De mauvais souvenirs

BILLET / Demandez-moi l’événement le plus marquant de ma jeune carrière de journaliste. Ce n’est pas les procès pour meurtre. Ni les différentes élections fédérales, provinciales, municipales. Ni les Jeux du Canada. Mais bien le drame de Lac-Mégantic. Sans hésiter.

Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais au fond des bois, dans un chalet avec celle qui allait devenir la mère de ma fille un an plus tard. Un appel d’urgence de mon patron à La Tribune durant mon congé.

Je me suis alors présenté à Lac-Mégantic. En fait j’y suis revenu. Parce qu’une semaine avant jour pour jour, le vendredi dans la nuit du 29 au 30 juin 2013, j’étais assis au Musi-Café. Jusqu’aux petites heures du matin, avec du bien bon monde.

Je me souviens de ces huit ou neuf personnes, encore assises au bar après le last call. On jasait encore de tout et de rien. J’aidais à ranger la terrasse. Il était beau, ce bar. Et on était bien.

Il y avait Jo-Annie, une serveuse du Musi-Café qui émerveillait par sa joie de vivre. Sa collègue Mélissa, tout aussi sympathique et drôle, à l’image des autres membres du personnel. Mon ami était le chauffeur désigné. On devait partir à 18h, il était 3h du matin lorsqu’on a quitté. Pas la peine de vous dire qu’on avait eu du bon temps.

On devait d’ailleurs y retourner après une autre partie de golf. On l’avait promis aux autres. Mais je ne pensais jamais que je reviendrais aussi rapidement, avec une scène de guerre devant moi.

La fumée au loin, la Croix-Rouge sur place, les sirènes, les policiers, les pompiers et les ambulanciers qui roulaient à vive allure dans les petites rues de Mégantic. Il y avait ces gens en deuil, tous entassés dans un dortoir. Des hommes âgés, en larmes, qui dînaient au resto. Ces résidants qui distribuaient des bouteilles à ceux qui n’avaient plus d’eau courante. Et aussi tous ces touristes curieux, qui n’étaient alors pas à leur place avec leur appareil photo.

Pendant plus d’un mois, j’ai couvert l’événement sur les lieux de la tragédie. Des 14h par jour, en faisant l’aller-retour chaque fois. Mon ex ne me reconnaissait plus. Moi non plus.

Je m’étais alors donné comme mandat de garder une touche humaine dans mes écrits. Rester la personne que je suis, mais dans un rôle de journaliste. Cet événement m’a probablement changé d’une certaine façon.

Je cherchais du coin de l’œil les gens avec qui on avait jasé durant toute la veillée. Rencontré par hasard dans la rue, Mélissa m’annonçait qu’il y avait moins de survivants que de décédés parmi les personnes qui étaient encore au bar lors de ce fameux soir. Dont l’une des victimes... Jo-Annie. J’ai retenu mes larmes. Surtout parce qu’au même moment, on annonçait la visite d’Edward Burkhardt, président de la défunte Montreal, Maine and Atlantic (MMA).

Je lui en voulais certainement. Cette voie ferroviaire a tout de même tué 47 personnes. Dont certaines que je venais à peine de rencontrer la semaine précédente. Mais je devais rester neutre. D’autres ont pu se charger de Burkhardt durant la conférence de presse tenue à l’extérieur. Il n’y a pas une insulte qui n’a pas été entendue. Difficile de rester professionnel, mais il le fallait.

Par la suite, pendant près d’un an, j’ai couvert l’actualité de Lac-Mégantic en effectuant différents suivis. Parfois sur place, d’autres fois à distance. Le visage de la population était encore le même : rempli de tristesse et de colère.

Certaines images sont demeurées dans ma mémoire. Dont celle de cet homme assis un bon matin devant son Journal de Montréal au Tim Hortons. Son visage était parmi ceux des victimes sur la Une. Pourtant, il était bien vivant, là devant moi, en train de boire son café et répondre au téléphone en rassurant ses proches. J’étais dégoûté.

Une fois que mon travail a été accompli, j’ai quitté Lac-Mégantic pour me joindre à l’équipe des sports, fier de la façon dont j’avais travaillé.

Aujourd’hui, je me permets de revenir sur le récent verdict des trois hommes assis sur le siège des accusés. Ces trois personnes ont certainement fait des erreurs. Est-ce qu’ils méritaient la prison? Peut-être pas. Il y a eu assez de vies brisées. Celle des victimes, de leurs proches, mais aussi celle des accusés. Pourquoi en faire des boucs émissaires alors que nous savons très bien que les vrais coupables, c’est la MMA, le gouvernement et même notre société qui est menée par l’argent et qui oublie parfois les vraies choses : l’environnement et la sécurité des humains.

Ces mêmes humains qui ce soir-là étaient assis avec moi afin de profiter de la vie. Une vie qui ne sera pas ramenée. Peu importe les verdicts.

Lac-Mégantic, je pense à toi. Une page est tournée, mais l’histoire est loin d’être terminée.