Denis Gratton

Camions fermés pour la saison

CHRONIQUE / Francine avait une cuisine de rue dans le secteur Aylmer. Un «camion à patates frites», comme on les appelle. Une petite entreprise familiale qu’elle a exploitée pendant plus de trois ans.

Mais lorsqu’elle a été diagnostiquée avec un cancer, en 2018, elle a vendu son commerce ambulant. Sa lutte contre l’impitoyable maladie allait devenir sa priorité. Et Francine a gagné. Vrai, on ne peut jamais crier «victoire» contre le cancer. Mais Francine va mieux. Beaucoup mieux.

Si bien qu’elle s’est procurée un autre camion à frites. «Le service à la clientèle est ma passion», dit-elle. Mais puisque la Ville de Gatineau ne permet pas la cuisine de rue sur son territoire, sauf dans le cadre d’événements spéciaux, Francine a dû s’installer à Shawville pour vendre ses frites et ses hot-dogs, à plus de 45 minutes de route de chez elle. (Les propriétaires des cuisines de rue qui se trouvent sur le territoire de la Ville de Gatineau ont un droit acquis).

Francine s’est vite lassée du va-et-vient entre Shawville et sa résidence de Gatineau. Le jeu n’en valait pas la chandelle. À contre-coeur, elle a stationné son camion à patates dans sa cour, puis elle s’est dénichée un emploi au gouvernement fédéral.

Elle aimerait beaucoup mieux travailler à sa friteuse qu’à son bureau, mais puisque la Ville de Gatineau ne veut pas de cuisines de rue en permanence dans ses rues, elle a abdiqué.

Sauf qu’il y a une petite chose qui la chicote. Depuis quelque temps, un camion sur roues est installé en permanence dans le projet Agora du Plateau, à l’angle de la rue de Bruxelles et du boulevard du Plateau. Un camion du restaurant Juliano’s Gelato de la rue Laurier, à Gatineau, en face du Musée canadien de l’histoire. Voici ce qu’on peut lire sur la page Facebook de ce resto:

«Notre comptoir de crème glacée à AGORA Plateau est maintenant ouvert de 11 h à 22 h tous les jours (du lundi au dimanche). Venez nous voir aujourd’hui pour une crème glacée délicieuse ou un bar rafraîchissant de sorbet et gelato».

Et dans une autre publication sur Facebook, Juliano’s Gelato ajoute que son «kiosque est dehors jusqu’à la fin de l’été».

Francine ne comprenait plus. Pourquoi ce resto a-t-il le droit de s’installer pour la saison dans le Plateau alors qu’elle ne peut même pas sortir son camion à frites de sa cour ? Elle n’a rien contre le Juliano’s. Contre le gelato non plus. C’est juste que la situation lui semble un peu injuste. Ce qui est bon pour pitou est bon pour minou, non ?

J’ai posé la question à la Ville. Et petit conseil aux résidents du Plateau: si vous aimez vous rafraîchir au camion de Juliano’s Gelato, profitez-en et faites vite. Parce que ce camion risque de disparaître bientôt.

Voici la réponse écrite reçue des Services de communication de la Ville de Gatineau:

« Après vérification, le Service de l’urbanisme et du développement durable de la Ville n’a reçu aucune demande de permis d’affaires pour de la cuisine de rue pour le district du Plateau. De plus, aucune demande pour un événement temporaire n’a été formulée. Le propriétaire sera contacté par la Ville afin de se conformer à la réglementation en place».

Et la porte-parole du Service des communications de la municipalité, Bianca Paquette, a ajouté que le propriétaire du Juliano’s Gelato sera contacté au cours des prochains jours et qu’il aura ensuite de 72 à 96 heures pour se conformer au règlement municipal.

Le propriétaire en question, Gary Breton, a affirmé qu’il a tenté d’obtenir un permis de la Ville de Gatineau pour installer son camion à crème glacée dans le Plateau, mais qu’il aurait été incapable de «finaliser» sa demande en ligne. «J’ai obtenu un numéro de référence, j’ai ensuite appelé et écrit à la Ville mais on ne m’a jamais rappelé et on n’a jamais répondu à mes courriels», a-t-il déploré.

Un employé du Juliano’s Gelato qui a demandé l’anonymat a dénoncé cette façon de faire de la Ville de Gatineau. «On tente par tous les moyens de survivre à la COVID-19. Notre resto de la rue Laurier a perdu une bonne partie de sa clientèle depuis que le musée est fermé et que les fonctionnaires travaillent de la maison. Ce camion du Plateau nous aidait à garder la tête hors de l’eau. Ce règlement de la Ville n’a pas de bon sens. Plutôt que de nous aider à survivre à la pandémie, elle nous nuit.»

Il soulève un bon point. Sauf que si d’autres restos de Gatineau imitaient le Juliano’s et que des camions de bouffe apparaissaient chaque coin de rue sans permission, la situation pourrait vite devenir ingérable.

Donc Juliano’s devra bientôt retirer son camion du Plateau. Et Francine devra garder le sien dans sa cour.

C’est dommage pour eux. Dommage pour les clients aussi.