Le lexique du combat est le premier à se consteller autour du mot « cancer ». À son paroxysme, il revêt la forme suivante, collé au bas des notices nécrologiques : « il ou elle a perdu son combat contre le cancer ».

De la guerre, de la naissance et des territoires occupés

CHRONIQUE / « Toutes ces expressions et ces termes belligérants comme « se battre », « combattre la maladie » et « lutter contre le cancer » impliquent un côté « gagnant » et un côté « perdant » (…) Mais ces cellules bizarroïdes, elles font partie de moi. Pourquoi voudrais-je déclarer la guerre contre mon propre corps? » — Rebecca Lazure

Le lexique du combat est le premier à se consteller autour du mot « cancer ». À son paroxysme, il revêt la forme suivante, collé au bas des notices nécrologiques : « il ou elle a perdu son combat contre le cancer ». 

Bien sûr, il y a bien souvent quelque chose de la lutte qui se déploie en nous, les jours suivant l’annonce. Nous lui déclarons la guerre à ce salopard. Nous voulons le broyer, le bombarder, l’anéantir. Et cette force de guerrier, il est vrai qu’on la ressent comme telle. Se révèlent en nous des ressources qu’on ne se soupçonnait pas. Nous viennent en bouche des phrases de conquérants dans lesquelles on métaphorise sur la force d’attaque de l’ennemi et sur la riposte qui lui sera ajustée. On s’attrape à affûter nos armes, mentales et physiques. Mille fois, entre le jour où tombe le diagnostic et le premier traitement, ces pensées nous permettent de tolérer l’intolérable, de digérer l’indigeste et de rester du côté du vivant, c’est vrai. 

« Tu es forte » est la phrase que j’ai le plus entendue ces derniers temps. Et je le prends. C’est vrai. Je suis forte.  

Toutefois, quand, au cinquième matin d’une semaine où je me suis fait cribler le corps d’aiguilles, déshabiller, jaquetter et glisser dans toutes sortes de tunnels inamicaux, je m’écrase dans mon entrée, prise de nausées et d’étourdissements qu’on reliera simplement à une « crise d’anxiété », je me sens tout, sauf forte. Après ce matin-là, j’ai besoin de revoir le lexique de la guerre contre le cancer. 

Et je lis ceci, entre mille autres choses intéressantes sur le sujet : cet article intitulé « War on cancer may do harms, research shows », publié dans The Guardian en août 2019, dans lequel on cite David Hauser, psychologue à Queen’s University en Ontario : « Nos travaux suggèrent que les métaphores de guerre pourraient avoir un impact négatif sur la façon dont les gens pensent leur propre cancer et qu’elles pourraient diminuer leur intention de s’engager dans des comportements plus sains ».

Les métaphores du combat se déplacent en moi pour rebondir sur le titre de cette œuvre de l’artiste et ami Luc Pallegoix, qui vit depuis six ans avec une spondylarthrite ankylosante : « Mon corps est une zone de guerre ». Oui, c’est bien cela au fond, c’est mon corps qui, au cours de la prochaine année, va se faire tranchées, se faire ruines, alors que se déroulera sur son territoire une lutte acharnée opposant une flotte de médicaments et d’interventions à un escadron anarchique de cellules folles.  

C’est du même ami, par ailleurs, que je reçois ce conseil précieux, ce matin où je m’apprête à recevoir ma première chimiothérapie : « Ne résiste pas à la première dose, laisse-la te tuer. Reconnais qu’elle est plus forte que toi. Garde ta force pour le bon moment. Tout est une question de timing. Tu gardes l’énergie pour la renaissance. » Ce dernier mot, automatiquement, me renvoie au champ lexical de la naissance, qui, en rebond à la dernière chronique qui traitait de notre rapport collectif au tabou de la mort, vient rejoindre cet autre liant entre humains, au tout début de l’élastique existentiel. 

Car, si nous n’avons pas tous donné naissance, tous, nous sommes bel et bien issu du ventre d’une femme qui, un jour, une nuit, a laissé se dérouler en elle un coup d’État gigantesque, plus grand que nature et certainement douloureux, afin de pousser dans le monde, un nouvel être humain. Il y a bien longtemps que, dans ma perception, chacune d’entre elles a traversé un désert, gravi l’Everest ou plongé dans la fosse des Mariannes. Bien peu de gens, pourtant, tendent l’oreille vers les récits de naissance, comme s’ils effrayaient encore trop ces lieux mystérieux qui séparent le non existant de l’existant. 

Mes propres expériences d’enfantement m’ont appris que ma vraie force se trouvait bien au-delà de ma capacité à me braquer, à tenir tête ou à me placer en posture de dominance. Au contraire, j’ai eu à apprendre, ces deux nuits-là, à danser pour me soumettre à l’enchaînement d’une physio-biologie qui me dépassait complètement, dans une sublime et mystérieuse combinaison de savoir-vivre et de savoir-mourir. J’ai éprouvé la chorégraphie possible entre l’ultra-vulnérable et le mégapuissant, cette alternance entre la douleur et la fin de celle-ci, cette justesse si intime entre la dissolution de soi, et la reconstruction de soi.

Ce matin, avant ma première chimiothérapie, je sens monter en moi cette réminiscence dans mes viscères pétris de terreur. Je me raccroche à ce savoir qu’il existe dans le développement d’une intimité avec cette frayeur, une série de clés qui m’aideront à faire face à ce qui s’en vient. Je ne lutte pas. Je me vois recevoir chaque salve de médication, chaque bombardement sur mon territoire en acceptant que je mourrai souvent, engloutie par plus vaste que moi, avant de renaître, changée, plus forte qu’avant. 

Et si alors je meurs, au bout de trop de dégâts, de grâce, n’écrivez pas sur ma notice nécrologique que j’ai « perdu ma lutte contre le cancer ». Écrivez plutôt que je suis devenue Sarajevo, Dresde, ou Alep, un territoire trop déchiré pour qu’on continue de le nommer « ville », simplement. Et sortez soutenir ceux qui la font pour vrai la lutte au cancer, les scientifiques, qui chaque jour déploient de nouvelles tactiques de combat, de nouveaux jus pour qu’il batte enfin en retraite, ce foutu bataillon de la mort. 

Rebecca Lazure, survivante d’un cancer du sein, diagnostiquée à 37 ans, https://wrebek.wixsite.com/fdta/post/cette-masse-palpable

The Guardian : www.theguardian.com/society/2019/aug/10/war-cancer-metaphors-harm-research-shows

Nathalie Plaat est psychologue, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça.