Les monstres n'écrivent pas de poésie.

Le père Noël est en dedans

« Ici, y a qu'des êtres humains comme l'autre côté d'la clôtureIci, on croit en demain parce qu'aujourd'hui est trop dur »  Manu Militari
CHRONIQUE / Derrière les grillages surmontés de barbelés se dresse le centre de détention, un édifice austère, voire hostile. Je décline mon identité, la première barrière roule sur ses rails. Je dois avancer. Trop tard pour rebrousser chemin. Je rentre en prison.
À la guérite de l'entrée, les agents correctionnels me font vider les poches et montrer patte blanche. Si l'anxiété était un crime, je serais condamné à perpétuité sur-le-champ. Pourtant, ce n'est pas ma première visite dans un centre de détention. Je suis venu plusieurs fois à celui-ci, mais c'est la première fois que j'y suis invité pour célébrer Noël, par contre. Et je n'ai jamais rencontré autant de détenus en même temps. Plus de 70 prisonniers se sont inscrits à mon atelier d'écriture... Les libraires devraient installer des succursales dans les centres de détention, le marché de la poésie y serait florissant !
J'ai réussi à faire rentrer du stock en dedans. Des livres et des livres. En fait, près d'une centaine de livres : des romans, des biographies, des recueils, des anthologies, un peu de tout. Après le programme « La lecture en cadeau », voici « La lecture en prison » ! J'en profite pour remercier le Groupe Librex, qui a fait preuve d'une générosité exceptionnelle qui honore cette maison d'édition. Merci aussi aux nombreux donateurs anonymes, grâce à vous, des visages éprouvés se sont ornés de sourires. Chaque détenu a reçu un bouquin bien à lui. Beau problème, on en avait même en surplus. La bibliothèque du centre de détention en héritera. Rien ne se perd.
Un peu de littérature vibrait dans ces livres, et il en vrombissait encore plus dans le gymnase de la prison. Électriques, survoltés, les gars en avaient long à dire, et à écrire. En solo ou en équipe, en prose ou en vers, en paix ou en colère, des choses essentielles, vraies, crues, pleines de vécu, ont pu s'exprimer pendant ce réveillon du lundi après-midi. Je regrette de ne pouvoir toutes les retranscrire ici. J'en publierai plusieurs sur mes réseaux sociaux. En voici quand même quelques extraits rapaillés ;
Rivière rouge, torrent noir
On veut tout accomplir avant les autres
Tout ce qui monte redescend
No stress, je t'attends en bas de la côte
Je me console en me disant qu'un jour
Je ferai partie de cette foule qui défile
Comme la neige à l'extérieur, je me défoule
Mais je garde le pire à l'intérieur
Assez pour me péter les jointures
Ce Noël va être dur, dur d'être loin de ceux que j'aime
Mais quand même, je vous souhaite à tous
De Joyeuses Fêtes...
Ces détenus m'ont accueilli dans leur milieu de vie. Ils m'ont fait confiance et ont noirci des pages blanches de leurs douleurs en cage thoracique, de leurs blessures en résilience. Je suis fier de leur prêter ma voix et ma plume. Je sais, ce sont des criminels, mais des criminels qui paient leurs dettes à la société, société dont ils font partie. Je ne minimise en rien leurs actes. Je suis sensible à la réalité des victimes, très sensible même ; j'ai oeuvré au CAVAC, comme travailleur social, durant de nombreuses années. J'ai accompagné des victimes dans les pires événements de leur vie, j'ai été témoin d'atroces préjudices. Mais je sais aussi que la plupart du temps, les criminels sont eux-mêmes des victimes, victimes des crimes qu'ils reproduisent, victimes des grandes trahisons de l'existence, des injustices du système et, souvent, d'eux-mêmes.
Dans mon bilan de l'année, cette rencontre est un moment fort, chargé de sens, peut-être ce qui se rapproche le plus d'un partage dans l'esprit des Fêtes. Dans le gymnase de cette prison, il n'y avait pas un poète qui enseignait l'art des vers aux détenus, il n'y avait que des hommes qui partageaient des poèmes entre eux. Des esprits libres, libérés. Il me suffit de relire leurs textes pour retrouver foi en la réhabilitation. Les monstres n'écrivent pas de poésie...
Merci François, Simon, Tommy, Max, Gino, Marius, Julien, Marc-André, Sylvain, Brian et tous ceux que je n'oublie pas. Merci à chacun de vous, je suis ressorti plus riche qu'en arrivant, moins insignifiant. C'est moi qui suis gâté cette année. À mes yeux, ce partage de quelques heures a plus de valeur que les gadgets que je recevrai au réveillon, plus de valeur que les robes de princesse que j'offrirai à ma fille, plus de valeur que le collier de diamants que je donnerai à ma blonde (c'est une blague chérie, tu vas avoir un livre de recettes). Surtout, libre et honnête, ce moment de partage a plus de valeur que tout ce qui pourrait s'acheter. Dehors comme en dedans. Joyeux Noël et bonne lecture !