Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le monde a changé à tout jamais le 11 septembre 2001.
Le monde a changé à tout jamais le 11 septembre 2001.

Déjà 19 ans...

CHRONIQUE / «Je voudrais voir New York», chantait Daniel Lavoie.

Je l’aimais beaucoup cette toune. Moi aussi je rêvais de voir New York. J’avais vu tellement de films et de séries télévisées tournés dans cette ville que je croyais déjà la connaître sans jamais y avoir mis les pieds. Je la connaissais sans la connaître, comme si New York et moi étions «amis Facebook» avant même que Facebook soit inventé.

Puis le 11 septembre 2001 est arrivé. Le jour où le monde a changé à tout jamais. Les deux tours du World Trade Center se sont écroulées, plus de 3000 personnes ont été tuées, 6000 autres ont été blessées, et plusieurs croyaient que New York n’allait jamais pouvoir se relever de ces attentats terroristes.

La crainte d’une autre attaque planait sur la ville. Une lourde tristesse l’étouffait. Une colère revancharde y bouillait. Le choc allait ébranler les New-Yorkais pour des mois et des années à venir.

C’était il y a 19 ans.

••••

Début septembre 2002, presque un an après cette tragédie.

Comme tous les matins, les journalistes se rencontrent dans le bureau du rédacteur en chef vers 9 h 30 pour planifier la journée. Mais je suis en retard ce matin-là. J’entre dans la salle de rédaction vers 10h, au même moment où mes collègues ressortent du bureau du patron.

Ils me lancent tous un petit sourire moqueur. «Bonne chance Gratton», me dit un collègue, puis un autre. «J’espère que t’as de bonnes assurances-vie», me lance à son tour mon voisin de bureau.

«Mais de quoi parles-tu ?, que je lui demande.

— Michel [Gauthier] veut te voir. Il a une idée de reportage pour toi», me répond-il, toujours ce sourire narquois aux lèvres. (Michel Gauthier était le rédacteur en chef du Droit à l’époque).

J’entre dans son bureau. Il me fait signe de m’asseoir.

«T’as déjà été à New York ?, me demande-t-il.

— Non. J’en rêve depuis toujours, c’est-à-dire que j’en rêvais. Mais aujourd’hui, cette ville ne serait pas dans mon top-10 de destination voyage, mettons. J’aurais trop peur qu’un building me tombe sur la tête.

— Peur ou pas, tu quittes mercredi.

— Pour New York !?

— Oui. Pour une semaine de reportages là-bas. Tu pars à la rencontre des New-Yorkais. Va leur parler de ce qu’ils ont vécu l’an dernier. Va voir comment ils se portent aujourd’hui. On publiera tes textes pendant cinq jours et tu te prendras une journée de congé pour jouer au touriste si le coeur t’en dit.

— Tu veux que j’aille à New York ? La Grosse Pomme ? À Manhattan ? Tu veux que je sois là le 11 septembre ? Un an jour pour jour après le meurtre de plus de 3000 personnes. T’es sérieux ?

— Très sérieux.

— Et si les terroristes devaient ‘fêter’ à leur façon ce premier anniversaire en récidivant ?

— On aura notre journaliste sur place pour nous le raconter !»

Deux jours plus tard, j’étais dans l’avion. J’allais voir New York.

••••

Cette ville m’a vite conquis. Ses gratte-ciel, sa cacophonie, son buzz. Chaque building et chaque lieu sur lesquels je posais les yeux me tirait un ‘wow !’. L’Empire State Building, la New York Public Library, le Metropolitan Museum of Art, les plus grands magasins des plus grandes marques de ce monde de la 5e Avenue, la Trump Tower (!), le Rockefeller Plaza, Central Park… J’avais les yeux grands ouverts comme un enfant au matin de Noël.

Des pompiers placent un drapeau américain sur les ruines du World Trade Center.

Mais ce sont ses gens, les New-Yorkais, qui demeureront dans mes souvenirs à tout jamais. Des gens chaleureux, généreux, résilients surtout. Des gens au coeur brisé, mais courageux et prêts à se relever qui m’ont raconté que rien n’aurait raison de LEUR ville, de leur New York.

Comme ces policiers et pompiers que j’ai rencontrés, les héros du 11 septembre. Ces infirmières et employés d’un hôpital situé à proximité du World Trade Center, là où les premières victimes ont été transportées d’urgence. Les parents et amis de quelques victimes des attentats. Un an n’avait pas suffi pour sécher leurs larmes. Leur peine était trop lourde.

Les New-Yorkais allaient reconstruire. Ils allaient se relever. Ils le juraient. Mais jamais ils n’allaient oublier. Jamais.

Je termine avec cette triste histoire que m’a racontée une New-Yorkaise. Elle et son conjoint s’étaient mariés en juillet 2001. Le 11 septembre de ce même été, ce matin-là, elle a reçu un appel de son mari. Il travaillait sur l’un des étages supérieurs de l’une des tours du World Trade Center, la deuxième à s’écrouler.

« Écoutes-tu les nouvelles ?, lui demande-t-il au bout du fil.

— Non. Que se passe-t-il ?

— Un avion vient de percuter l’autre tour du World Trade Center. Mais ne t’inquiète pas, je suis sain et sauf. Notre édifice n’est pas touché.

— Tu devrais tout de même sortir de là, lui conseille-t-elle.

— Ce serait trop dangereux, des débris de l’autre tour tombent sur les trottoirs et dans les rues. Je suis en sécurité ici à nos bureaux. Ne t’inquiète pas, tout va bien. À ce soir. Je t’aime.

— Moi aussi je t’aime.»

Ce sont les derniers mots qu’ils se sont dits. Quelques minutes plus tard, peut-être même quelques secondes, un deuxième avion s’enfonçait dans les étages supérieurs de la deuxième tour…

Déjà 19 ans de ça. Le jour où le monde a changé à tout jamais.