Plus qu'une minute de silence, une heure de grande écoute!

Nommez-moi les victimes

« C'est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire. » - Nathalie Sarraute
CHRONIQUE / Trop de terroristes, pas assez d'assassins; cette pensée émerge chaque fois que mon regard s'enfarge dans une chaîne de nouvelles en continu. Le choix des termes utilisés pour décrire l'horreur m'indispose. Tout autant que le profit qu'en tirent les fanatiques. On ne devrait jamais entendre nos commentateurs et autres chefs d'antenne affirmer : « un terroriste a fait cinquante morts aujourd'hui, l'attentat est revendiqué par l'État islamique...». On devrait plutôt entendre cette version, plus près de la vérité et plus respectueuse des survivants : « Un assassin a tué cinquante victimes innocentes aujourd'hui, la série de meurtres est revendiquée par l'association criminelle État islamique. »
Cessons de faire la promotion des assassins et de leurs commanditaires. Même s'ils utilisent la terreur dans leurs méthodes, ce sont d'abord des meurtriers. Dans le culte des martyrs qu'ils entretiennent, le mot terroriste sonne comme de la musique à leurs oreilles. On joue leur jeu en utilisant leur vocabulaire, en répétant leurs faits d'armes et leurs noms de guerre. Autant de pièges qui alimentent l'islamophobie; les tueurs de Londres et de Manchester ont beaucoup plus en commun avec Charles Manson qu'avec mes potes musulmans. En mettant l'emphase sur leur faux prétexte, une religion, on occulte ce qu'ils sont d'abord : des criminels armés qui attaquent le plus lâchement possible des innocents sans défense.
Plus triste encore, on assure leur relève. Quelle magnifique publicité on leur fait avec nos gros titres accrocheurs, reprenant leurs photos sciemment choisies et disséminées sur les réseaux sociaux. Ces glorieux guerriers mis en scène, brandissant leurs drapeaux en territoire conquis, sont beaux à voir! Et comme si leurs outils de propagande ne suffisaient pas à nourrir nos bulletins d'informations, on fait de superbes montages promotionnels sur la vie et les motivations des loups solitaires et autres extrémistes de droite, de gauche ou d'Allah. Toutes causes confondues, on nous passe en boucle leurs égoportraits, leurs photos de finissants et les témoignages insignifiants de tous les voisins qui « n'ont rien vu venir », sauf les caméras, manifestement. Toute cette reconnaissance internationale, ces réactions d'experts, cette existence médiatique, comme ça doit être attrayant pour le jeune homme en détresse, isolé derrière ses multiples écrans, convaincu que son heure viendra, d'une manière ou d'une autre...
Et les victimes, elles? On les ignore pratiquement. Comment se fait-il que je connaisse les inclinations politiques, les parcours scolaires, les habitudes et les faciès d'Anders Breivik, Alexandre Bissonnette et Youssef Zaghba, mais que j'ignore tout des dizaines de victimes innocentes qu'ils ont froidement assassinées. Je ne crois pas qu'elles soient moins intéressantes que leurs meurtriers. Je dirais même que leurs histoires devraient avoir préséance sur celles des individus qui leur ont enlevé la vie. Puisqu'on n'a pas réussi à assurer leur sécurité (les prochains milliards de dollars qui pleuvront sous peu n'y arriveront pas non plus), on devrait leur offrir nos mots, nos pensées et notre temps d'antenne. Plus qu'une minute de silence, une heure de grande écoute!
Loin des amalgames, voici la véritable corrélation que nos experts devraient mettre de l'avant : l'endoctrinement et l'accessibilité aux armes tuent des victimes innocentes. Et ravagent des familles tout aussi innocentes. Et laissent derrière eux des enfants innocents, endeuillés et meurtris jusqu'à la fin de leurs jours. Voilà ce qu'on devrait répéter en boucle à chaque nouvelle tuerie, plutôt que de nous repasser les portraits des tueurs. Comme si de nouvelles faces de nouveaux assassins constituaient une actualité, une nouvelle toute nouvelle. Non, ils ne méritent pas cette publicité. Ils contaminent déjà les réseaux sociaux, pourrait-on éviter de laisser leur propagande envahir les médias traditionnels?
Oui, il faut des programmes de déradicalisation et des contrôles de sécurités dans les lieux à risque. Mais aucun gouvernement n'est dupe, même ceux qui font leurs choux gras de la vente d'armements en tout genre le savent : pour instaurer la paix et la sécurité, on doit investir dans l'éducation et réduire les injustices sociales. À l'échelle planétaire. Point.
En attendant, essayons de rendre hommage aux victimes de meurtres, en évitant de promouvoir leurs assassins.