Claude Belleau dirige Estrie Aide depuis bientôt quatre ans.

Changer des petits bouts de monde

CHRONIQUE / Toi, et ton voisin, pouvez inventer le monde nouveau. Chaque petit geste compte. Il faut passer tout de suite à l'action. À la sortie d'une projection du documentaire Demain, ou dans une assemblée de cuisine, il aura été doux en 2016 de se laisser séduire par l'espoir que les printemps que nous espérons bourgeonnent grâce à l'huile de coude que fourniraient les rêveurs qui nous entourent.
La grosse solution magique ne solutionne souvent rien, constatait-on de plus en plus. Les microrévolutions, toutes additionnées, produiront peut-être un jour un magnifique résultat macro, se répétait-on, las d'attendre le grand soir ou le remède miracle de nos gouvernements.
Les solutions macro, Claude Belleau connaît. À la tête du bureau d'assistance humanitaire de l'ONU à Genève, le Sherbrookois aidera pendant quinze ans des populations comme celles du Kosovo ou du Timor oriental à se relever d'innommables horreurs. Grosse job.
Les solutions micro, Claude Belleau connaît aussi. Il y a bientôt quatre ans, le grand bonhomme s'attelait à une tâche costaude : désembrunir Estrie Aide, institution du centre-ville sur laquelle le passage du temps laissait de plus en plus de traces. Job différente, mais job importante aussi. Pourquoi un magasin d'articles de seconde main ne pourrait-il pas aspirer à une sorte de beauté?
Annoncé en décembre dernier, l'achat d'un bâtiment voisin de celui où l'entreprise d'économie sociale loge, rue Wellington Sud, s'inscrit dans ce processus de rebranding, synonyme non seulement de plus de clients, mais aussi de plus d'emplois.
« À mes débuts, j'étais persuadé qu'on allait résoudre la pauvreté dans le monde », se souvient Claude au sujet de sa précédente vie d'artisan du développement international. La pauvreté, comme vous l'avez peut-être constaté en consultant votre quotidien préféré, ne se conjugue malheureusement pas encore tout à fait au passé. Ce qui n'empêche pas Claude Belleau, 57 ans, de continuer de croire que les problèmes de pauvreté, ceux du Québec du moins, ne tiennent pas de la fatalité.
C'est quoi, la solution? La solution, c'est les gens eux-mêmes, répond mon invité, mais sans suggérer, au contraire, que la seule volonté personnelle permet de triompher de tout. « La meilleure façon de sortir de la précarité, c'est l'emploi », ajoute-t-il, ce qui peut ressembler à une évidence, jusqu'à ce que vous discutiez avec des immigrants, ou avec ces badluckés de la vie devant qui la porte d'entrée du marché du travail s'est souvent dérobée. Ils vous le diront : l'emploi, ce n'est pas évident pantoute.
« Il faut redonner des outils aux gens pour s'en sortir eux-mêmes. Quand tu retrouves un premier emploi, tu retrouves ton autonomie, une grande partie de ta dignité, un réseau, tu sors de chez toi, tu brises l'isolement. Il n'y a personne, après, qui va faire une meilleure job que toi pour ne pas retourner dans la précarité. Ce qui est sûr, c'est que si Emploi-Québec nous aidait à offrir dix emplois de plus, on les prendrait tous », explique Claude, en évoquant ces anciens prestataires de l'aide sociale, qui ont pu combler le trou que la malchance avait percé dans leur curriculum vitae en oeuvrant au sein de son équipe.
Saluons aussi virilement ces bums qui se sont acquittés au magasin de leurs travaux communautaires et qui y ont pris la décision de ne plus jamais fréquenter le milieu carcéral autrement qu'en visionnant Unité 9. Depuis 2013, c'est 35 emplois qu'a créé Estrie Aide. « On ne change pas le monde, mais on change des petits bouts de monde. »
« En Afrique, dans le Sahara, on creusait des puits, mais étrangement, il ne suffit pas de trouver l'eau », me raconte Claude, l'ancien globe-trotter, sans que je sache d'abord où il s'en va avec ça. « Pour que le puits fonctionne, pour amorcer la pompe, il faut que tu mettes de l'eau. C'est seulement à ce moment-là que l'eau du fond monte. »
Claude Belleau me répétera à plusieurs reprises pendant l'entrevue qu'il ne fait pas de politique partisane, mais je ne peux m'empêcher de lire dans cette anecdote une puissante allégorie anti-austérité. Les eaux qui dorment ne se réveilleront jamais si vous les abandonnez à leur sommeil.
Refuser l'impuissance
« La mère, chez nous, elle était déterminée », se rappelle Claude Belleau au sujet de la valeureuse Jeanne, 97 ans, détentrice d'une 5e année et d'un imparable don pour faire balancer un budget. Le père de Claude, lui, travaillait chez un détaillant de pièces de chauffage, coin Aberdeen et Alexandre. Pas de quoi élever sept enfants dans l'opulence, vous l'aurez compris.
« Quand j'ai annoncé à ma mère que je voulais aller au Séminaire, une école privée, elle m'a répondu qu'on n'avait pas l'argent. Mais c'était impossible pour moi ne pas étudier au Séminaire. C'est là qu'il avait les plus beaux habits de basketball. Ma mère est allé rencontrer les curés et ça a fonctionné. J'ai pu porter les beaux habits de basketball rouges. »
Claude Belleau mènera la suite de son existence en adhérant au même modus vivendi. Le développement international lui permettrait ainsi de répondre au plus souverain de ses désirs : il fallait voir le monde et il le verrait, en plus d'être payé pour le faire.
Comme nombre d'exilés, il renouera avec la terre natale sans parvenir à ne pas grincer des dents face à notre passion collective pour le chialage-bras-croisés. « Le grand problème du monde occidental, c'est la mauvaise redistribution des revenus, sauf qu'au Québec, on souffre beaucoup moins de ça qu'aux États-Unis ou en l'Europe. Il y en a qui sont trop riches, c'est vrai, c'est plate, mais quand tu vois ce qui se passe ailleurs, on est super biens. C'est une des leçons de mes années à l'étranger. Quand je suis revenu, je trouvais que le monde se plaignait, qu'on s'indignait tout le temps. « Nul ne ment autant qu'un homme indigné », disait Nietzsche. » Traduction : l'indignation n'est trop souvent qu'une vaine soupape permettant de vidanger sa colère, alors qu'elle devrait idéalement se transformer en moteur.
Te sens-tu parfois gagné par le cynisme, Claude? « Le cynisme est un état qui traduit l'impuissance. Une des choses importantes que j'ai apprises dans la vie, c'est de ne pas accepter l'impuissance. Il y a tout le temps une poignée quelque part. » Ne reste qu'à espérer que nos élites ne fassent pas tomber le building qui se trouve derrière la poignée.