Il faut regarder la vérité en face, la carrière d'auteur vient avec une certaine précarité, à l'intérieur d'une industrie elle-même menacée.

Les droits de l'auteur

« J'écris pour prouver que j'existe... et en savourer l'indifférence. » - Denis Vanier
CHRONIQUE / Abattre la bête, voilà le titre de mon troisième roman, disponible en librairie ce mercredi. Pas de panique, malgré la publicité gratuite de la phrase précédente, je vais conserver cette chronique. Et mes autres sources de revenus aussi, toutes légales jusqu'à preuve du contraire. Très loin d'une certaine image romancée, les romanciers ne vivent pas seulement d'amour et d'eau fraîche. On vit de bourses et de droits d'auteur. Et d'amour aussi, si l'occasion se présente.
Chaque fois que vous achetez un bouquin québécois dans une librairie (Costco n'est pas une librairie), vous soutenez toute la chaîne de production du livre. Les dollars déposés sur le comptoir de votre libraire préféré seront redistribués ainsi : la librairie (40 %), l'éditeur (30 %), le distributeur (20 %) et l'auteur (10 %). Si votre bouquin vous coûte vingt dollars, l'auteur recevra deux dollars. Trop peu dites-vous? Je suis d'accord.
Loin de vouloir cracher dans la soupe, je veux seulement donner l'heure juste. À l'exception près, publier des romans au Québec n'engraisse pas les auteurs. Sans parler des recueils de poésie; là, on frôle l'anorexie. Mais il serait injuste de croire que les autres joueurs se gavent dans le buffet. L'éditeur, le distributeur et le libraire rencontrent de nombreux frais fixes en plus des dépenses engagées pour corriger, éditer, publier, distribuer, promouvoir et proposer nos livres aux lecteurs. Même si le dixième des ventes aboutissant dans nos poches paraît maigre, aucun acteur du milieu du livre ne souffre d'obésité. Si ce n'est des livres de cuisine et des livres de cocaïne, les ventes de livres sont en chute libre. À l'ombre de Ricardo et d'El Chapo, les profits fondent à vue d'oeil. 
Je ne me plains pas, au contraire. Chanceux d'être publié, je compatis avec les hordes d'auteurs qui voient leurs manuscrits refusés. Et je suis privilégié de rejoindre un lectorat considérable dans une industrie qui publie près de sept mille titres chaque année. Se tailler une place sur les rayons de la librairie relève d'un parcours du combattant. Mais il faut regarder la vérité en face, la carrière d'auteur vient avec une certaine précarité, à l'intérieur d'une industrie elle-même menacée. 
Je soupèse mes droits et mes devoirs en tant qu'auteur. Comme j'ai développé très jeune l'habitude de remettre mes devoirs à plus tard, je vais d'abord me concentrer sur mes droits. Daniel Pennac s'est permis d'établir les droits du lecteur; si je ne peux aspirer à la richesse par mes droits d'auteurs, je m'offre le luxe de définir les droits de l'auteur;
1. L'auteur a le droit de jubiler à chaque nouvelle publication, il peut d'ailleurs caresser ses boîtes de livres tout en embrassant langoureusement un portrait de Victor Hugo (ou procéder à tout autre rituel cathartique). 
2. L'auteur a le droit de faire de la fiction, de créer une oeuvre qui ne soit pas autobiographique, sans avoir à se justifier sans arrêt; « Non madame, je ne partage pas toutes les opinions de mes personnages. », « Oui monsieur, je prends tout ça dans ma tête et je vais très bien, merci. » 
3. L'auteur a aussi le droit d'insérer ses proches dans ses oeuvres, de les représenter ou de les nommer, à sa guise. Il détient aussi le droit de les molester, les défenestrer ou les démembrer si ça rend la trame narrative plus intéressante.
4. L'auteur a le droit de mettre en scène son conjoint ou son amoureuse, son ex ou son/sa next. Si l'exercice se révèle thérapeutique, il peut utiliser sa plume pour les idéaliser, les encenser ou les confier aux soins d'un tueur en série.
5. L'auteur a le droit d'être fidèle à lui-même et infidèle à son lectorat; il peut abandonner des personnages, explorer de nouveaux genres littéraires ou cesser d'écrire. Sans préavis. 
6. L'auteur a le droit de consacrer tout un Salon du livre à fantasmer sur la file de Michel Tremblay, les robes de Kim ThÚy ou les ventes de Patrick Sénécal. Au besoin, il peut se consoler à l'idée que Réjean Ducharme ne passe pas à Tout le monde en parle, lui non plus...
7. L'auteur a le droit de fondre en larmes quand il retrouve un de ses livres en vente pour un dollar dans un bac de L'Armée du salut (une copie dédicacée en plus!).
8. L'auteur a le droit d'être ému lorsqu'il croise un inconnu plongé dans la lecture de son roman. Par contre, pour éviter un malaise ou une arrestation, il doit éviter de le dévisager plus d'une quinzaine de minutes. 
9. L'auteur a le droit d'établir une liste aussi contradictoire qu'incomplète de ses droits. Pouvoir écrire est une richesse. Être lu, une fortune.