« Et l'écrasante cerise de la désillusion se pose sur le minuscule sundae de l'évolution; nos gouvernements, à tous les niveaux, suivent la danse néolibérale de l'Amérique du Nord. »

En faire moins avec moins

« Pour revenir au menu d'accueil, faites le dièse. » - Émilie
CHRONIQUE / « Votre appel est important pour nous. »
Non, il ne l'est pas. L'éventuel achat que je ferai l'est peut-être, mais mon appel, non. S'il l'était, je communiquerais avec un humain plutôt que perdre mon temps dans les dédales de leurs filtres automatisés. Cet humain, qui occuperait un emploi et contribuerait à la société, répondrait à mes questions de façon personnalisée. Il y aurait un échange. Je dois plutôt endurer des Émilie informatisées et des Raymond robotisés, tous aussi désincarnés que peut l'être le service à la clientèle. Depuis longtemps déjà, j'éprouve cette désagréable sensation d'avoir toujours plus d'options pour moins de choix.
Pas qu'au téléphone qu'on nous impose des machines, je peux enregistrer mes livres à la bibliothèque sans croiser un regard, je peux faire mon épicerie sans sortir de ma bulle, car un humain s'est créé une job temporaire en supprimant celles, permanentes, de plusieurs congénères. Bip! Bip! J'ai l'achat autonome. J'arrive même à me perdre dans un grand magasin sans échanger de contacts humains. Je peux vérifier les prix et passer à la caisse en totale solitude. Souvent, j'ai envie de voler mes items, juste pour voir si un robot va m'arrêter...
« Pour le service en français, faites le un. »
J'adore l'exotisme. Je suis un fervent partisan de l'immigration et de l'ouverture aux autres. Je traite tout germe de racisme en élevant mes enfants métissés avec ma femme colorée. Par contre, je capote un peu quand je pense à mes amis qui se cherchent des emplois en ville tandis que je règle mes forfaits téléphoniques avec un résident de Bombay. Ça me coûte plus cher en frais de délocalisation qu'en interurbain.
« Est-ce qu'on vous a répondu? »
J'ose croire que nos avancées technologiques permettent d'espérer des téléphones, des meubles et des électroménagers de qualité. Pourtant, on jurerait qu'ils perdent en longévité. J'ai voulu investir dans un frigidaire fiable. Un joyeux vendeur désabusé m'a assuré que c'était impossible. « Toutes les compagnies fabriquent des plus petits moteurs, depuis plusieurs années. Tout est moins durable qu'avant... On peut vous vendre une garantie prolongée, par contre ». Évidemment! Et une assurance contre l'obsolescence programmée, vous auriez ça? C'est la planète qui serait contente! Et je pourrais conserver précieusement ladite assurance au fond du réfrigérateur de ma grand-mère, celui qui fonctionne très bien depuis plus de quarante ans. Moi, j'en suis déjà à mon troisième appareil. Ça devient gênant. Est-ce que c'est ma faute? Pourtant, je ne pratique aucune activité sportive ou sexuelle inappropriée avec mes électroménagers. Mystère!
« Pour mieux vous servir. »
Les Caisses populaires, à l'instar des banques, ont abandonné leurs velléités humanistes depuis belle lurette. Dans un souci de profitabilité (au nombre de milliards que ces institutions engrangent, on ne parle plus de rentabilité), ils coupent des postes et ferment des succursales. Ils ne le formuleront jamais comme ça. On va nous servir des termes étudiés, à grands coups de centralisation, de restructuration, d'efficience et autres bouillies pour les cons. Dans les faits, on supprime des emplois et on ferme des succursales. « Pour mieux vous servir... » C'est écrit sur la porte barrée de ma caisse condamnée qui fermait toujours trop tôt. Donc, si je comprends bien, on nous offre moins de services pour mieux nous servir?
« Il n'y a pas eu de coupure de services. »
Et l'écrasante cerise de la désillusion se pose sur le minuscule sundae de l'évolution; nos gouvernements, à tous les niveaux, suivent la danse néolibérale de l'Amérique du Nord. Une danse qui pose la pointe de ses ballerines sur chaque continent en suivant la valse de la mondialisation, ce fameux projet concocté pour enrichir les riches sans s'enfarger dans les frontières. C'est documenté, statistiques et faillites à l'appui. Même ici, sous son jupon de rigueur, l'austérité permet de démanteler l'État à moindre coût.
Avec moins de justice sociale, moins de protection des citoyens vulnérables et moins de qualité des services, tout ira mieux. Il faut faire confiance au marché et marcher en rang serré, aussi serré que nos ceintures. Lorsque nos ceintures céderont, faudra trouver quelques coupables à fouetter.