Permettons-nous de contempler sans culpabiliser, le repos favorise la productivité. C'est documenté!

De retour après la pause

« Le travail c'est la santé. Rien faire c'est la conserver. » - Henri Salvador
CHRONIQUE / Incroyable! Bouleversant! Vous êtes interloqués et vous avez bien raison, une autre semaine brûlante d'actualités attise passions et débats. Un nouveau sujet chaud, déchirant, occupe les médias. On nous abreuve d'avis d'experts, de commentateurs et autres chroniqueurs en tous genres. Moi, je n'ai pas d'opinion cette semaine, et c'est parfait ainsi. Extrêmement reposant. Ne m'écrivez pas pour me dire quoi penser de ceci ou de cela, je ne veux rien en penser le plus longtemps possible.
Je viens de mettre fin à deux années de chroniques radiophoniques hebdomadaires, en plus d'alimenter notre rendez-vous papier du samedi depuis quarante-six semaines. J'ai eu beaucoup d'opinions cette année. Et chaque fois, pour me faire une opinion, je dois m'astreindre à faire de la recherche, réfléchir, en débattre avec mes proches et consulter le point de vue d'autres chroniqueurs. Je vous l'avoue, je frise l'opinionite aiguë.
Certains sujets nous habitent longtemps, nous troublent, pèsent lourd dans la besace des journalistes et chroniqueurs. On s'arrache la face du visage aux quatre coins du globe. Pour d'excellentes raisons, parfois. Pour de grosses conneries, la plupart du temps. Et depuis longtemps en plus : des guerres de religion aux conquêtes de territoires en passant par l'occupation stratégique et le vol de ressources naturelles, on s'entretue avec une constance désarmante. Et je ne vous parle même pas de nos grands enjeux nationaux; doit-on encore échanger l'entraîneur des Canadiens? En avez-vous assez des nids-de-poule? La sursaturation des humoristes dans l'offre culturelle est-elle un sujet comique? Etc. Épuisant, non? Vous en pensez quoi? Non, ne me répondez pas! N'en pensons donc rien, tous ensemble, pour une fois. Le monde va continuer de tourner, de s'étourdir, mais sans nous. Nous serons en vacances.
Vacant, comme un hôtel hors-saison, je vais libérer de la place dans mon crâne pour découvrir ce qui viendra s'y installer. Je deviendrai peut-être un passionné de sudoku ou d'alpinisme. Je pourrais aussi entamer une carrière de cracheur de feu ou de fétichiste. Tout est possible, voilà la beauté des vacances : offrir du temps à l'imprévu. C'est mon désir absolu du moment, être en vacances pour vrai. Décrocher. Qu'est-ce qu'on mange pour souper? Je m'en sacre! À quelle heure on va se coucher? Peu importe! Où sont les enfants? Pas de mes affaires! Bon, OK, je vais m'occuper de mes enfants quand même.
Hannah Arendt, remarquable philosophe, a divisé la vie en deux voies : la vita activa et la vita contemplativa. Les linguistes et polyglottes parmi vous auront reconnu qu'elle parle ici de vie active et de vie contemplative. Deux orientations de l'existence qui s'opposent. Alors que la vie active mobilise nos forces vers l'atteinte de buts et de résultats, la vie contemplative appelle plutôt au lâcher-prise, à l'accueil de l'instant présent. Les philosophes qui incarnent leurs idées (ils sont rares), peuvent consacrer toute leur vie à l'une ou l'autre de ces voies. Pour le commun des mortels, on passe trop de temps dans la vita activa et on doit protéger nos vacances des mille projets qui pourraient nous détourner d'un peu de vita contemplativa bien méritée.
Permettons-nous de contempler sans culpabiliser, le repos favorise la productivité. C'est documenté! Les temps d'arrêt préservent aussi notre santé mentale, bénéfice non négligeable. Le conseil de la famille et de l'enfance se mobilise pour demander un minimum de trois semaines de congé pour chaque année de travail. Même l'OCDE, loin d'être un organisme consacré à la promotion du farniente, reconnaît que la productivité diminue après un certain nombre d'heures de travail. L'humain, comme toutes les bêtes de somme, doit se reposer à l'occasion. Qu'il aime son travail ou non n'y change rien, ou si peu.
Vous l'aurez deviné, complices lecteurs, même si j'adore consacrer mon énergie à la rédaction de cette chronique, je tire la plogue pour quelques semaines. Je reviendrai, riche de mille nouvelles opinions à partager, le 12 août. D'ici là, bon été et bonne contemplation!