Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Julie Myre-Bisaillon
Collaboration spéciale
Julie Myre-Bisaillon

Des tout-petits et des lettres

Article réservé aux abonnés
Ça brasse-camarade dans le milieu de l’éducation préscolaire au Québec, en ce moment. La question au centre du débat est l’enseignement-apprentissage des lettres, de toutes les lettres, au préscolaire.

D’emblée, je ne suis pas de celles qui croient qu’on devrait devancer cet apprentissage, mais qu’on devrait mieux jeter les bases de l’apprentissage de la lecture, différemment, au préscolaire. Ces bases sont dans le développement de l’intérêt pour les livres, dans le plaisir autour des livres, dans l’engagement dans les activités d’animation autour du livre et dans la compréhension orale des récits. Dans les interactions langagières. Et ces bases, elles ne sont pas toutes les mêmes pour l’ensemble des enfants qui arrivent à la maternelle, que ce soit à 5 ans ou à 4 ans. 

Je pourrais vous présenter ici plein de résultats de recherche, mais j’en dégagerai simplement quelques-uns de mes travaux des dix dernières années qui surprennent (tout en vous invitant à m’écrire si vous souhaitez lire les articles scientifiques). 

D’abord, il est important de mentionner que lorsqu’on fait du dépistage précoce des habiletés nécessaires à la lecture, on mesure généralement l’habileté à reconnaître les lettres et à les associer à leur son respectif (conscience phonologique) et qu’on évalue très peu la capacité de l’enfant à construire le sens d’un texte. 

Les résultats d’un nombre incalculable d’études depuis un nombre incalculable d’années disent que les filles réussissent mieux en lecture que les garçons. 

Et là, si on maintient cette décision de devoir apprendre/enseigner toutes les lettres et les sons qui leur correspondent avant l’entrée en première année, on risque je crois, de mettre nos p’tits gars encore plus « en difficulté ». 

Être identifié « en difficulté » à 4 ans, c’est un peu tôt dans la vie, surtout dans une vie qui nous a déjà parfois difficilement accueillis. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas soutenir les enfants les plus vulnérables, au contraire, mais pas avec cette mesure universelle. 

Dans une grande étude menée par mon équipe de 2010 à 2014, nous avons évalué directement près de 500 enfants âgés de 5 et 6 ans. Et nous avons souhaité voir ce qui se passait quand on évaluait la compréhension du langage. Nos résultats ont démontré que les filles obtiennent des scores significativement plus élevés que les garçons en conscience phonologique et dans leur capacité à identifier les lettres (pas surprenant), mais que les garçons ont des scores globaux significativement plus élevés que les filles en compréhension.  

Bingo.

Je me souviendrai toujours d’un petit garçon en Gaspésie (le lieu est important ici) à qui j’avais demandé dans un test de conscience phonologique qui ne l’intéressait pas vraiment : « Peux-tu me dire le premier son que tu entends dans le mot ‘’mère’’? » et il m’avait répondu « chhhhhhhh entends-tu, c’est le bruit des vagues, chhhhhhh ».

J’avais été quasi émue de cette réponse qui avait tout plein de sens dans une épreuve complètement technique dénuée de tout sens possible. Lui, à 5 ans, il avait du sens, il faisait des liens avec sa vie. Il me racontait une histoire. 

Au préscolaire, il faut se raconter des histoires. 

Quand on se centre (trop) sur les habiletés à reconnaître les lettres et à leur associer des sons, on relève que les filles ont de meilleurs rendements que les garçons à l’entrée à la maternelle et on prédit également qu’elles vont mieux réussir. En oubliant tout un pan de la lecture et des garçons. 

Dis autrement, l’école fabrique surtout la réussite des filles. Et laisse parfois tomber les garçons. 

Dans notre étude, l’évaluation liée aux attitudes des enfants à l’entrée à la maternelle face aux livres, lors de leur participation à l’activité d’animation autour du livre, ne montre aucune différence significative pour les filles et les garçons. Toutefois, l’écart se creuse lors de leur entrée en première année. Une des hypothèses soulevées par les enseignantes était que lorsqu’on introduit l’apprentissage systématique des lettres, les garçons perdent de l’intérêt alors que les filles en gagnent et que l’approche induite par ces apprentissages serait moins adaptée aux garçons de cet âge. Intéressant. 

Au préscolaire, on devrait lire des histoires à voix haute et interagir avec les enfants. 

L’approche préconisée à travers nos travaux de recherche invite à animer des albums de façon ludique, permettant par exemple différentes positions d’écoute lors de l’histoire, favorisant les commentaires spontanés des enfants et les laissant libres de participer. L’idée étant de susciter l’intérêt des enfants à travers le plaisir et, par conséquent, de favoriser leur engagement pour les activités de lecture dans des contextes moins formels qui permettent de développer des attitudes positives face aux livres. Nombreuses sont les études qui le disent : la lecture à haute voix permet d’associer la lecture au plaisir d’apprendre des mots, de construire les compétences liées à l’écoute, de développer le vocabulaire, de devenir de meilleurs lecteurs indépendants, de développer la compréhension de la lecture et d’être motivés à lire par soi-même, donc de susciter le désir de lire, en plus du plaisir, ce qui sera primordial dans le développement des jeunes lecteurs. 

La lecture à voix haute, en interaction avec les enfants, permet aussi de développer les habiletés à reconnaître des lettres et à les associer à des sons. En contexte. Sans enseignement formel. 

Ce n’est donc peut-être pas tant l’apprentissage des lettres à la maternelle qui m’inquiète que de voir cet enseignement se systématiser dans une approche systématique et universelle. Si ce besoin émerge chez l’enfant, on peut tout à fait le combler au fur et à mesure qu’il se présente et l’ancrer dans des situations ludiques. Mais plusieurs enfants ne sont pas rendus là… il faut asseoir certaines attitudes et bases langagières pour apprendre les lettres et les sons, ne serait-ce que ce plaisir autour des livres, l’intérêt pour l’histoire, le désir de se faire raconter et de raconter des histoires. 

Le ministre de l’Éducation m’étonne quand même en rejetant la position de nombreux spécialistes du préscolaire... c’est quand même eux qui vont former les futurs maîtres. Et difficile de former quelqu’un quand on n’y croit pas. Mais le gouvernement a décidé : nos jeunes ont des difficultés en lecture, alors on va leur apprendre les lettres plus tôt. L’équation est un peu simpliste, je trouve. Est-ce que les garçons vont mieux réussir parce que tout d’un coup, on leur enseignerait plus tôt cette habileté pour laquelle ils ont souvent moins d’intérêt à cet âge? J’en doute. 

Au lieu de faire plus tôt, on devrait faire différemment. 

La décision d’accueillir les enfants à la maternelle 4 ans au Québec a aussi soulevé des débats et alors qu’elles sont en train de prendre racine, on n’a pas encore eu le temps nécessaire de réfléchir à la formation pour les futurs maîtres de ces classes. Là, on risque simplement de transposer des apprentissages de première année, qui s’étaient déjà fait une certaine place à la maternelle 5 ans, et qui risquent de se faire une certaine place à la maternelle 4 ans…

On est (trop) souvent en train de parler de « préparation » à l’école. Et si on les laissait les enfants se développer à leur rythme, en fonction de leur bagage respectif à l’entrée à la maternelle, si on les laissait se construire? 

Enfin, dans les dernières années, on a mis beaucoup d’efforts dans la formation et l’accompagnement des organismes communautaires à faire de l’éveil à la lecture et à l’écriture avec les familles avec lesquelles ils ont un lien privilégié. Le gouvernement aurait tout avantage à leur donner les moyens financiers pour augmenter leur présence auprès des familles. 

Parce que pour beaucoup, ça se joue bien avant l’entrée à la maternelle, même à 4 ans!