Émile Bilodeau : « Faire chanter le monde de mon âge en français, c'est ce dont je suis le plus fier. »

Émile Bilodeau en n'a pas plein son cass

CHRONIQUE / Émile Bilodeau parle comme s'il ne restait que quelques minutes à notre conversation et qu'il souhaitait absolument tout, tout, tout me dire à son sujet, alors que notre entrevue vient tout juste de débuter. Ce sera comme ça pendant une heure.
Plus volubile qu'un Jean Leloup sous amphétamines (mais beaucoup moins confus), le chanteur de 20 ans additionne les parenthèses, se pose lui-même des questions et me demande sans arrêt s'il a répondu convenablement aux miennes. Il me remercie environ 52 fois de « m'intéresser à son projet », comme si je lui faisais la charité, alors que c'est son équipe à lui qui a dû aménager son horaire afin que nous puissions nous rencontrer.
Le très gentil jeune homme a beau chanter J'en ai plein mon cass sur son premier album, Rites de passage, ainsi que depuis quelques mois sur toutes les radios de la province, il ne semble pas en avoir plein son cass du tout d'être soulevé par cette tourbillonnante vie d'artiste de plus en plus populaire, qui le menait récemment jusqu'en Europe, pour une tournée franco-belge de plus de cinq semaines.
Déjà, en novembre dernier, à la Petite Boite Noire, une foule transpirante de cégépiens généreusement abreuvés entonnaient en choeur les soufflantes et essoufflantes paroles de ses tounes, avec toute l'intensité qui foudroie celui ou celle qui rencontre pour la première fois un artiste nommant parfaitement les soifs les plus folles et les angoisses les plus sourdes des gens de son âge. De la bière, des refrains et des amis : c'est tout ce dont ces jeunes avaient besoin pour croire en demain, et c'est exactement ce que leur offrait derrière son sourire de gamin leur copain Émile. La scène avait forcément quelque chose de beau pour quiconque sait s'émouvoir de ce mélange de gravité et d'insouciance qui électrise parfois une salle remplie de garçons et de filles qui ne savent pas encore ce qui se profile au bout de leur horizon.
Avec son humour doucement transgressif, sa langue tressée de références nobles et pop, son clin d'oeil à René Lévesque et son folk pimpant, Émile Bilodeau incarne un idéal de chanteur québécois aspirant à parler au plus grand nombre, sans édulcorer son discours, quelque part entre le jeune Paul Piché, Dédé Fortin, Les Cowboys Fringants et Bernard Adamus. Ado, le petit gars de Longueuil frappait sur une batterie en singeant son héros, John Bonham de Led Zeppelin. Comment est-il ensuite passé à la guitare et à l'écriture de chansons? Il ne s'en rappelle déjà plus, mais se souvient parfaitement de son désir de rendre le français cool aux yeux de ses amis.
« Dans les partys, c'était du gros rap qui jouait, pis moi je sortais mon disque des Colocs et je mettais La rue principale, toum-toum-toum-toum [il scatte les premières lignes de contrebasse]. Faire chanter le monde de mon âge en français, c'est ce dont je suis le plus fier. Je ne veux pas avoir l'air replié, encore moins dans le contexte politique mondial actuel, mais c'est important pour moi de dire que mon équipe, c'est le Québec. Les chansons anglo que j'écoute, de toute façon, je ne comprends pas toujours ce que les paroles veulent dire. »
De l'espoir de laisser des traces
Bien qu'il s'exprime avec une sorte d'irrépressible liberté qui propulse la conversation dans des détours imprévisibles, Émile Bilodeau semble en même temps hyperconscient de l'impact de ses présences médiatiques, quand il évoque une récente visite sur le plateau de Salut, bonjour! « Ça me stressait! » s'exclame-t-il, et la confidence étonne, compte tenu de son fascinant bagout d'ancien joueur d'impro, vraisemblablement capable de retourner en sa faveur n'importe quelle conversation à l'aide d'une blague. Enfant de son époque, l'auteur-compositeur sait trop bien que la première étiquette que colle la télé sur le front du nouveau venu ne peut être ensuite décollée qu'au moyen d'un puissant solvant.
Et même s'il porte en ce bucolique vendredi printanier un t-shirt des Patriotes, Émile Bilodeau sait encore une fois trop bien que prendre le parti de la totale authenticité comporte son lot de risques, dans cet écosystème médiatique qui se satisfait trop souvent d'écrabouiller la complexité d'une parole sous le rouleau-compresseur du spectacle.
« Ce n'est pas mon but d'influencer qui que ce soit, mais je veux que les gens sachent qu'il y a encore du monde comme moi qui pense que le Québec devrait avoir une place à l'ONU », explique-t-il à propos de son rêve de voir le Québec devenir un pays. « Je veux le dire juste pour que, si jamais ça traverse l'esprit de quelqu'un, il soit au courant qu'il n'est pas seul. Mais ce qui est plate avec cette idée-là, l'indépendance, c'est que t'es tout de suite associé à un parti. Moi, ce n'est pas les partis qui m'intéressent, c'est l'idée. »
Il ajoute, au sujet de la télé qui confine souvent à la caricature ceux qui s'y présentent : « Je sais tout ce que ça peut apporter la télé, et je trouve ça un peu triste que ce soit aussi puissant. Ça me stresse quand je m'y retrouve de penser que mes trois ans de spectacles dans l'émergence vont être résumés en quelques minutes. Je ne veux pas qu'un monsieur ou une madame dise ''La toune où il parle de son cass, j'ai pas aimé ça'', sans d'abord avoir plongé un peu plus dans mon album. J'en dis beaucoup des affaires, tsé! Si t'aimes pas ça quand je parle de mon peuple qui s'écroule, tu vas peut-être aimer ma chanson d'amour. »
L'engagement principal d'Émile Bilodeau tient de toute façon beaucoup moins à ses opinions politiques qu'à son fervent désir que la culture québécoise connaisse encore plusieurs printemps. Sa plus prenante contribution au fragile édifice de notre chanson se nomme (pour l'instant) Ça va et se déploie doucement comme la lettre d'un petit-fils espérant que l'au revoir qu'il adresse à son grand-père ne soit, en réalité, qu'un à bientôt.
« Mon grand-père, Philippe, est un grand bâtisseur du Québec. Il a travaillé à la construction du barrage Manic-5 avec des centaines d'hommes. Je suis triste qu'il soit mort avant que je puisse vraiment lui chanter une de mes chansons. J'aime ça en show raconter qu'il a bâti plusieurs trucs importants pour le Québec, parce que j'aimerais moi aussi bâtir quelque chose. » L'immortalité appartient à ceux qui laissent des traces.
Émile Bilodeau monte sur la scène du Boquébière le 22 avril à 21 h.