C’est un système privé, privé d’alternative.

Le gros Richard et nous

« L’argent des uns n’a jamais fait le bonheur des autres. » - Pierre Dac

CHRONIQUE / L’obésité morbide du gros Richard n’amuse plus personne.

Sous son sourire de bouddha doré à l’entrée d’un buffet chinois se cachent des dents acérées, un appétit sans fond. Il nous fait peur et nous fascine, le gros Richard. Au milieu de la cour de récréation, entouré de ses 82 sacs à lunchs, il se goinfre et nous dévisage avec mépris. On ne peut s’approcher de cet ogre, les surveillants nous l’interdisent et tout un système de sécurité garantit sa protection.

Le gros Richard s’approprie la majorité des jouets de la cour de récré, tous les modules de jeu lui sont réservés, presque la totalité des ressources de l’école lui est consacrée et la direction obéit à ses ordres. La commission scolaire le paye pour qu’il ne déménage pas sa graisse ailleurs. C’est un système privé, privé d’alternative. Richard leur redonne quelques miettes et finance des rénovations par-ci, privatise la cafétéria par-là. L’école ne pourrait plus s’en passer et le gros Richard n’a plus qu’à s’empiffrer sous le regard des 99 autres élèves plus ou moins affamés, plus ou moins malades, en manque de services de santé ou de services sociaux. Le gros Richard lance des bouts de croûte aux plus miséreux à l’occasion, pour se donner bonne conscience ou bonne image.

Pour se justifier, il nous répète qu’on peut devenir opulent comme lui nous aussi, on a juste à faire des efforts. Mais il suffit de regarder la montagne de bouffe qu’il cache derrière son dos, tout l’espace clôturé auquel on n’a plus accès, toutes les magouilles dans lesquelles l’administration trempe avec lui pour se décourager. Richard serait le premier à saboter nos efforts, d’ailleurs. On s’entasse dans un coin de la cour, on essaie de s’organiser entre nous, on chiale contre la fatalité en dessinant des pancartes aussi contestataires qu’inutiles.

Le plus dégueulasse, ce n’est pas la monopolisation de toutes les ressources par le gros Richard, mais les autorités qui le protègent. La direction de l’école autorise les surveillants à nous rabrouer avec force, à nous punir s’il le faut. Elle s’assure de préserver les privilèges du gros Richard par tous les moyens et nous explique que ça profitera à tous : le bien collectif passe par le gavage du gros Richard, les miettes de ce centième de la population scolaire devraient suffire à nourrir tous les élèves…

Vous aurez compris que l’école, c’est le monde; la direction, ce sont les gouvernements; les surveillants représentent les policiers, les fonctionnaires zélés et tous les agents de contrôle social. Le gros Richard, c’est le 1 % des plus nantis qui ont capté 82 % de la richesse mondiale en 2017, selon le rapport de l’ONG internationale Oxfam. Et si cette injustice ne suffit pas à vous écœurer, laissez-moi vous rappeler que le patrimoine net (les actifs moins les dettes) du 1 % le plus riche de la planète dépasse celui des 99 % les plus pauvres. En d’autres termes, une poignée de profiteurs possède pratiquement tout et empoche presque toute la richesse mondiale produite, année après année.

Et tous ces chiffres ne tiennent pas compte des paradis fiscaux et autres montages financiers crapuleux qui permettent de soustraire des sommes pharaoniques à la fiscalité. Ni des centaines de milliards de dollars liés aux trafics de drogues, d’armes et d’humains. Si le portrait « officiel » est sombre, on peut présumer que la réalité est d’une noirceur opaque.  

Profitant de la tenue du Forum économique de Davos cette semaine, Oxfam tente d’alerter les « puissants » de ce monde. Partout sur la planète, les inégalités se creusent davantage chaque trimestre, la déréglementation des marchés entamée par notre voisin du Sud accentuera les écarts ici comme ailleurs, la mondialisation n’a jamais rempli ses promesses de redistribution de la richesse, la Banque mondiale, l’OMC et le FMI sont tout sauf des outils de justice sociale, etc. Les plus riches s’enrichissent à vue d’œil sur le dos des pauvres, dont une large part peine à se procurer le minimum vital.

Nous n’avons jamais autant exploité les ressources de la planète, autant spéculé sur les marchés boursiers, autant produit d’objets et de nourriture. Aucun discours pétri de bonnes intentions ne peut contredire les chiffres; on accélère le pillage des ressources collectives et on s’éloigne d’une juste redistribution des richesses. Faudra pas s’étonner le jour où le gros Richard se fera casser la gueule et voler son lunch.