Marcelle Nadeau, assise dans la chaise de droite, entourée de ses amis du Mexique, du Costa Rica et du Brésil.

De l'Amérique latine à... Bellechasse

CHRONIQUE / L’emploi attire, mais le milieu retient, disent certains. Pour Christine Orain, agente de liaison au service d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes dans Bellechasse, cela ne fait aucun doute. La population a aussi un rôle à jouer pour que les nouveaux arrivants s’établissent pour longtemps en région. (1er de 2)

Les médias font abondamment état de la créativité et des efforts déployés par les employeurs pour attirer de la main-d’œuvre en région. C’est le cas notamment dans Bellechasse, en Chaudière-­Appalaches, où le taux de chômage est très bas. 

Le gouvernement de François Legault arrive aussi avec sa vision de l’accueil, de l’intégration et de la francisation des immigrants, avec la promesse que la régionalisation de l’immigration se concrétisera enfin à travers le Québec.

Si les employeurs et les petites municipalités ne veulent pas que cette précieuse main-d’œuvre, recrutée souvent à grands frais pour faire rouler les entreprises et l’économie locale, rebrousse chemin vers Lévis, Québec, Mont­réal ou d’autres grandes villes du Québec ou du Canada, les «locaux» et les «de souche», doivent également être de la partie. 

«On a besoin de la population», affirme Mme Orain. «Préparer les collègues de travail à l’arrivée des travailleurs étrangers ne suffit pas. Il faut élargir à l’ensemble de la communauté.»

En d’autres mots, mettre toutes les chances de son côté pour que la population ne se sente pas envahie, que les nouveaux arrivants se sentent bienvenus et que le recrutement de la main-d’œuvre ne soit pas un éternel recommencement. 

Si le Costaricain, le Mexicain, le Philippin, le Brésilien ou l’Africain n’a que son emploi à l’usine, s’il n’a aucun contact avec les gens de la communauté hors de son lieu de travail, si personne ne le salue et ne l’invite chez lui ou à des activités, il risque fort de plier bagage et de retourner en ville où il retrouvera aisément du boulot, mais également, des personnes de son pays d’origine.

L’équipe de Liaison immigration Bellechasse cherche à mettre la population locale en lien avec les immigrants en dehors des heures de travail afin de créer des occasions de rencontres, des contacts, des réseaux. 

Au programme? Des repas communautaires, des soirées musicales, des activités sportives, un jardin rassembleur. «La bouffe et la musique, c’est une bonne façon de mettre les gens en relation», constate l’agente de liaison. 

Ce printemps, 150 personnes ont participé à une soirée interculturelle — le tour du monde des saveurs — à Saint-Lazare de Bellechasse. Chaque participant apportait un plat de son pays.

En juin, lors des Fêtes de la pêche dans Bellechasse, Floro, originaire des Philippines, était invité à parler de sa passion avec les pêcheurs d’ici. Est-ce que les pêcheurs philippins ont comme ceux d’ici tendance à exagérer la taille de leurs prises? C’est à vérifier.

Cet automne, Liaison immigration Bellechasse veut joindre les personnes âgées de la région pour les sensibiliser et les conscientiser à la réalité des nouveaux arrivants. 

Des gens de 46 nationalités différentes vivent maintenant sur le territoire de la MRC de Bellechasse. Quelque 700 citoyens qui n’ont pas des noms de famille comme Rouillard, Laliberté, Roy, Bilodeau ou Poulin.

Christine Orain est à même de comprendre les personnes qui débarquent dans un milieu où les immigrants se comptent sur les doigts d’une main. Arrivée de l’Île de la Réunion, elle était considérée comme «une étrange» lorsqu’elle a abouti à Saint-­Damien de Bellechasse il y a 26 ans. Même francophone, tout n’allait pas de soi.

Selon elle, il faut aller plus loin que quelques activités ponctuelles dans l’année. «Tu fais quoi la fin de semaine à Saint-Damien si tu n’as pas de voiture? Tu fais quoi l’hiver dans Bellechasse si tu ne fais pas de raquette, pas de ski, que tu ne possèdes pas de skidoo? Tu fais quoi l’été quand les collègues de travail sont sur le bord de la piscine avec leur famille ou au chalet?»

La réponse est prévisible si personne ne tend la main au nouveau venu. Ce dernier risque de flâner dans un village désert le dimanche, de s’ennuyer à mourir et de rêver du jour où il pourra enfin déménager dans un milieu urbain et y retrouver des gens de la même nationalité que lui, en plus d’une foule d’activités.

Mme Orain souhaite que la population se mobilise. «Ça prend tout un réseau de bénévoles pour intégrer les nouveaux arrivants.»

Elle constate que les citoyens se montrent encore plus accueillants et plus compréhensifs à leur égard lorsqu’ils réalisent ce que ces personnes ont vécu auparavant et toute la paperasse qu’elles doivent remplir lorsqu’elles s’installent ici.  

Les entreprises, les services publics, les épiceries, les banques, les caisses populaires, les bureaux de poste en région doivent répondre à de nouvelles demandes, à de nouvelles réalités.

Des ajustements sont nécessaires de part et d’autre dans différentes sphères de la vie quotidienne. 

Par exemple, Liaison immigration Bellechasse fournit maintenant un document en trois langues aux propriétaires qui louent un appartement ou une maison aux immigrants. Ces derniers sont incités à actionner la hotte lorsqu’ils cuisinent, à déposer un plat chaud sur un sous-plat pour ne pas abîmer table et comptoir, à activer le ventilateur de la salle de bain lorsqu’ils prennent une douche. Des conseils de base qui peuvent éviter des conflits entre propriétaires et locataires. En cas de mésentente, Liaison immigration Bellechasse peut dans certains cas intervenir comme médiateur.

Si l’agente de liaison estime que l’intégration des nouveaux arrivants se déroule bien dans les écoles, elle constate par ailleurs que le réseau de la santé ne répond pas encore parfaitement aux besoins des immigrants dans Bellechasse.

«Certains vivaient dans des pays en guerre. Ils ont vécu des situations traumatisantes et la région n’est pas outillée pour répondre à ce type de cas dramatiques.» Le centre intégré de santé et de services sociaux travaillerait à combler cette lacune.

L’absence de transport en commun est aussi un problème sérieux et récurent pour les immigrants en région. Le milieu rural n’a pas le choix d’être créatif en ce domaine s’il veut les retenir. Mme Orain remarque que c’est la première difficulté relevée par ceux qui s’installent dans Bellechasse.

La deuxième? Le coût de l’épicerie. Dans les petites localités, il n’y a souvent qu’un seul marché d’alimentation. «Ils trouvent que le coût de la vie est élevé. Ils ont beaucoup d’espoir en venant ici. Le salaire est bon, mais plusieurs ont un choc lorsqu’ils voient toutes les déductions sur leur paie.»

À LIRE AUSSI: Au-delà de la job

+

LE «CHOC RURAL»

Christine Orain et Laura Torres travaillent ensemble à Alpha Bellechasse.

Quitter une ville de 8,9 millions d’habitants pour immigrer dans une autre qui en compte 1,7 million, puis déménager plus tard dans une municipalité rurale de 3325 résidants. Mexico, Montréal, Sainte-Claire de Bellechasse. C’est le parcours de Laura Torres.

«J’étais découragée. Je voulais repartir. Une chance que j’ai eu Marcelle.»

Mme Torres vivait à Montréal depuis huit ans lorsque son conjoint, Clemente Ramirez, a été embauché chez Exceldor, à Saint-Anselme. Il y a deux ans, le couple s’est installé à Sainte-Claire avec leurs trois jeunes enfants.

Mme Torres trouvait la ville de Montréal petite, mais il y avait néanmoins là-bas une communauté latino sur laquelle elle pouvait compter.

Imaginez le jour où elle arrive dans le blanc et francophone village de Sainte-Claire, entouré de rangs, de champs et de boisés, où la diversité des services et des activités est limitée. 

Au choc culturel s’ajoute le «choc rural».

Mais c’est dans Bellechasse qu’elle a connu Marcelle Nadeau, la femme qui lui a permis d’amortir le choc.

«Je ne parlais pas français», raconte la Mexicaine, rencontrée chez Alpha Bellechasse où elle occupe un emploi d’adjointe administrative. Aujourd’hui, oui.

Si vous téléphonez à l’organisme, c’est elle qui vous répondra. C’est également Mme Torres qui accueille les personnes qui se rendent dans les bureaux d’Alpha Bellechasse et de Liaison immigration Bellechasse, à Saint-Anselme.

«Marcelle», n’est pas étrangère au cheminement de la jeune femme. 

Marcelle Nadeau et son conjoint Jean-Pierre Diamond, deux Québécois habitant Sainte-Claire, étaient dans le même autobus que Laura Torres et sa petite famille lorsque celles-ci ont fait le séjour exploratoire des municipalités de Bellechasse, dans la région de Chaudière-Appalaches. 

Mme Nadeau raconte qu’elle a veillé sur les enfants du couple mexicain durant cette sortie. «À la fin de la tournée, j’ai offert à Laura de garder ses enfants. C’est comme ça que notre relation a débuté.»

Mais la relation ne se limite pas à du gardiennage d’enfants. «Laura voulait une job, elle voulait travailler et avoir de l’argent.» Elle a déployé beaucoup d’efforts pour apprendre le français. «Un jour, je lui ai suggéré d’aller voir la directrice d’Alpha Bellechasse pour tenter de décrocher un emploi.» 

Mme Torres a suivi son conseil. Par le biais d’un programme d’insertion en emploi, elle a d’abord réalisé un stage non rémunéré comme commis de bureau, puis Alpha Bellechasse l’a embauchée en 2018. Depuis juillet, elle réalise 35 heures de travail par semaine.  

Laura, Marcelle et les deux familles restent en contact. La veille de notre rencontre, Marcelle était allée à la piscine publique du village voisin avec la cadette de la famille pendant que le papa travaillait et que Laura accompagnait ses deux plus grands au soccer. 

Si un imprévu survient, Laura sait qu’elle peut compter sur Marcelle.

Laura Torres a formulé sa demande de citoyenneté canadienne en mars 2018. Ses enfants sont Canadiens. 

Cela fait 11 ans qu’elle n’a pas mis les pieds au Mexique.  

+

AIDE HUMANITAIRE DANS SON FOYER

S'impliquer dans l’accueil et l’intégration des immigrants, c’est le plus beau bénévolat que Marcelle Nadeau dit avoir fait dans sa vie. «C’est de l’aide humanitaire dans le confort de notre foyer.»

Mme Nadeau est agente administrative, au Centre intégré de santé et de services sociaux de Chaudière-Appalaches, à Sainte-Marie de Beauce. Elle habite Sainte-Claire de Bellechasse depuis 1987. 

Au cours de sa vie, elle a consacré des heures de bénévolat à une coopérative d’habitation, à la pastorale, au syndicalisme, à la politique.

En 2015, elle a été très touchée par le sort des Syriens qui cherchaient refuge. «J’ai dit à Jean-Pierre, mon conjoint, qu’on devrait peut-être accueillir des Syriens chez nous.»

Puis, Marcelle Nadeau a réalisé le ridicule de la situation. Onze Philippins vivaient dans sa rue. Elle les voyait dans le village et à la messe, mais elle n’avait pas cherché à entrer en contact avec eux, à leur offrir son aide. «J’ai alors décidé qu’on allait d’abord s’occuper des gars de la rue avant de faire venir des Syriens.»

Elle est donc entrée en lien avec Alpha Bellechasse et Liaison immigration Bellechasse. Elle y donne depuis de son temps pour faire notamment de la «conversation québécoise» et des activités de «colle-image» (scrapbooking) avec les nouveaux arrivants.

Ces dernières années, les Philippins de la rue Chouinard ont eu l’occasion de partager la table du couple Nadeau-­Diamond. L’agente administrative a développé une relation d’amitié et d’entraide avec la Mexicaine Laura Torres et sa famille. Elle garde aussi parfois les enfants de ses voisins brésiliens. Elle a eu l’occasion au fil des dernières années de côtoyer des personnes du Costa Rica, du Burkina Faso, du Niger et de la France venues dans la région pour y travailler.

Il y a deux ans, elle a souligné en grand l’anniversaire de son conjoint en prenant soin d’inviter Québécois «de souche» et nouveaux arrivants. «Jean-Pierre s’est fait chanter Bonne fête dans sept langues.»

Mme Nadeau constate que ça peut prendre du temps parfois pour établir un premier contact, mais que les nouveaux venus sont en attente, qu’il faut leur tendre la main. «Il n’appartient pas qu’au gouvernement, aux municipalités et aux employeurs de faire quelque chose pour les retenir ici.»

Son implication auprès des immigrants lui permet de saisir toute la détresse humaine que ceux-ci ont vécue ou vivent encore loin de leur pays et de leur famille.

«La plupart ne viennent pas ici par choix, mais bien par obligation. Certains fuient la violence qui règne dans leur pays. D’autres travaillent des heures et des heures pour envoyer de l’argent à leur famille. Il faut leur laisser le temps de pleurer leur vie.»

Marcelle Nadeau ne se sent pas menacée par les «étrangers» qui arrivent dans sa communauté blanche, francophone et catholique. 

«Je veux vous intégrer, mais je veux que vous restiez ce que vous êtes. C’est ce que je leur dis.»

Mme Nadeau est d’ailleurs convaincue que si les «gens de la place» se montrent ouverts et accueillants, cela pourra éviter que les nouveaux arrivants se fassent embrigader par des groupes religieux qui deviendront pour eux des béquilles. «Il faut leur fournir un milieu d’amour hors des églises.»