Accroître notre longévité, d'accord, mais pour faire quoi?

Prends ta pilule, mon vieux !

CHRONIQUE / «Il nous faut apprendre à vivre maintenant en pratiquant à la fois la science et la poésie, il nous faut apprendre à garder les deux yeux ouverts en même temps. » Hubert Reeves
CHRONIQUE / Je ne veux pas vivre vieux, je veux vivre jeune et mourir vieux, nuance importante. Les hôpitaux québécois m'attirent peu, pour tout dire. J'aime bien les patates en purée, les infirmières compatissantes et les corridors aseptisés, mais j'espère profiter des soins de longue durée les plus courts possible.
L'idéal serait de vieillir lentement, et de conserver le meilleur de notre santé jusqu'à la fin. On nous vend déjà cette idée : en vitamine, en crème, en diète, en gymnase ou en chirurgie; certains préfèrent prendre un coup de scalpel plutôt qu'un coup de vieux. D'ailleurs, on en voit de moins en moins, des vieux. Depuis qu'on les a rebaptisés « personnes âgées », les vieux ont tendance à disparaître...
Le vieillissement de la population? Des balivernes de sociologues. Nous vivons plutôt un rajeunissement de la population; les vieux n'ont jamais été si jeunes. Leur représentation médiatique est lisse et photo-shopé. C'est noble pourtant, un vrai vieux. Une vraie vieille, c'est l'incarnation du vécu. Mais la télé nous les cache. Les jeunes jouent les rôles de vieux, pas étonnant que nos vieux essaient désespérément de rester jeunes. Et quelle tristesse de réaliser qu'un jeune épais, avec le temps, ça ne fait que s'épaissir. Mais c'est un autre sujet.
Avec toutes les cures de jouvence disponibles, notre rapport au temps se transforme, les repères s'effondrent. Mick Jagger redevient père pour la huitième fois à 73 ans, Madonna s'offre un nouveau conjoint de 25 ans et Les Tannants font un retour sur scène, on pourrait croire que l'âge n'est, en effet, qu'un chiffre.
Mais les chiffres nous ramènent à la réalité. Oui, l'espérance de vie a augmenté au Québec, pour les hommes (80,2 ans) comme pour les femmes (84,1 ans), mais elle a progressé graduellement. Les soins de santé y sont pour beaucoup, les habitudes de vie aussi. Comme le dit le dicton, il n'y a pas de pilule magique... mais il pourrait y en avoir une bientôt!
Dans un récent article de Philippe Mercure, La Presse+ nous apprenait qu'une équipe de 15 scientifiques, dirigée par le Dr Nir Barzilai, de l'Albert Einstein College of Medecine, à New York, rassemblait des fonds pour mener une recherche d'envergure. La particularité de cette recherche tient au fait qu'elle ne vise pas à développer un nouveau médicament, mais plutôt à vérifier les bénéfices possibles d'une molécule déjà commercialisée, et connue depuis des décennies; la metformine.
Utilisée dans le traitement du diabète, on estime la metformine capable de ralentir le vieillissement de notre métabolisme. Ce qui n'implique pas seulement une vie plus longue, mais en meilleure santé. La metformine a déjà fait ses preuves avec les souris, reste à tester son efficacité sur l'animal humain. Le comprimé miracle n'a pas encore atterri dans notre dosette qu'il soulève déjà des problèmes d'ordre éthique.
L'industrie pharmaceutique regimbe à subventionner la recherche. La metformine, sur le marché depuis les années 50, peut être produite de façon générique. Pas de juteux profits à l'horizon. Désolé de vous le rappeler, mais l'industrie pharmacologique n'a aucun intérêt dans notre santé. C'est de nos maladies qu'elle tire ses profits. Il faudra donc espérer des investissements du gouvernement ou des mécènes. Cette impasse nous rappelle la vulnérabilité dans laquelle nous stagnons en laissant notre santé aux soins du pouvoir économique privé.
Parlant d'argent, je suis enthousiaste à l'idée de voir ma douce et tendre grand-maman Gisèle vivre encore quelques décennies, mais qui va payer la facture? De plus en plus de vieux qui vivent de plus en plus longtemps, ça entraîne des coûts sociaux importants. Et n'en déplaise aux tenants de l'austérité, on ne peut se permettre davantage de coupes dans les soins accordés à nos aînés. La prochaine étape serait de les laver au boyau d'arrosage, aux années bissextiles.
Et comment combler toutes les années que la fameuse molécule nous ferait gagner? On étire le temps passé sur les bancs d'école, on retarde l'âge de la retraite ou on se retape les Filles de Caleb en boucle? Faudra y voir. Accroître notre longévité, d'accord, mais pour faire quoi?
Le véritable enjeu n'est pas de savoir si nos vieux sont prêts à vivre plus longtemps, mais plutôt de déterminer si l'on est prêt à s'organiser en conséquence. Le temps est relatif. C'est inutile de vivre plus longtemps juste pour vivre vieux; les progrès de la science devraient d'abord servir à vivre mieux.