Dessin de Éléane, deux ans et demi.

La Journée mondiale de ma fille

« Se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres libres. » - Simone de Beauvoir
CHRONIQUE / Éléane, je suis désolé d'avoir à te l'annoncer, mais des injustices parsèmeront ta route. Juste parce que tu es une fille et que tu deviendras une femme, tu devras souvent affronter la connerie des hommes. Et parfois celle des femmes aussi.« Pourquoi il neige? Pourquoi ton auto est sale? » Ce sont les questions faciles que tu me poses ces jours-ci, du haut de tes deux ans et demi. Il neige parce que c'est beau et mon auto est sale parce que je m'en sacre. Je m'en sors bien pour l'instant, mais dans cinq, dix ou quinze ans, je serai démuni, sans mots, lorsque tu me demanderas de t'expliquer pourquoi les femmes sont victimes d'iniquité, ici comme ailleurs. Je n'aurai pas de bonne réponse, mais on en discutera en famille, avec ta mère et ton frère aussi. Un gars qui pense que la situation des femmes ne le concerne pas est plus dans le champ qu'une plantation de soja.
Tu sais, même si papa peut être maladroit à l'occasion, échapper une blague vaseuse ou tomber dans le piège des préjugés, ton avenir me préoccupe depuis longtemps, bien avant ta naissance. J'ai été bénévole pour plusieurs Marches des femmes, j'ai milité pour les éducatrices, les enseignantes et je travaille, à ma petite échelle, pour une plus grande justice sociale. Nous sommes de plus en plus nombreux, j'espère que tu seras des nôtres. En attendant de corriger la situation, tu devras affronter ces vieux monstres acariâtres surnommés patriarcat ou machisme. Ne les laisse jamais te dire quoi ou qui être. Prends plutôt exemple sur les femmes de ta vie.
Ta maman pète des coches, parfois (je risque d'ailleurs d'y avoir droit pour l'avoir écrit dans le journal). C'est une femme brillante, lumineuse même, mais elle s'impatiente, elle se fâche. Tant mieux, la colère est humaine et son expression est saine. Cette émotion n'est pas l'apanage des hommes. La construction identitaire balisée selon le sexe cherche à nous faire croire que les gars sont colériques et les filles sensibles. Quelle connerie, nous pouvons être les deux à la fois, les deux en même temps. L'humain est un animal complexe et complet. Et on ne devrait jamais se demander si nos réactions « fittent » avec notre genre. Ma fille, exprime ce que tu ressens, tu n'as pas à être mignonne.
Tes tantes sont téméraires. Elles nous inquiètent parfois, mais c'est correct; elles ont le droit de faire ce qu'elles veulent de leur existence. Alors qu'une attend son quatrième enfant à l'âge où j'écoutais encore Télétoon en réfléchissant sur la couleur de ma prochaine casquette, l'autre voyage seule de l'Asie à l'Australie en passant par St-Tite(oui, il y a de l'exotisme partout). Ça tourmente parfois ton papa, leur grand frère, mais je ferme ma gueule et je les aime en gardant le sourire. Ma fille, tu peux faire ce que tu veux de ton corps et de ta vie.
Ta grand-mère est la force incarnée. Une force tranquille, mais solide et constante. Alors que les autres membres du clan s'emportent souvent, se laissent entraîner par leur passion ou leurs convictions, ta grand-maman reste bien ancrée dans la réalité et nous ramène les pieds sur terre quand on part en orbite. Ma fille, tu as le droit d'être forte.
Ta mamie n'a pas besoin des hommes. À part ton papa, son fils qu'elle adore avec raison, elle a évacué les mâles de son décor. Peut-être qu'elle n'a pas rencontré de bons gars, peut-être qu'elle n'a pas rencontré le bon gars. Quoi qu'il en soit, elle vit sans et se porte très bien. Elle travaille, prend soin de ses petits-enfants, s'organise et sort sans homme dans les pattes. Elle ne s'en porte pas plus mal. Ma fille, tu as le droit d'être libre et autonome.
Sois toi, sois fière, sois féministe à ta manière, avec tes propres couleurs; ce sont les bonnes. Ici comme ailleurs, beaucoup de chemin reste à faire pour atteindre l'égalité entre les hommes et les femmes. Pour faire respecter les droits de chaque humain, commence par faire respecter les tiens.
En attendant de peindre nos premières pancartes pour manifester côte à côte, je vais prendre le temps de jouer avec toi dans ton château de princesse. Promis, je vais te laisser me mettre du vernis sur les ongles sans rechigner. Et après, on ira jouer avec tes camions.