Débute enfin la saison des paniers, des marchés publics et de l'abondance de produits frais provenant des fermes d'ici, goûtez-y ! Cette agriculture à l'échelle humaine permet de belles rencontres avec des petites familles comme celle de Guillaume Lapointe, Véronik Biron et leur petite Charlie.

De la terre sous les ongles du bonheur

« On mange tellement de choses toxiques, ce n'est pas bon appétit que j'ai envie de dire aux gens, mais bonne chance. » - Pierre Rabhi
CHRONIQUE / Savez-vous planter des choux à la mode de chez nous ? Moi, je n'ai jamais su comment ! L'été dernier, mes quatre plants de tomates ont séché au soleil et j'ai récolté quatre carottes insipides. Si on me larguait sur une île déserte avec un couteau et une poignée de graines, je finirais par manger le couteau et traire les graines. L'agriculture n'est pas ma tasse de thé (qu'il me serait impossible de cultiver aussi).
Question légumes, j'ai la chance de m'en remettre à un jeune maraîcher dévoué depuis déjà cinq ans. Un vrai de vrai, conscient et cohérent jusqu'au trognon, pas un grano du dimanche convaincu de sauver la planète en achetant un sachet de café équitable deux fois par mois. Guillaume Lapointe se démène pour offrir des paniers de légumes biologiques, savoureux, cultivés dans le respect de l'environnement. Cet expert du chou frisé s'est amouraché de Véronik Biron, une néo-fermière allumée, formée en administration, qui opère le Bastion Vert avec lui. Leur projet est ambitieux : maintenir leur présence aux marchés publics, distribuer près de deux cents paniers hebdomadaires et poursuivre une démarche de transition vers l'achat d'une ferme d'envergure. Et comme il faut assurer la relève, ils trouvent le temps d'élever la petite Charlie, fermière en devenir.
Mais pourquoi se consacrer à l'agriculture alternative ? Les grandes surfaces débordent de produits à rabais ! On peut s'acheter de la laitue péruvienne ou de l'agneau néo-zélandais pour une fraction de leur valeur réelle. Justement ! Véronik met toute sa passion à défendre ses paniers qui permettent une plus grande fraîcheur, une garantie de proximité, une opportunité d'achat équitable, sans parler du contact humain avec les producteurs. Elle a l'habitude d'expliquer l'évidence ; j'ai une folle envie de m'abonner, mais je le suis déjà.
Le bonheur serait donc dans le pré, bio de préférence. À travailler près de cent heures par semaine en haute saison, sans congé, en étant soumis aux aléas du climat, en devant compétitionner avec des géants qui peuvent se permettre d'utiliser les pesticides les plus violents ? Guillaume n'en démord pas, la cohérence entre ses valeurs et son travail suffit à le rendre heureux. Il connaît la qualité de la bouffe qu'il offre à sa famille, c'est déjà beaucoup.
L'explosion des allergies alimentaires, des problèmes digestifs et de l'obésité est liée à la quantité effarante de produits chimiques entrant malgré nous dans la composition de nos repas. Sans compter les pesticides en amont, utilisés jusqu'à la limite légale des pays producteurs. Quand on sait que seulement 33 % des aliments que nous mangeons proviennent du Québec, l'industrie a beau jeu d'aller chercher ses huiles hydrogénées et modifiées où elle veut. Et même dans notre belle province, l'utilisation massive de pesticides demeure préoccupante. À force de vouloir payer le moins cher possible pour se nourrir, il faut assumer quelques coûts sociaux, de la grippe aviaire au boeuf avarié en passant par la désertification des terres arables. Mes agriculteurs préférés n'ont pas seulement le pouce vert, ils ont aussi un solide argumentaire scientifique à l'appui.
Mais ces fermiers épanouis relèvent peut-être de l'exception. Je vais vérifier auprès de Roxane Beaulieu, lumineuse humaine à la tête de la Prucheraie, un autre réseau de paniers locaux, bio et équitables. Avec sa soeur Myriam, elles poursuivent la tradition familiale d'agriculture alternative. Cette fermière moderne est catégorique : son équilibre dépend du contact direct avec la terre, les légumes, le vivant. Non seulement elle se réjouit de rencontrer les consommateurs et de leur offrir des aliments qui les nourrissent sainement, sans risquer de les empoisonner, mais prendre soin des plantes donne du sens à sa vie. Partagée entre Montréal et Melbourne, une carrière de musicienne et une autre d'agricultrice, elle arrive à retrouver le bonheur dans un champ de concombres. Sans fumer quoi que ce soit avant !
Débute enfin la saison des paniers, des marchés publics, de l'abondance de produits frais provenant des fermes d'ici, goûtez-y ! Vous croyez que c'est plus dispendieux ? Je suis prêt à parier qu'au final, on économise sur les coûts de santé, autant physique et mentale qu'environnementale.
Les entrepreneurs étrangers achètent massivement nos terres, une autre richesse qui nous échappe à petit feu. Encourageons nos agriculteurs et agricultrices pendant qu'on le peut encore, chacun à son échelle, selon ses moyens. De mon côté, je vais rester abonné aux paniers locaux, fréquenter les marchés publics et empoter des tomates avec mes enfants. Si mes plants meurent encore une fois, je pourrai les blâmer.