Même si elle demeure moins spectaculaire qu'une intervention du groupe tactique, la prévention demeure la meilleure façon d'assurer notre protection.

Des monstres et des hommes

« ... mais nous nous serons morts, mon frère. » - Raymond Lévesque
CHRONIQUE / Si un drame se préparait dans votre entourage, sauriez-vous le voir venir? Pour une treizième saison, l'émission Un tueur si proche conclut chacun de ses épisodes avec cette formule : sauriez-vous le voir venir? Oui, malheureusement, on le voit venir à grands coups de statistiques. On voit même déjà revenir les drames, les meurtres et les hommes qui les commettent. Des 30 à 35 homicides intrafamiliaux que l'on dénombre au Québec chaque année, la plupart sont commis par des hommes (75 à 80 %). La nette majorité des suicides aussi (75 à 80 %...). Les hommes tuent et se tuent trop.
Ils se tuent de moins en moins, par contre. Les efforts en prévention du suicide donnent des résultats impressionnants. Ils tuent moins aussi, mais ça fluctue davantage selon les années. Le Québec se maintient sous la moyenne nationale; les homicides intrafamiliaux font surtout leurs ravages dans les provinces de l'Ouest. Mais derrière les graphiques de Statistiques Canada se cachent des tragédies sans nom. Ou des noms que l'on doit taire pour aider les survivants à se reconstruire.
Rien ne pourra jamais réparer, ni excuser, ni justifier l'acte de tuer. Même si un homme se sent trahi. Même s'il est intoxiqué. Même s'il ne trouve pas les mots. Même si la souffrance est insoutenable. Et même s'il cherche de l'aide et se pète le nez à toutes les portes fermées des CLSC (ou CSSS ou CIUSSS ou ce que vous voulez). Nous sommes tous responsables de nos actes et les meurtriers doivent affronter la justice. Mais nous avons aussi une responsabilité sociale, chaque fois qu'un de ces drames pourrait être évité.
Plutôt que de passer en boucle le portrait des assassins, pourrait-on répartir un peu de ce temps d'antenne pour parler des ressources d'aide pour les femmes victimes de violence. On pourrait aussi rappeler les numéros d'Info-Social (811), des Centres d'aide aux victimes d'actes criminels (1 866 532-2822), des centres de crise de chaque région ou de la ligne provinciale de prévention du suicide (1 866 277-3553). Ce serait un bon début.
On peut applaudir le Ministère de la Santé et des Services sociaux qui investira 31 millions de dollars sur 5 ans dans un plan d'action intitulé Santé et bien-être des hommes. C'est attendu et nécessaire. Est-ce suffisant? Sûrement pas, surtout quand on considère les coupures infligées aux CPE chargés d'éduquer nos enfants, de leur apprendre à s'exprimer, à gérer les conflits, à maîtriser leur impulsivité. Ça ne s'arrange pas à l'école primaire, en charcutant les services professionnels, en surchargeant des psychoéducatrices débordées qui doivent couvrir quatre à cinq écoles sans supervision clinique. On pourrait aussi parler des Centres jeunesse, des polyvalentes en ruine, des Centres de détention et de tous ces endroits où les hommes vulnérables pourraient apprendre à vivre et nommer leur détresse avant de prendre une arme et de la retourner contre eux-mêmes (neuf fois sur dix). Ou contre leur entourage (une fois sur dix, toujours une fois de trop). Même si elle demeure moins spectaculaire qu'une intervention du groupe tactique, la prévention demeure la meilleure façon d'assurer notre protection.
Pour rejoindre les hommes et leur offrir des services adaptés, on doit sortir du modèle d'intervention classique, assis face à face, pour s'ouvrir à un inconnu, une inconnue la plupart du temps. Il faut des interventions de proximité, de la formation de sentinelles en milieu de travail, des travailleurs de rue en ville et des travailleurs de rangs pour rejoindre les agriculteurs. On doit condamner les interminables listes d'attente, donner des ressources aux équipes de gestion de crise et aux centres d'hébergement pour hommes. Former les psys et les travailleurs sociaux à l'intervention auprès des hommes. Entre autres choses.
Et il est urgent d'offrir de meilleurs services aux femmes victimes de violence conjugale. Et améliorer les services de protection de la jeunesse. Mais il faut aussi s'occuper des hommes agressifs, violents, en marge des trajectoires de résilience. Même ceux qui se comportent comme des monstres. Surtout ceux-là. Derrière le monstre se cache un homme et cet homme est humain. Comme toi. Comme moi. Qu'on le reconnaisse ou non.
Le prochain drame, saurions-nous le voir venir? Oui, malheureusement, il est sur le point d'être commis. Par un homme qu'on connaît, les statistiques nous en dressent un portrait assez fidèle : il a probablement des antécédents de menace et de violence conjugale, des troubles d'adaptation, des problèmes de consommation, des crises à répétition, il est sur le point de commettre l'irréparable. Saurions-nous le prévenir?