Amélie Larocque, alias AMÉ, révèle vendredi la première d'un nouveau cycle de chansons.

Amélie Larocque : commencer une deuxième fois

CHRONIQUE / « Si j'ai du succès, si ma carrière solo réussit, ce sera vraiment juste grâce à ma persévérance. Certains utiliseraient peut-être même les mots ''caractère de boeuf'' », me lance en toute autodérision Amélie Larocque à la fin d'une entrevue menée en prévision de la parution vendredi de la première d'un nouveau cycle de chansons portant le sceau AMÉ, le sobriquet dont elle se drape désormais lorsqu'elle prend le micro.
Caractère de boeuf : l'expression ne pourrait être plus trompeuse, dans la mesure où Amélie Larocque est une fille presque trop gentille, ponctuant chacun de ses courriels d'une quantité stupéfiante de binettes rieuses et autres émoticônes enthousiastes. Ce qui ne veut pas dire qu'Amélie Larocque s'excuse avant de défendre ses idées.
Récit de notre première rencontre. Nous sommes en 2010 et je suis accoudé au comptoir de la Petite Boîte Noire (située à l'époque sur la rue Albert) quand une fille plus grande que moi (c'est rare) me tapote l'épaule. Sur son visage : un sourire à la fois avenant et contrarié. C'est toi, Dominic Tardif?
C'était effectivement moi. Que me voulait Amélie Larocque? Elle voulait me demander d'élaborer ma pensée au sujet de son premier album solo, dont j'avais signé une critique inutilement baveuse, bien qu'ultimement élogieuse, dans un défunt hebdo culturel local.
Ce que j'avais écrit? J'avais laissé entendre que, malgré une biographie où surgissait le nom d'Annie Villeneuve, avec qui elle avait un jour partagé un duo, Amélie Larocque n'avait rien d'une de ces hurleuses qu'engendrait alors à la douzaine Star Académie (je paraphrase, trop honteux pour aller relire le texte original). La principale intéressée avait comme de raison été plutôt turlupinée par ce compliment drôlement formulé, et souhaitait voir ce qu'avait dans le ventre l'arrogant auteur de ces lignes. Des shooters furent éventuellement partagés.
Chacune de nos rencontres impromptues prendront à partir de ce moment-là les allures de sympathiques conversations entre un snob de plus en plus prompt à reconnaître ses a priori, et une chanteuse ne cessant d'être agacée par les préjugés pesant sur les épaules de certains artistes dits pop.
Sept ans plus tard, maintenant que nous avons franchi la trentaine, je me permets de suggérer à Amélie que j'avais visé relativement juste (bien qu'avec une inutile dose d'insolence) en renvoyant dos à dos cette façon qu'elle a de faire de la pop et de transcender ses codes plus sériels. AMÉ n'incarne-t-elle pas parfaitement, aujourd'hui, une époque où le clivage entre la musique pop et la notion de création se referme, à mesure que Pierre Lapointe devient coach à La Voix, que Philippe Brach invite Érik et Sonny Caouette (2Frères!) à jouer sur son prochain album et que presque toutes les chanteuses québécoises cool professent leur amour pour Céline Dion sans que leur crédibilité n'en souffre.
Signe des temps : celle qui a écrit le texte de la plus récente chanson de l'année du Gala de l'ADISQ (Ton départ de Marc Dupré) s'apprête à déposer sur la toile vendredi un refrain à la pulsation lente et grisante, très en phase avec ce que la pop mondiale imagine de plus pétillant, et dont le refrain rappelle davantage Laurence Nerbonne ou Christine and the Queens que les 2Frères, avec qui elle collabore pourtant. À bas les frontières!
Deuxième premier album
Le pseudonyme, AMÉ, qu'adopte Amélie Larocque afin de bien distinguer la fournisseuse de chansons de l'artiste, ne devrait surtout pas être perçu comme un désaveu de sa carrière d'artisane de l'ombre. Il faut l'entendre pester contre le dédain à peine camouflé de certains représentants des médias et de l'industrie du disque qui, lors du plus récent gala de l'ADISQ, s'autocongratulaient de n'avoir aucune maudite idée de qui pouvaient bien être ces 2Frères récoltant trop de nominations.
« Je me souviens d'un 5 à 7 où une fille s'était sentie super mal parce qu'elle s'était mise à basher 2Frères devant moi sans savoir que je travaillais avec eux », raconte Amélie, plus amusée qu'accablée. « Les gars font des chansons extrêmement rassembleuses - tu sais? - avec une authenticité qui vient chercher les gens. Toucher les gens, c'est une des belles choses que peut accomplir la musique. On ne peut pas manquer de respect pour ça. »
Les nouvelles chansons d'AMÉ n'ont ceci dit rien à voir avec les artistes qu'alimente son alter ego Amélie et révèlent une créatrice tentant d'arrimer l'effervescence de mélodies pop à une planète musicale qui, depuis une décennie, s'appuie de plus en plus sur le coffre à outils de l'électro. Une idée que la pop québécoise, justement, tarde à embrasser, alors que le folk et la guitare acoustique occupent toujours une large place sur les ondes FM.
Sa couleur inaugure donc une série de quelques chansons à paraître à la pièce au cours des prochains mois, comme le veut désormais une stratégie de mise en marché permettant aux artistes de s'immiscer au coeur du quotidien des mélomanes, une mélodie velcro à la fois, par le biais des services de streaming.
Sans renier son passé, AMÉ débute ainsi ces jours-ci une nouvelle vie d'artiste, forte de l'expérience dans sa précédente incarnation. Elle est trop humble pour carrément le dire elle-même, mais je me permets de l'écrire : AMÉ est prête pour le succès. « L'heure de gloire » qu'évoque Sa couleur, réflexion ludique sur l'emprise du paraître, pourrait bientôt être la sienne.
« Je me souviens d'un souper avec la chanteuse Gaële alors qu'elle venait de lancer son premier album à 30 ans. Elle disait qu'elle était contente d'avoir attendu ce moment-là. Dans ma tête, je me disais : ''Oh my god! 30 ans, c'est tellement vieux.'' J'ai fini par lancer un album à 23 ans et c'était cool, mais je ne suis vraiment pas triste d'avoir vécu toutes ces expériences qui font qui je suis aujourd'hui. »