Denis Gratton
Le député fédéral de Hull-Aylmer et président du Caucus canadien des parlementaires noirs, Greg Fergus.
Le député fédéral de Hull-Aylmer et président du Caucus canadien des parlementaires noirs, Greg Fergus.

« J’ai versé tellement de larmes »

CHRONIQUE / Greg Fergus a été profondément bouleversé et ému aux larmes par la mort « en direct » de George Floyd, un homme noir de Minneapolis asphyxié par un policier blanc, le 25 mai dernier.

Selon le député fédéral de Hull-Aylmer et président du Caucus canadien des parlementaires noirs, ce « meurtre » gratuit, qui a été filmé et retransmis dans une vidéo qui a fait le tour de la planète, est la goutte qui a fait déborder le vase, mais qui a aussi ouvert les yeux de millions de gens sur le racisme systémique qui existe depuis des lunes et qui ronge les États-Unis, mais aussi d’autres pays, dont le Canada.

« C’était la troisième fois en quelques semaines qu’on voyait des actes répréhensibles commis en direct envers les Noirs, déplore M. Fergus. On a vu la mort de M. (Ahmaud) Arbery, en Géorgie, un jeune homme noir qui faisait simplement du jogging dans son quartier et qui a été abattu sans raison (par deux hommes blancs). Moi, je fais de la course à pied. Quand j’ai vu ces images-là, j’ai été effrayé.

« Mais la chose qui m’a fait tomber en bas de ma chaise, poursuit le député libéral, c’est la vidéo d’Amy Cooper. (Une vidéo dans laquelle on voit une femme blanche — une Canadienne — qui appelle la police et accuse à tort un homme noir de la menacer alors que celui-ci, un ornithologue amateur, ne fait qu’admirer les oiseaux dans Central Park, à New York). Cette dame a trouvé que c’était crédible qu’elle pouvait menacer une autre personne — un Noir — en lui disant qu’elle allait appeler la police. Elle avait donc la présomption que la police allait prendre sa parole, point. Et que lui risquait d’être brutalisé ou assassiné par la police. Elle présumait ça. Et d’une façon horrible et regrettable, elle avait raison. Ce n’est pas le cas pour tous les policiers, il ne faut pas ternir leur réputation. Mais c’est quelque chose qu’on voit et qui arrive assez souvent. Les études démontrent que les Noirs font face à beaucoup plus de violence aux mains des policiers. Les Noirs ont sept fois plus de chance d’être tués par un policier que les Blancs.

— Ces statistiques proviennent-elles des États-Unis ?

— Non, d’ici, au Canada. Les études démontrent que s’il y a une fatalité lors d’une interaction avec la Police de Toronto, un homme noir court sept fois plus de chance de se faire tuer qu’un homme blanc. Ici, à Toronto, au Canada. Pas à New York. Puis il y a eu la mort de George Floyd. J’ai versé tellement de larmes en regardant cette vidéo. La pire chose à faire, c’est de donner à quelqu’un l’impression qu’il ne vaut rien. Et lorsqu’on regarde ce policier au Minnesota qui a mis son genou sur le cou de ce monsieur-là, pas pendant 30 secondes, pas pendant une minute, mais pendant huit minutes, presque neuf minutes, avec des témoins et des gens qui filmaient, avec les supplications de M. Floyd qui répétait « je ne peux pas respirer »… c’est bouleversant. Ce policier faisait comme s’il s’en fichait des cris. Pouvez-vous imaginer le message que ça envoie aux Noirs ? Ce policier, qui est censé être au service des citoyens, se fichait d’un homme noir parce qu’il était Noir. Heureusement, c’était tellement flagrant, c’était du racisme tellement brutal, que tout le monde est tombé en bas de sa chaise en se disant : c’est inacceptable. Et ce qui m’encourage, ce sont les manifestations dans lesquelles on voit que ce ne sont pas juste les Noirs qui sont là, mais tout le monde. Le peuple américain cherche un discours rassembleur. Ils sont prêts à descendre dans la rue pour manifester leur désaccord et leur désir qu’on règle ça. Et cela me donne beaucoup d’espoir. »


« Le plus récent rapport de l’ombudsman du système carcéral fédéral qui démontre que les Noirs sont de trois à quatre fois plus représentés dans notre système carcéral que leur poids démographique. »
Greg Fergus

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a admis en début de semaine que la discrimination systémique envers les Noirs existe bel et bien au Canada. Son homologue de Québec, François Legault, a pour sa part refusé de reconnaître que c’est un phénomène systémique.

« Je ne comprends pas M. Legault, dit Greg Fergus. Mais pas du tout. Lorsqu’on dit systémique, ce n’est pas systématique. C’est systémique. Cela veut dire que pour toutes sortes de raisons, qu’on le veuille ou non, il y a des préjugés inconscients qui sont à l’œuvre. La preuve, c’est le plus récent rapport de l’ombudsman du système carcéral fédéral qui démontre que les Noirs sont de trois à quatre fois plus représentés dans notre système carcéral que leur poids démographique.

« Si un policier d’Ottawa veut enrayer le crime, il n’ira pas à Rockcliffe, il ira immédiatement à Vanier. Pourtant, peut-être que les jeunes de Rockcliffe étaient plus aptes à fumer un joint lorsque c’était illégal parce qu’ils avaient davantage les moyens de s’en procurer que les jeunes de Vanier. Mais les policiers ne vont pas là. Ils vont aller où les gens sont pauvres et n’ont pas de voix. Quand on veut chercher quelque chose, on le trouve. Et si on pense que les Noirs sont plus suspects, on trouvera des raisons pour qu’ils soient plus suspects.

« Le racisme systémique, poursuit le député Fergus, ce ne sont pas des gens qui sont racistes, loin de là. Il y a très peu de racisme au Canada. Mais si, par exemple, vous montez dans un autobus et que tous les passagers sont Noirs et que vous êtes le seul Blanc, vous allez regarder deux fois, vous serez méfiant. Durant ma première campagne électorale, je faisais du porte-à-porte accompagné d’une bénévole, une jeune femme noire. Je me suis entretenu avec un gentil monsieur à sa porte et, comme j’allais quitter, il m’a rappelé pour me souffler à l’oreille : « je vais te donner un conseil. Toi, t’es Noir, c’est correct. Mais deux Noirs à la porte le soir, tu ne peux pas faire ça, tu vas perdre des votes ». Il n’a pas dit ça pour être méchant. Cela revient à la question des préjugés inconscients que nous avons.

« Il faudrait une conversation directe et peut-être inconfortable sur ces questions : pourquoi cette méfiance, pourquoi ces préjugés-là ? Je sais qu’il n’y a pas de solution miracle. Mais si on se parle, on se parle. Et peut-être qu’on trouvera des idées en se parlant, en dialoguant, en communiquant. Et peut-être que juste le fait de se parler réduira ce climat de méfiance. »