Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi.

Jeunes et fous

CHRONIQUES / Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout… » — Anonyme

La direction de l’école m’aurait probablement expulsé sur-le-champ. Peut-être même qu’on aurait porté plainte à la police. Un conférencier qui enlace une adolescente, ça-ne-se-fait-pas; dans un auditorium bondé, c’est la catastrophe assurée. Pourtant, je regrette encore de ne pas t’avoir prise dans mes bras jeudi dernier.

 Je venais de descendre de scène. Je signais des autographes sur des autocollants avec ma face et mon logo dessus. L’exercice demande une forte dose d’humilité, mais les jeunes aiment conserver ce souvenir de notre rencontre. Pour moi, c’est une occasion de prendre contact, de découvrir ce qui inspire les ados, ce qui les anime dans cette période cruciale du développement où l’on forge notre personnalité. Alors je signe pour Laurence, pour Antoine, pour Salim, pour Jessika, pour William. Beaucoup de William!

Dans la file, parmi les élèves excités et bruyants, tu gardais la tête basse. Tu attendais ton tour sans dire un mot. Arrivée à ma hauteur, tu m’as à peine regardé, visiblement stressée, mal dans ta peau. Je t’ai demandé ton prénom, et tu m’as répondu : « Je te donne pas mon nom, si tu l’écris sur le collant, il va perdre de la valeur. »

 J’aurais voulu arrêter le temps, vider l’auditorium pour m’asseoir avec toi, te parler un peu et t’écouter beaucoup. Je ne sais pas ce que tu vis, ce qui se passe chez toi, sur les réseaux sociopathes ou dans ta classe; ce qui te blesse, ce qui t’effraie, mais personne ne devrait avoir honte d’être. Tu es importante, Maude. Pour tes proches, pour tes amis et tes amours à venir, pour la suite du monde. Tu es unique, mais tu n’es pas seule à vivre de la détresse; l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) nous a appris que le taux d’hospitalisation des enfants et adolescents âgés entre 10 et 19 ans ayant tenté de se suicider a plus que doublé entre 2007 et 2017. Troublant.

Dans notre société obsédée par la jeunesse, souffrant trop souvent d’âgisme, incapable de regarder le vieillissement et la mort en face, on nous vend l’idée que les jeunes sont épanouis, heureux, souriants comme une publicité de Skittles. Pourtant, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) révèle qu’en 2016-2017, le nombre d’élèves du secondaire affligés d’un niveau élevé de détresse psychologique s’élevait à 29 %, contre 21 % en 2010-2011. Près du tiers des ados ne serait pas en bonne santé mentale. Très troublant. 

Tu serais donc la pointe de l’Iceberg, Maude. Celle qui reflète son état intérieur, qui exprime la faible estime qu’elle a d’elle-même. Dans L’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes menée par Statistique Canada de 1994 à 2016, on peut lire que les troubles anxieux affectaient 17 % des élèves à la fin de l’étude, contre 9 % six ans plus tôt. Angoissant. Et toi, Maude, tu vis quoi? 

Même si je déconne sur scène et grimpe sur des pupitres pour déclamer des poèmes, je suis anxieux moi aussi. Je te le jure! J’ai appris à me gérer avec le temps. J’ai commis plein d’erreurs, pris des mauvaises décisions, me suis fait mal, et j’ai découvert des moyens plus efficaces que d’autres pour m’apaiser. C’est encore difficile par moment. D’autres jours, la vie est belle et pleine de sens. Il faut s’y accrocher à ces jours, les rechercher, les ensemencer. Tu peux y arriver toi aussi. Ton regard est triste, mais brillant.

J’ai pensé t’écrire une lettre que j’aurais remise à ta professeure. J’ai décidé de t’écrire une chronique plutôt, pour te le dire publiquement, haut et fort, que tu as de la valeur. Que tu as de l’avenir. Que ton vécu est singulier et significatif. Et que l’on sache à quel point vous êtes nombreux à souffrir, diagnostiqués ou pas. Votre détresse psychologique s’accentue, et la population devrait se mobiliser, vous soutenir, exiger davantage de ressources.

Tu peux consulter une psy, un médecin ou un travailleur social; plein de styles et d’approches différentes peuvent t’aider, ou pas; change de professionnel au besoin! Si tu as un ami ou un parent doté d’une bonne écoute, mets-lui-en plein les oreilles aussi longtemps qu’il le faudra pour te soulager. 

J’espère que quelqu’un aura le temps de te prendre dans ses bras aujourd’hui, de te dire que tu es exceptionnelle, et que tu vaux tous les efforts que tu feras pour prendre soin de ta tête et de ton cœur. Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. Reste en vie, Maude, un jour c’est peut-être elle qui aura besoin de toi.