On joue les vierges effarouchées quand les démagogues gagnent en popularité, mais ils incarnent une réponse logique au marasme ambiant.

Quand Marine embrasse Donald

«La vérité ne fait pas de politique... et réciproquement.» - Guy Konopnicki
CHRONIQUE / La France voit l'extrême droite passer au second tour et on a supprimé un poste d'éducatrice au CPE de ma fille. Grosse semaine! Vous ne voyez pas le lien? Pourtant, on est en train de se pendre avec; partout, l'austérité et les injustices sociales favorisent la montée du populisme. De Donald à Marine en passant par la copie conforme de Trump aux Pays-Bas, Geert Wilders, les démagogues occupent nos écrans. À quand notre incendiaire québécois? L'éducation permettrait de réinvestir le politique, mais les politiciens actuels rechignent à investir en éducation.
Fascinante époque. L'Occident assiste à une désaffection généralisée pour le jeu politique rigide, codifié et prévisible des dernières décennies. N'y voyons pas un désintérêt pour la chose politique. Au contraire, les tensions internationales, les guerres, les conspirations réelles et fabulées, la légalisation du pot, le crucifix du Saguenay, les pitbulls et autres enjeux enflamment les réseaux sociaux. On y discute et s'y engueule vertement. Chacun y partage des informations de tout ordre, des recherches sérieuses jusqu'aux pires calomnies. Là où les faits deviennent alternatifs, la vérité n'a plus d'emprise sur le réel. L'important demeure de se tromper avec assurance, de crier son opinion, plutôt que ses idées, plus fort que les autres. Ne reste que la colère ou le cynisme.
Ce cynisme est légitime. Les victimes de la mondialisation, les dindons de la crise, les contribuables de la classe moyenne, avec de moins en moins de moyens, écoutent aussi les véritables nouvelles : l'empressement des gouvernements à sauver les banquiers impénitents, les subventions juteuses aux Bombardier de ce monde, la puissance des lobbys pétroliers, les accointances industrialo-politiques, l'abondance des paradis fiscaux, les magouilles de nos richissimes crosseurs présentés en génies des affaires et j'en passe. Ce ne sont pas des faits alternatifs, ce sont des faits qui donnent envie d'une alternative.
Pour voir fleurir les Aube dorée, Pegida et autres mouvements racistes et radicaux de ce monde, il faut un terreau fertile. Et ce terreau fertile est labouré par notre insouciance. On joue les vierges effarouchées quand les démagogues gagnent en popularité, mais ils incarnent une réponse logique au marasme ambiant. La démocratie représentative à l'ancienne ne représente plus la majorité. Vers qui se tourner, sinon vers ceux et celles qui partagent la colère des laissés-pour-compte et promettent du changement avec plus de convictions que les vieux routiers. Et qu'importe si ces leaders mentent, en autant qu'ils mentent avec assurance.
Les grands partis sont mis de côté. Même les nouveaux tribuns préfèrent opérer en solo. Marine largue le Front National pour assumer le culte de la personnalité, à l'instar de Donald, une source d'inspiration avouée. Dans un monde complexe et compliqué, un message unique, un seul visage et une seule voix à qui s'en remettre, c'est rassurant.
Il n'existe pas de réponse simple à nos problèmes complexes. Il y aura un effritement des démocraties et une destruction de la planète, tel que vu à la télé. Ou il y aura des citoyens éduqués et mobilisés qui offriront d'autres avenues, quelque part entre les vieux partis et les nouveaux populistes.
Les négligés d'aujourd'hui sont les électeurs de demain. Je ne juge ni les choix ni les motivations de nos cousins ou de nos voisins, les urnes ont parlé. Je m'inquiète, c'est tout. Peut-être pour rien d'ailleurs. Mais je suis convaincu que l'éducation, à tous les niveaux et à tous les âges, permettrait d'attirer et d'élire de meilleurs politiciens. Ici comme là-bas. J'espère l'instauration d'une éducation à la citoyenneté, pas des formations pour « fitter » dans les « jobs » de l'heure, au gré des chantiers. Quand les politiciens se font élire par la peur (d'une crise financière, de l'étranger ou d'un référendum, par exemple), toute la population profiterait de cours d'histoire, de politique et de philosophie. Si la connaissance c'est le pouvoir, le manque de connaissances permet à certains démagogues de prendre le pouvoir. Ou de s'en approcher dangereusement.
Et ici, quel horizon se dessine pour nos enfants, à l'ère des coupures stratégiques : moins d'éducateurs et d'éducatrices pour bien entamer leur socialisation, des profs épuisés en manque de ressources et de soutien professionnel, oeuvrant dans des écoles qui se désagrègent à vue d'oeil. Lorsque ces enfants seront en âge d'aller voter à leur tour, il faudra éviter de pleurnicher sur notre sort.