Les libéraux l'ont compris, la politique est un jeu de compromis et de concessions; même s'ils ne cessent de se compromettre, on leur concède le pouvoir avec une régularité désarmante.

Quand orange et bleu donnent rouge

«Je suis au bord de vous comme au bord des larmes.» - Marie Uguay
CHRONIQUE / N'est-il pas savoureux de réaliser que le premier ministre du Québec, après avoir refusé de hisser le drapeau des Patriotes à l'Assemblée nationale, a profité de ce 22 mai, journée lourde de sens, pour aller négocier des traités économiques avec Israël? Quand le chef d'une province de colonisés va rencontrer les chefs de file de la colonisation, il ne peut en résulter qu'une parfaite harmonie entre nos dragons respectifs...
Et comme un bonheur ne vient jamais seul, Québec solidaire refuse de discuter avec le Parti québécois en vue des élections de 2018. L'alliance électorale n'aura pas lieu, la fiesta libérale continue de plus belle! Au grand bonheur de Philippe Couillard, le projet de se débarrasser de son gouvernement champion de l'austérité vient de manger un coup de bâton dans les genoux. Les solidaires et les péquistes pourront donc se jouer dans les pattes tandis que les libéraux déambuleront sur le tapis rouge les menant au pouvoir, encore une fois. Ou pas. On pourrait avoir des surprises, nul n'est tenu à l'évidence!
Je fus solidaire, je fus péquiste, et maintenant je suis perplexe. QS espère gouverner dès les prochaines élections. Voilà qui laisse de nombreux analystes politiques circonspects. Mais laissons la chance au coureur, nous avons eu droit à de nombreuses surprises ces dernières années, à gauche comme à droite, partout sur la planète démocratie. Le Québec pourrait être prêt pour un grand bouleversement portant une gauche affirmée au pouvoir. On a le droit de rêver, mais quand on considère que la mobilisation du fameux Printemps érable a réussi à évincer les libéraux durant vingt mois à peine, avec un mandat minoritaire de surcroît, le doute est permis.
Je ne reproche pas le rejet de la convergence aux membres de Québec solidaire, je respecte leur décision et leurs positions. Je me désole seulement de voir les seules alternatives plus ou moins progressistes avoir du plomb dans l'aile et peiner à prendre leur envol sous le ciel des statistiques. Sommes-nous condamnés au jeu des politicailleries pour défendre la pureté des orientations idéologiques? Surtout que la défense des couleurs ou des priorités de ces partis profite surtout aux obsédés du déficit zéro.
À ce jour, le projet de souveraineté du Québec a essentiellement profité aux libéraux, tant au provincial qu'au fédéral. Cette première question, primordiale pour une nation digne de ce nom, divise l'électorat. Ensuite vient la gestion de l'État; sans jamais remettre le modèle capitaliste en question, ou si peu, on se déchire encore pour une gouvernance portant plutôt à gauche ou plutôt au centre gauche. Et pendant ce temps, la droite décomplexée des libéraux et des caquistes ne s'enfarge pas dans ces questions. Est-ce que l'alliance électorale aurait pu leur bloquer la route, cette fois-ci? Nous ne le saurons jamais.
Les libéraux l'ont compris, la politique est un jeu de compromis et de concessions; même s'ils ne cessent de se compromettre, on leur concède le pouvoir avec une régularité désarmante. Bardés du démantèlement de l'État comme idéal politique et de la peur d'un référendum comme argument massue, ils se maintiennent au pouvoir contre vents et marées et gros bon sens et justice sociale et justice tout court et tout ce qui devrait nous en soulager. Pour quelques mandats, au moins.
Je ne dois pas être le seul indécis à appréhender les prochaines élections? Oui, je sais, il faut voter avec son coeur, mais ça écoeure de perdre systématiquement ses élections. En attendant désespérément le scrutin proportionnel, comment combattre mon sentiment d'impuissance, d'inéluctabilité? Par l'indifférence, la résignation ou la militance? Je devrais faire du porte-à-porte et convaincre mes voisins de jouer à la démocratie représentative? Peut-être, mais voter pour quel parti? Une alliance entre les solidaires et les péquistes m'aurait évité cette décision déchirante; me voilà dans l'obligation de faire un choix. Un choix qui pourrait profiter au Parti libéral, encore une fois...