L’avenir du monde est radical, jeune et intransigeant.

Les dangers mortels de l’optimisme

CHRONIQUE / « Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » -Mathieu Kassovitz

Mon fils s’est rétamé le faciès sur le plancher de bois franc. Badang! C’est de ma faute. Je me culpabilise chaque fois que son lumineux sourire dévoile l’éclat de palette manquant. Si ce n’était d’un soupçon de procrastination de ma part, mon héritier étalerait encore toute sa dentition. Ma conjointe m’avait pourtant prévenu la veille : « Le petit se monte la jambe sur le bord de la bassinette, faudrait installer son lit. » Une tâche de plus sur ma liste. « C’est noté, chérie, je m’en occupe. » La mission inscrite à l’agenda pour le lendemain, je vaquais à ma surcharge de travail quotidienne. Évidemment, le jour venu, mille petites urgences me détournèrent de la priorité établie. « J’installe le lit tout de suite après sa sieste. » La sieste fut sanglante. 

Ces jours-ci, je pense souvent aux pacifistes optimistes de 1938, aux sceptiques du totalitarisme annoncé, aux crédules du nazisme modéré et autres journalistes qui tendaient leurs micros complaisants à Adolf Hitler. Au pied du Vésuve aussi, ils devaient être légions, les personnages rassurants qui promettaient seulement un peu de lave et quelques cendres sur Pompéi, presque rien, rien de bien grave. J’imagine que ces borgnes clairvoyants prenaient le même ton affecté que nos dirigeants actuels lorsque vient le temps de prioriser systématiquement l’économie au détriment de l’écologie. « Voyons les tatas, ce n’est pas le consensus de quelques dizaines de milliers de scientifiques aux abois qui va remettre en question notre modèle mortifère à la viabilité impossible. » La croissance économique ne saurait tolérer l’évidence scientifique… 

Hubert Reeves ne peut être taxé d’alarmisme. Le charismatique astrophysicien penche toujours du côté de l’espérance. Pourtant, il m’avait choqué avec la parution de Mal de terre, en 2003. Reeves y démontrait clairement, chiffres à l’appui, que l’heure était grave; il y a plus de 15 ans, il était déjà trop tard moins quart. La seule issue possible : mobiliser les entreprises, les gouvernements et les environnementalistes pour mettre en place de profondes transformations sociales et commerciales. On s’en éloigne. Les rares engagements, toujours à long terme, ne sont pratiquement jamais respectés par les pays signataires. Demandez à Justin! 

Le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète et la planète se réchauffe plus rapidement que prévu. Réponse vigoureuse des gouvernements? Contraintes conséquentes aux entreprises polluantes? Non, les émissions mondiales atteignent des niveaux records et on tergiverse toujours! Des millions de citoyens joignent leurs voix à celles de dizaines de milliers d’experts alarmés, mais l’écho de notre inquiétude semble se perdre entre les quatre murs de la Chambre de commerce. 

Sauver l’humanité avec une poche de café équitable et un lundi sans viande, une semaine sur deux, ce ne sera pas suffisant. Les écologistes mous, les technocrates patients et autres exaltés de la technologie salvatrice demeurent de précieux alliés pour les pétrolières, les minières, les multinationales et autres principaux émetteurs de gaz à effets de serre. Le positivisme a ses limites; l’effet placebo n’a jamais guéri de cancer en phase terminale.

Cessons de parler de « lutte aux changements climatiques », il n’y a pas de lutte, d’adversaire à vaincre ou à combattre, nous sommes notre propre ennemi, et c’est l’autodestruction que nous devons éviter. Il ne s’agit pas de gagner une lutte, mais d’éviter un suicide collectif. Survivre plutôt que guerroyer; dialectique moins sexy, mais plus fidèle à la réalité.

Et pour survivre, il ne faut pas sous-estimer les bénéfices d’une saine panique. La lucidité et l’espoir peuvent cohabiter. L’avenir du monde est radical, jeune et intransigeant. Je crois en ces manifestants indignés, politisés, inquiets et positifs. Aux quatre coins du globe, elles angoissent avec le sourire, ils capotent en mode festif. Sans se laisser récupérer. À l’ombre de leurs parents résignés, ils sont conscients que le temps n’arrange pas les choses, les choses s’arrangent dans le temps quand on s’en occupe. Et le temps nous manque! 

De plus en plus de citoyens éveillés adoptent de nouveaux modes de vie écoresponsables, votent sans allégeance aux partis, bâtissent des alternatives dans la marge, rejettent les carrières aliénantes et les mensonges crasseux de la mondialisation des marchés. Ils ne croient plus à nos modes de vie destructeurs. Et ils ont raison. 

L’humanité est sur le point de se rétamer la gueule sur le plancher de notre nonchalance. On remet encore à demain ce qu’on aurait dû corriger hier. Rien n’est moins certain que l’avenir de nos enfants. Admirons-les se révolter, rejoignons-les! On peut participer à une mobilisation extraordinaire pour survivre ensemble à la plus grande menace de notre histoire; on peut aussi se dire qu’il n’est pas trop tard, qu’on a encore du temps pour réagir, choisir l’aveuglement volontaire, demeurer optimiste et retourner faire la sieste.