Un effort doit être fourni, pour tendre vers le beau qui nous soigne, vers le bon qui nous guérit.

Traverser un musée les yeux fermés

« Il faudrait essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple. » Jacques Prévert
CHRONIQUE / La beauté est subtile, le bonheur discret; on reste libre de croire que la vie est laide. Rien de plus facile, plein de gens le font chaque jour. La plupart n'assument pas qu'il s'agit d'un choix, mais c'est le cas. Évidemment, certains épisodes de nos vies sont objectivement merdiques. Cependant, les gens enclins à voir le bon côté des choses s'en sortent plus sereins, moins entachés. Tout comme ceux qui cultivent la propension à tout voir en noir maintiennent souvent la grisaille autour d'eux. Entre les deux, mon coeur balance. Ma semaine, qui s'annonçait belle, a subi une rage d'acné et s'est cassé les dents sur la fatalité.
Ma fille a souffert d'une grosse grippe d'homme, avec la fièvre et l'humeur massacrante qui vient avec. Mon amoureuse a eu un accident; rien de grave, juste assez pour nous rappeler que la vie est fragile. Et cerise pourrie sur le sundae déjà amer, un imbécile était prêt à se battre contre moi pour une histoire de klaxon. Paraît que les tempêtes de neige rendent les gens solidaires, ce n'est pas le cas de tout le monde. Voilà pour mes petits malheurs personnels. Mais j'ai aussi l'habitude de lire les journaux et d'écouter la radio. Mes ennuis ont donc mariné dans le jus de politicailleries, de mensonges éhontés et de crises internationales; changements climatiques, terrorisme, famine en Afrique et obésité en Amérique. Pas de quoi remonter le moral.
Quand on se compare, on se sépare. Rien n'est plus dangereux qu'un humain bien intentionné qui invite un ami en détresse à remettre ses malheurs en perspective : « Ça pourrait être pire, pense à x (y ou z) ». Un drame pire que le nôtre se joue ailleurs, toujours. Le bon samaritain a raison, mais il a tort de le faire savoir. Fermons nos gueules et écoutons, c'est plus efficace que tous les conseils qu'on pourrait donner.
Tout le monde souffre, mais personne n'a la même tolérance à la souffrance. Et ce ne sont pas les mêmes événements qui nous font souffrir (quoiqu'un coin de table sur l'orteil, c'est assez universel). Surtout, les mêmes solutions n'auront pas la même efficacité pour l'un et pour l'autre. Et les solutions efficaces qui pourront être réutilisées à la prochaine crise, on les trouve nous-mêmes. Il faut se faire confiance et faire confiance à nos proches en difficultés, jusqu'au moment où la détresse paralyse, que la douleur devient insupportable. Alors, un professionnel doit être appelé en renfort.
Prendre soin de soi aussi, c'est compliqué. Ça implique de se connaître, de s'aimer. La démarche demande plus qu'une chandelle parfumée et un livre de pop-psycho par année. Un effort doit être fourni, pour tendre vers le beau qui nous soigne, vers le bon qui nous guérit. Et ces baumes aussi doivent être adaptés à chacun. Tout est une question de sensibilité, de goût. Et de choix, conscient ou non. On garde les yeux fermés en se disant qu'il fait noir, qu'il n'y a rien à voir, ou on les ouvre pour chercher la beauté, même dans l'inévitable laideur du quotidien. Sans bandeau ni lunettes roses.
Ma semaine avait quelques points noirs, un peu d'acné, les molaires cassées, mais je vais la trouver belle quand même. Ma fille est guérie, ma blonde sourit de nouveau et trimbale une magnifique bedaine (avec un bébé tout neuf dedans); et mon débile au klaxon n'est pas un membre de ma famille, je pourrai l'éviter aisément.
La semaine à venir aussi sera belle, je me le promets et je suis un homme de parole. Elle sera belle à ma façon, loin des conseils génériques, des promos ciblées par algorithme et des listes de petits bonheurs préfabriquées. Je vais écouter du gros rap et du Rachmaninov, dîner à la poutine et souper au sushi, regarder du Tarantino suivi de La reine des neiges (pour passer plus de temps avec ma fille dans les bras). Je vais prendre soin de moi. J'espère que vous en ferez autant, à votre façon.
La vie est laide, ça peut être vrai et ça se défend. Mais elle est belle et elle a bon goût, si on y met ses propres épices, qu'on accepte qu'il y aura toujours des tatas sur notre route, des coups du sort, de la maladie et de l'hommerie partout sur la planète.
J'arrête avant de changer d'avis. Je reste lucide, les yeux grand ouverts, je décide que la vie est belle. Et je vais me le prouver!