile. C'est la base de tellement de problèmes dans notre société et de tellement de problèmes que je vis en tant que personne non-binaire. Les gars se fâchent parce que c'est leur réaction naturelle de se fâcher quand ils ne comprennent pas quelque chose. C'est comme pour protéger leur intégrité de mâle. Il y aurait tellement moins d'agressions sexuelles et d'homophobie si les gars pouvaient se calmer et assumer ce qu'ils sont autrement que par l'agressivité. »
Parlons organes génitaux (ben non !)
Il n'a jamais été autant question de chiottes dans l'actualité qu'en 2016. Où les personnes trans devraient-elles aller faire pipi ? Certainement pas dans la toilette de leur choix, répondait la Caroline du Nord, alors que de plus en plus d'écoles, un peu partout au Québec, remettaient en question l'idée même d'envoyer monsieur vider sa vessie d'un côté, et madame de l'autre.
« Les personnes trans ont beaucoup d'autres préoccupations que d'aller aux toilettes », assure Séré en rigolant, au sujet de ce qui a aujourd'hui valeur de symbole pour les groupes trans, bien qu'il s'agisse au départ d'une considération très pragmatique. « Aller aux toilettes, c'est juste quelque chose qui revient tout le temps. À la faculté où j'étudie, il y en a des toilettes non genrées, mais elles sont à l'autre bout de l'édifice. Je suis pris avec le choix de consacrer toute ma pause à me rendre là-bas, ou d'aller dans les toilettes des gars et que ça crée un malaise, ou d'aller dans les toilettes des filles et que ça crée un malaise. C'est juste une préoccupation que je n'aurais pas si toutes les toilettes étaient non genrées. »
Pourquoi le visage de Séré n'apparaît-il pas sur la photo accompagnant cet article ? Pour plein de raisons, qu'iel résume en expliquant que de nombreux médecins ne peuvent envisager la transidentité autrement que comme le passage d'un sexe a à un sexe b. La transidentité, ce n'est pourtant pas que Caitlyn Jenner. Voilà un modèle certes valide - un homme très traditionnellement viril, devenu une femme très traditionnellement coquette -, mais qu'un modèle parmi tant d'autres. Séré craint que son médecin lui retire les prescriptions dont iel a besoin pour connaître les transformations physiques qu'iel veut connaître, s'il apprend qu'iel n'entend pas adhérer complètement à une identité traditionnellement masculine. Le reste appartient bien sûr à son intimité.
« Mon prof de français au cégep, qui me parlait normalement depuis le début de la session, m'a demandé quand il a appris que j'étais trans quels étaient mes organes génitaux. Eh, excuse, c'est parce que t'es mon prof de français ! Pourquoi tu me parles de ça ? De toute façon, est-ce qu'on sait vraiment ce que tout le monde a dans les culottes ? »