Geneviève Legault, ancienne propriétaire du bar Le Téléphone Rouge, revient à la chanson après plusieurs années de silence.

Geneviève Legault : faire des choses simples pis tripper

CHRONIQUE / Cette chronique débute — très exceptionnellement — dans la cuisine du chroniqueur, alors que sa blonde offre un verre d’eau et une pomme à Geneviève Legault. Pourquoi autant de sympathiques petites attentions? Parce que cette cuisine et cet appartement ont jadis été ceux de Geneviève Legault, lorsqu’elle habitait Sherbrooke. Drôle de hasard, han? Drôle de hasard, oui.

« La chambre d’Émile était juste ici », lance mon invitée à propos de son fils aujourd’hui âgé de huit ans, en passant devant le bureau depuis lequel j’écris présentement ce texte. C’est à la fois parfaitement banal et complètement vertigineux, comment dans ce 5 1/2, en ce lumineux samedi après-midi, le passé, le présent et le futur se télescopent et enveloppent nos souvenirs pourtant pas si lointains d’un brouillard aussi surprenant qu’euphorisant.

Vous l’aurez compris : Geneviève Legault est une amie. Une amie, sans doute davantage dans ma tête à moi que dans la sienne. C’est que Geneviève Legault a été de 2006 à 2010 l’esprit sensible, la barmaid rieuse et la femme d’affaires audacieuse derrière Le Téléphone Rouge, défunt bar-spectacles du centre-ville dont je parlerai (trop) pour le reste de ma vie avec dans la voix le même trémolo qui étreint certains noctambules à la retraite lorsqu’ils se remémorent le Graff ou les Marches. Le Téléphone Rouge est ce lieu où je me serai dépouillé de trop de mes nuits et de beaucoup de cash, mais où j’aurai surtout garni le scrapbook de ma mémoire de plusieurs photos précieuses, sur lesquelles le sourire de Geneviève Legault surgit presque toujours en réjouissante figurante.

J’ai vu les meilleurs (et les pires) concerts de ma vie au Téléphone Rouge (aujourd’hui La Capsule), y ai rencontré certains de mes amis les plus indéfectibles et y ai bu une quantité de pintes de rousse dont je ne peux aujourd’hui que tirer un certain orgueil (même si je sais que c’est ridicule).

C’était donc — trêve de réminiscences — un de ces quasi-caniculaires samedis de septembre et j’avais profité du passage de Geneviève en ville pour la convier à un petit pèlerinage sur Well Sud, question de jaser de son retour à la musique et de cet album, Le bruit des avions, qu’elle révélera en janvier 2018 (dévoilement du premier extrait prévu pour novembre). « J’peux-tu voir l’appart? » me demanderait-elle à la fin de notre jasette, au sujet de son ancienne demeure, aujourd’hui la mienne. Je ne sais pas pourquoi j’aurais dit non.

Assis sur un bloc de béton, au cœur de cette rue en pleine transformation, je mets en marche mon enregistreuse. Geneviève s’allume une clope et me raconte comment, quelque part en 2004 ou 2005, elle s’inscrivait au programme de chant jazz de l’UdeS, sans connaître Sherbrooke, afin d’échapper à ses barbantes études de chant pop à l’UQAM. Le goût de l’aventure, elle l’avait dans les veines depuis son départ à 18 ans de sa Rive-Nord natale.

Elle participe ensuite, en 2006, au Festival en chanson de Petite-Vallée, dont elle ramène le Prix de la chanson primée SOCAN, mais se laisse néanmoins avaler par ce projet de bar-spectacles, autour duquel orbitera pendant quelques années toute sa vie, et duquel elle ne prendra que deux semaines de congé pour accoucher d’un enfant. Traduction : la tenancière de bar-spectacles évince alors le créatrice.

« Quand je suis allée à Petite-Vallée, je m’excusais presque d’exister. J’avais le trac à fond la caisse et je n’assumais pas qui j’étais », se rappelle Geneviève, après que je me sois étonné de cette voix profondément généreuse résonnant tout au long de son premier disque, une voix qui mord dans les mots d’une chanson comme Fuck ça, alors que j’avais le souvenir d’un timbre beaucoup plus éthéré.

« Fuck ça, dit-elle en évoquant cette ode aux petits riens qui font crépiter le feu de chaque jour, ça veut dire fuck la routine. C’est moi qui se demande : ‘‘On peut-tu juste avoir du fun, faire des choses simples pis tripper? ’’ »

La faute au bacon de la voisine

Il ne s’écrirait pas autant de chansons autour de la volupté des choses simples s’il ne suffisait que de les désirer pour en goûter les suaves saveurs. Après avoir débranché les fûts et les haut-parleurs du Téléphone Rouge, Geneviève Legault rentre à Montréal en compagnie de sa petite famille, sans trop d’amertume, avec au cœur la fierté d’avoir déployé des trésors d’efforts pour épargner à son bar le naufrage. Reprend-elle alors la guitare? Pas encore.

Rejoignons plutôt Geneviève quelques années plus tard. Face à elle-même après s’être séparée de son chum — le père de son fils —, la chanteuse en hibernation prolongée hume dans son nouvel appart du quartier Villeray une odeur de bacon, et c’est là que recommence sa vie d’artiste. Oui, c’est là que ça se passe, dans les vapeurs de bouffe voyageant de l’appart de sa voisine jusqu’au sien. Des vapeurs trimballant une sorte de réconfort, mais aussi la promesse d’une éventuelle vie douce.

« La voisine avait fait du bacon et j’ai texté ça à un gars que je fréquentais dans ce temps-là », m’explique Geneviève au sujet d’un des meilleurs moments de son album, une toune baptisée Bacon. « Puis je suis allée dans le salon, j’ai pris ma guitare et j’ai chanté ce que j’avais texté : « Ma voisine a fait cuire du bacon pis ça sent bon. » J’ai enregistré ça et ça a déboulé. J’ai écrit une vingtaine de chansons en huit mois. »

Réalisé par Dany Placard, Le bruit des avions égraine le quotidien d’une femme tentant de retrouver, malgré le poids des années, la légèreté de ses anciens émois. Il y un étrange mélange d’urgence et d’apaisement dans ces refrains burinés par la joie et l’intransigeance de la vie de mère, par les fulgurances et les déceptions de la vie de blonde, par les ivresses et les échecs de la vie de tenancière de bar. On n’enregistre pas à 37 ans ses premières chansons comme à 27.

Mais dis-moi Geneviève, es-tu aussi nostalgique que moi du Téléphone Rouge? « Quand les gros shows de Malajube, de Karkwa, de We Are Wolves commençaient, quand on entendait la première note, le premier accord, le motton me pognait systématiquement. J’avais toujours les yeux plein d’eau. Ça, ça me manque, de mettre tout en place pour que 150 personnes vivent quelque chose qu’ils ne pourraient pas vivre ailleurs. T’as pas idée d’à quel point ça me fait plaisir quand je vois une photo du Téléphone apparaître dans les médias sociaux. Je me dis à chaque fois : « C’est arrivé pour vrai Le Téléphone Rouge. Je n’ai pas rêvé ça. » Et si nous avions été plusieurs à le rêver?