Les jeunes héros : Keven Lauzon-Roy, Ali-Murtaza Aini, Yalda Ainy, Halina Ainy et Sahel Naikbeen.

Au bord du gouffre et de la piscine

CHRONIQUE / Merci madame,En voulant clore vos yeux à jamais, vous avez ouvert les miens. Sur la vulnérabilité des lundis après-midi, le sens du devoir et l'importance des formations de secourisme, entre autres. La vie est fragile, mais la mort aussi; il suffit de peu de chose pour l'éviter. Dans votre cas, des enfants allumés qui n'ont pas hésité à bloquer une rue pour appeler à l'aide. Je salue leur courage et leur sens civique. Je n'ai eu qu'à sauter deux clôtures pour vous retourner sur le dos, vous tirer vers moi et vous hisser hors de la piscine. Dans un long râle, vous avez vomi de l'eau, beaucoup d'eau. Je n'arrivais pas à prendre votre pouls, trop faible. Inconsciente tout au long de mes manoeuvres, nos regards ne se sont jamais croisés. Je présume que derrière vos paupières, le vôtre était triste.
Je ne vous connais pas encore, mais je m'inquiète pour vous. Les journalistes ont révélé que vous étiez gravement intoxiquée. Je devine aussi que vous éprouviez une immense détresse pour vous retrouver à flotter dans une piscine publique fermée. Vous vouliez mettre fin à vos jours. Je suis travailleur social et j'ai oeuvré de nombreuses années dans un Centre de prévention du suicide; c'est drôle la vie, non? Ça m'est venu à l'esprit en repassant devant la piscine du Parc des Optimistes... Les mots aussi sont drôles, parfois. J'espère que vous avez ri depuis l'événement, que vous souriez un peu, au moins. Moi, je passe de longs moments à observer les sourires de ces enfants courageux qui ont permis votre sauvetage. La photo m'a été remise par Alexandre Groleau, chef aux opérations pour les pompiers de la ville de Sherbrooke. Avec brio, son équipe a pris ma relève pour vider vos poumons et libérer votre respiration. Sur place, il y avait aussi l'agente Boulet, au sang-froid et à l'humanisme remarquables. Plusieurs de ses collègues policiers. Et des ambulanciers. Et Karine Dubois qui me transmettait les questions de la répartitrice 911. Et les enfants qui ont donné l'alerte. Plein de professionnels et de citoyens se sont démenés pour vous. Nous étions nombreux à espérer vous voir vivre. Et vous avez repris connaissance.
Je me sens plus humain depuis. J'ai vu mes semblables se mobiliser autour de l'essentiel; en seulement quelques secondes, tant d'efforts et de connaissances se sont déployés pour sauver une vie. La vôtre. Elle est importante votre vie, c'est ce que nos gestes vous ont dit ce jour-là. Ce serait génial de saisir l'opportunité, de vous débriser, de prendre le temps et l'aide offerte pour vous reconstruire et retrouver le goût de vivre. Tout est encore possible. Mais fragile. Chaque semaine, des hommes forts et des superfemmes s'épuisent et se tuent. Mais chaque jour aussi, des gens blessés se relèvent, se soignent, guérissent, cessent de consommer, changent, retrouvent un toit, un emploi, l'estime de soi et des autres. Dans la moitié de peut-être, déjà tout se peut...
J'espère que tu ne m'en veux pas. Je ne crois pas que tu voulais mourir, juste cesser de souffrir; l'ambivalence des suicidaires, pour ceux qui se détruisent à petit feu comme pour ceux qui posent un geste tragique. La plupart n'en meurent pas d'ailleurs, même que la majorité des gens qui tentent de se suicider survivent et ne repasseront jamais à l'acte. Tu seras de celles-là, si tu veux. Ce serait déjà beaucoup. Les gagnants, ce ne sont pas les premiers à la ligne d'arrivée, mais ceux qui partent de plus loin pour arriver au même point. J'ai l'impression que tu reviens de loin, mais tu n'es pas obligée d'y retourner.
J'ai commencé à te tutoyer, as-tu remarqué? Comme on a partagé une certaine intimité, je peux me le permettre. C'est plus sincère comme ça aussi, je suis sûr que tu comprends. Je suis plutôt simple comme gars, pas vraiment le héros qu'on a dépeint dans les médias cette semaine. Les véritables héros sont toujours anonymes; les travailleurs de rue, les intervenants du milieu communautaire, les services de secours, les bénévoles de la détresse humaine. Et moi aussi peut-être, mais juste quelques minutes, ce lundi après-midi.
Je souhaite que tu lises ces mots. Ou qu'on te les lise. Peu importe ce que tu traverses ou ce que tu portes comme blessure, j'aimerais te rencontrer. D'humain à humain. Rien à craindre, tu ne deviendras pas un de mes personnages de roman ou un sujet de poème. Je voudrais juste te connaître au-delà du poids de ton corps inerte, de l'odeur de tes cheveux mouillés et de ta détresse respiratoire. Je sais que tu es beaucoup plus que ça et que ton histoire est précieuse. Je te raconterai la mienne aussi. On pourrait boire un café au parc, juste en face de la piscine, pour parler de la vie. Bien peu de choses importent finalement, à part la vie.