Le monde selon Goudreault

Pour mourir moins souvent

« La mort arrive si vite que des fois elle nous rate. » - Charles de Leusse

CHRONIQUE / À Noël, mon père est décédé. Deux fois. Il est revenu à la vie deux fois aussi, mais ça ne s’annule pas pour autant. La peur de le perdre, le soulagement de le voir respirer à nouveau, les larmes et la peur, les questions de ma fille, ça reste. Certaines images demeurent imprimées au fond du crâne, mais c’est surtout la stupéfaction de voir un proche échapper de justesse à la mort qui persiste. Même si on y tient, la vie tient à peu de choses.

Discret, mon père n’aime pas étaler sa vie privée et il doit lire cette chronique en serrant les mâchoires. Pour éviter de sombrer dans le pathos et l’épanchement d’amour filial, disons seulement que mon père a un grand cœur. Un cœur magané par quelques décennies de tabagisme, mais un immense cœur quand même. Il ne pouvait pas mourir le jour de Noël, devant ses enfants et ses petits-enfants qu’il adore, ça ne se fait pas!

Pendant que la famille profitait de l’après-midi pour préparer la réception du soir, mon père a ressenti un malaise, un étourdissement. Il aurait pu, il aurait dû nous prévenir, mais il ne pouvait deviner qu’une arythmie ventriculaire s’apprêtait à lui régler son compte. Accoudé à son bureau pour reprendre ses esprits, il a perdu conscience. Nous ne saurons jamais combien de temps il est parti, ni où, mais quand sa femme est allée ranger des livres dans la pièce, il était déjà gris, cireux, mort. Avec toute la détresse et la détermination de ses appels à l’aide, je peux vous assurer qu’elle n’est pas pressée d’être veuve.

Sur les talons de mon frère et ma sœur, je me suis précipité vers lui, l’interpelant à grands cris. Rien à faire, il était trop loin, peut-être trop tard. À la suggestion de sa femme, mon frère et moi l’avons rapidement saisi pour l’étendre sur le sol. Il était complètement mou, sans vie, pire qu’un joueur des Canadiens. Le secouer ne donnait rien.

Dans la cohue, on alertait le 911 pendant que ma sœur balançait un coup de poing dans le plexus de mon père. Enchaînant aussitôt avec des pressions continues à la poitrine. Son réflexe était bon; le site web de la Croix-Rouge rappelle que « la réanimation cardiorespiratoire (RCR) par compressions thoraciques seules est une option acceptable pour les personnes qui ne sont pas disposées ou qui n’ont pas les capacités d’administrer la RCR conventionnelle, ou qui n’ont pas suivi de formation ». Seulement 3 à 8 % de la population québécoise est formée en premiers soins!

Vous ne savez pas quoi faire, vous ne connaissez pas la technique? Faites quelque chose quand même! 100 compressions à la minute. Vous craignez d’être traîné devant les tribunaux et ruiné en cas de manipulations inappropriées? C’est un mythe, les bons samaritains sont protégés par la loi. De toute façon, vous préférez sauver une vie que sauver des frais d’avocat, non?

Malgré les manœuvres de ma sœur, mon père demeurait inanimé. Dans la foulée, mon frère a entrepris la respiration artificielle, à l’instinct. Je tentais de redresser la tête de mon père pour dégager ses voies respiratoires. Le reste de la famille s’agitait, pleurait, transmettait les recommandations de la répartitrice 911 et envoyait de l’amour à l’homme inerte qui gisait sur le sol. Chaque seconde nous rapprochait d’un dénouement tragique.

Ni Patrick Senécal ni Stephen King ne pourraient décrire la terreur dans le cri de mon père au moment où il a repris vie. Il revenait de loin, très loin. Son discours confus dans une bouche pâteuse a rapidement fait place à son humour particulier; quelle date? « On est le 25 décembre », c’est quoi ton nom? « Cassius Clay ». Non papa, tu n’es pas le célèbre boxeur, mais c’est vrai que tu te relèves d’un méchant combat.

Dans l’ambulance, avec un pouls de 260 battements par minute, on l’a prévenu qu’il n’était pas tiré d’affaire. Second arrêt cardiaque en arrivant à l’hôpital. Les défibrillateurs et les médecins se sont montrés aussi efficaces que mon frère et ma sœur, il respirait de plus belle. Direction soins intensifs jusqu’à l’opération; un défibrillateur juste pour lui, installé contre son cœur capricieux jusqu’à la fin de ses jours. Mon fils et ma fille auront un grand-père pour plusieurs années encore. Ils sont chanceux, eux aussi.

On pourrait croire que j’ai de l’expérience, avec mon sauvetage de fortune dans une piscine publique l’automne dernier. Non, cet épisode ne m’a pas rendu spécialement compétent. Par contre, l’événement récent me confronte à ma procrastination, moi qui pérorais en entrevue sur l’importance d’être formé en secourisme. Si ce jour-là j’avais perdu mon père, je n’aurais jamais pu me le pardonner.

Si vous cherchez toujours une résolution pour l’année à venir, je vous recommande une formation de secourisme. J’aurai la mienne en février. Elles sont nombreuses, disponibles dans chaque région du Québec; ça ne coûte presque rien et ça sauve des vies. On n’a pas les moyens de s’en passer. Jamais deux sans trois? Pour le prochain, je serai prêt.

David Goudreault

La Chine et les chiffres

CHRONIQUE / «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera.» - Napoléon Bonaparte

100 %. Tous les jouets reçus par mes enfants durant les Fêtes sont Made in China. Pas la nette majorité, la totalité! Et vogue mon esprit dans ces contrées orientales pour me rendre compte que je connais trop peu ce pays qui occupe pourtant mon salon, mes armoires, une bonne partie de ma maison, de ma voiture, de ma tasse de thé et de mon quotidien.

Curieux et agacé par mon ignorance, me voilà en train de compulser sur des moteurs de recherche avant de relancer toutes mes ressources sino-québécoises. Résultat classique face au gigantisme de l’empire du Milieu; la Chine me fascine et m’inquiète.

Près de 1,5 milliard de Chinois peuplent la terre, 20 % de la population mondiale. Ladite population, la plus élevée du monde (suivie de près par les Indiens), fut freinée par la politique de l’enfant unique de Deng Xiaoping. Encore aujourd’hui, la régulation des naissances expose les Chinois à de fortes amendes. Pourtant, la population croît et s’urbanise à une vitesse vertigineuse : 22 millions d’habitants à Pékin seulement, plus de 25 millions dans la ville de Shanghai; question proportion, rappelons ici que le Québec contient 8 millions d’habitants, un petit 36 millions pour tout le Canada…  

Yu-Li, mon amie d’origine chinoise désormais plus québécoise qu’une poutine à l’érable, a visité sa terre natale dernièrement. Le nombre d’habitants l’a bouleversée, la pollution de l’air aussi, le masque étant de rigueur, intégré au quotidien par la population. Plus grand consommateur de charbon de la planète (près de 4 milliards de tonnes), premier exportateur mondial, soutenant une croissance économique hallucinante, le géant pollue. Ce n’est un secret pour personne, mais c’est un enjeu pour tout le monde.

À l’heure du réchauffement de la planète, des catastrophes naturelles et des réfugiés climatiques, tous les efforts environnementaux doivent inclure la Chine. Heureusement, la seconde puissance mondiale ne suit pas l’exemple de la première; alors que les États-Unis se désengagent, la Chine demeure aux tables de négociation. Grand bien nous fasse, s’il n’est pas déjà trop tard. Dans sa jeunesse pas si lointaine, mon frère a fait un stage de droit à Pékin et il a habité en Chine quelques mois. Il a revisité le pays dernièrement et le changement le plus remarquable qu’il a constaté, outre l’augmentation du coût de la vie, est l’heure d’arrivée du smog; au début de la décennie, on pouvait espérer voir un bout de ciel jusqu’à midi, maintenant c’est impossible après 10 h

Avec des exportations frisant les 2000 milliards de dollars par année, l’enrichissement de la Chine profite aux Chinois. Malgré une redistribution inéquitable et des conditions de travail souvent décriées, des centaines de milliers de familles ont pu s’extirper de la pauvreté. À quel prix? C’est un autre dossier. Très fiers, organisés, valorisant le travail acharné et l’accumulation de richesses, les Chinois fournissent une armée d’ouvriers qui profitent de la mondialisation des marchés. Ce n’est plus qu’une question d’années avant que la Chine ne redevienne la première puissance mondiale. Parler mandarin sera bientôt un atout considérable. Yu-Li envisage d’ailleurs de l’apprendre au plus vite, la directrice de son orphelinat lui assurant que dans le cas contraire, « elle ferait honte à son pays ».

Loin du péril jaune et des délires racistes d’après-guerre, la diaspora chinoise s’étend et s’installe, s’intègre et s’occidentalise rapidement. L’économie chinoise se diversifie et l’influence du pays pèse de plus en plus lourd sur l’échiquier international. Pourtant, on en parle à peine. Sinon pour traiter des indices boursiers, de la crise immobilière à Toronto ou des visites peu fructueuses de Justin Trudeau auprès de son homologue, Xi Jinping. Du bout des lèvres, on condamne les exactions du régime et ses attaques aux droits de la personne. On effleure les carrières artistiques d’Ai Weiwei ou de Mo Yan à l’occasion, on cite Confucius ou Jackie Chan au détour d’une conversation, mais la culture chinoise nous pénètre peu. Dans l’ensemble, on constate une nette disproportion entre le poids démographique, économique et écologique de la Chine par rapport à l’intérêt médiatique qu’on lui accorde.

La Chine fut la principale puissance économique des trois derniers millénaires. Malgré un soubresaut de l’histoire, elle redeviendra la principale puissance mondiale dès demain. Un joueur s’est réinventé, un géant à l’appétit gargantuesque prend place à la table du développement économique décomplexé. Avec tous les impacts sociaux et environnementaux qui viennent avec. Que cela nous plaise ou non. Comme les bébelles qui traînent dans mon salon, la Chine prendra de plus en plus de place dans nos existences. On devrait s’y intéresser davantage. À quoi ressemblera le monde Made in China?

Le monde selon Goudreault

Mon bilan de l’année 2018

« Qui sait le passé peut conjecturer l’avenir. » — Bossuet

CHRONIQUE / Les jours passent et ne se ressemblent pas. Pourtant l’actualité tend à se répéter et, malgré quelques surprises, on prévoit souvent la teneur des grands titres avant leur impression. Pourquoi gaspiller notre temps à suivre les nouvelles si on peut déjà dresser un bilan de l’année à venir? À l’heure des palmarès et des bilans, voici mon Top 8 des grandes nouvelles de 2018. À prendre avec un grain de sel, ou deux…

Le 1er octobre dernier, le Québec a tenu ses premières élections à date fixe. Tannée des vieux partis, la population a décidé d’élire un vieux politicien. Les caquistes prennent le pouvoir et, sans surprise, comme les péquistes et les libéraux avant eux, proposent une gestion de centre-droite alignée sur le conseil du patronat et n’offrant aucun projet de société digne de ce nom ni aucune vision allant au-delà de leur hypothétique réélection.

François Legault n’en demeure pas moins persuadé d’avoir bouleversé l’échiquier politique québécois et entame des démarches pour l’érection de sa propre statue devant l’Assemblée nationale. Plutôt que du bronze, on lui accorde une statue de gypse; c’est plus cheap et ça ne dure pas.

Incapable de se contenir l’opinion davantage, Jean Lala Tremblay se relance en politique. Avec le soutien financier du Vatican, il fonde un parti provincial destiné à renverser le nouveau premier ministre, François Legault, qu’il considère trop populiste. Convaincu de l’originalité de ses propositions, il affirme représenter les familles de la classe moyenne et faire de la politique autrement pour garantir notre prospérité économique… Composé d’anciens créditistes et de nouveaux bérets blancs, son électorat se fédère derrière lui et se prépare pour les prochaines élections. « Tous avec Jean, pour les vrais gens! »

Élue cheffe du Parti Québécois, Julie Snyder assiste au mariage de Céline Dion avec Pierre Karl Péladeau. Pour l’occasion, elle organise un karaoké spécial où de nombreux duos enchaînent les malaises; Safia Nolin et Sophie Durocher chantent Une chance qu’on s’a, Philippe Couillard et Jean Charest entament Les Boys tandis que Guy Nantel et Guillaume Wagner fredonnent Qui a le droit. Le mariage et le karaoké se terminent sur un magnifique chœur où Céline pousse la note et se déchire les cordes vocales. Pierre Karl entame illico les procédures de divorce.

Nouvel opium du peuple, la marijuana légale d’excellente qualité est désormais disponible à bas prix partout au pays. Voilà qui maintient le Canadien moyen gelé raide en permanence. Justin Trudeau et la poutine de fin de soirée n’ont jamais été aussi populaires.

Coup de théâtre : Mélanie Joly annonce qu’elle quitte la vie politique. Alors qu’on l’attendait à titre de vice-présidente chez Netflix, c’est comme actrice qu’elle souhaite désormais s’épanouir. Il faut dire qu’elle excelle déjà dans l’art de répéter de mauvaises lignes écrites par d’autres.

L’inauguration du nouveau pont Champlain, dont la livraison était promise pour le 1er décembre 2018, a vraiment lieu le 1er décembre 2018. En plus d’être fonctionnel, le passage demeure gratuit et aucun dépassement de coûts n’est refilé aux contribuables. Le phénomène paraît tellement incroyable qu’il déclenche une vague de psychoses aux quatre coins de la province. Le Doc Mailloux est appelé en renfort.

Bouleversée par la mort de Réjean Ducharme, la population québécoise redécouvre son œuvre et recommence à lire. L’industrie du livre reprend de la vigueur et le taux d’analphabétisme chute en flèche. Surtout, les écoles de la province se slaquent le pompon sportif pour enfin valoriser la littérature et la culture; des portraits d’intellos et de littéraires vont rejoindre ceux des athlètes sur les murs des polyvalentes. Désormais, autant d’argent est investi dans les bibliothèques que dans les équipements sportifs. Dans la confusion engendrée par ce retour du balancier, plusieurs équipes de football adoptent des noms d’écrivains : Les Dany Laferrière de Fermont, Les Nelly Arcan de Mégantic, Les Jean-Paul Daoust d’Hochelaga…

Malgré l’alarme sonnée par 15 000 scientifiques en 2017, 2018 bat encore des records de chaleur et de catastrophes naturelles, les réfugiés climatiques abondent et on s’enlise dans les énergies fossiles. Au Canada comme partout ailleurs, on prend des engagements aussi peu contraignants qu’étendus dans le temps. Enthousiaste pour l’avenir, Justin Trudeau encourage tous les Canadiens et les Canadiennes à faire un effort et récupérer davantage leurs petites bouteilles de plastique.

Le monde selon Goudreault

Le bénévolat du père Noël

« Celui qui cache sa générosité est doublement généreux. » — José Narosky

La coquetterie du père Noël n’est plus à démontrer. Le mythique vieillard se refait une beauté plus ou moins régulièrement depuis quelques siècles, voire un millénaire et des poussières. Puisant ses origines dans les fêtes païennes, souvent associées aux Saturnales romaines, aux mythologies nordiques ou aux chamanes sibériens, les cérémonies entourant le solstice d’hiver et l’archétypal personnage ne datent pas d’avant-hier.

Préoccupée par la dimension païenne des célébrations, la puissante Église catholique a rapidement voulu canaliser l’effervescence festive de ses brebis. Voilà pourquoi elle aurait utilisé la popularité de Nicolas de Myre, un Saint fort généreux de ses miracles ayant vécu à cheval entre le 3e et le 4e siècle, pour christianiser les festivités. Afin d’infuser un peu de morale à la sauce apocalyptique, Saint-Nicolas était accompagné du père Fouettard ; l’un apportait des cadeaux, l’autre des coups de fouet ou la mort, selon le bilan comportemental du bambin. Réjouissant !

Rebaptisé père Noël pour la première fois en 1855, en France, notre version moderne a perdu de sa cruauté pour gagner en magie. Le modèle exposé dans les centres commerciaux, affublé d’une barbe immaculée et d’une bonhomie légendaire, fut développé par un illustrateur new-yorkais en 1860. Contrairement à l’idée répandue, ce n’est pas Coca-Cola qui a créé notre version du Weihnachtsmann allemand. Par contre, la célèbre boisson sucrée est étroitement liée à la diffusion de cette image, car elle a misé sur l’omnipotent personnage dès le début des années 1930 dans le cadre de campagnes publicitaires saisonnières, l’hiver étant la saison où on boit le moins de liqueur brune…

N’allez pas croire que je révèle le fruit de mes recherches par plaisir de démystifier et démythifier le généreux barbu. Je veux simplement redistribuer un peu de sa magie, démontrer qu’il existe vraiment, et au pluriel !

On croit que le père Noël est un mythe entretenu par les parents pour faire rêver les enfants. Ce sont plutôt les enfants qui font vivre la fameuse métaphore pour rappeler aux adultes l’importance du don de soi et des gestes désintéressés. Le père Noël est un prétexte, un appel à la magie ordinaire, à la générosité humaine, à l’anonymat en tant que valeur spirituelle… Le père Noël est un bénévole ! Un vrai de vrai, qui opère dans l’anonymat, pour le bien de tous. Il tricote du tissu social !

Au fond de nous, on le sait, on le sent : nous sommes davantage que des travailleurs isolés, des consommateurs endettés, des contribuables stressés, des automobilistes pressés, des parents inquiets ; nous sommes des humains et l’humain est un animal social. On l’oublie souvent. Le bénévolat du père-Noël nous le rappelle. Notre espèce n’est jamais si belle que dans le don de soi, l’entraide, la bonté désintéressée, le cadeau anonyme. Comme ceux que le sympathique obèse offre à nos enfants. Sans même un remerciement, sans effusion de gratitude, sans célébrations sur les réseaux sociaux, aucun autre bénéfice que le plaisir d’offrir, de contribuer au bonheur des autres. Et voilà bien ce que font des millions de bénévoles au pays. Ni vu ni connu. Comme des ninjas ou des pères-Noël.

Comprenez-moi bien, je ne minimise en rien l’importance des guignolées, téléthons, cocktails dînatoires et autres occasions médiatisées d’amasser des fonds pour nos semblables dans le besoin. Même si on se prend en photo avec le gros chèque en coroplaste ou qu’on souligne sa bonté à grands traits sur Internet, c’est encore noble. Tant mieux si on peut donner et se redorer l’image publique au passage ; je désire seulement rappeler l’existence du don total, désintéressé, l’abnégation dont on peut faire preuve quand on donne en se tenant loin des projecteurs. Que ce soit cinq dollars, six boîtes de vêtements, sept heures de bénévolat ou huit années d’abnégation, en matière de générosité, tout ce qui se fait dans l’ombre est plus lumineux.

Et la rareté crée la valeur. Voilà un principe économique qui s’applique aussi à la bonté ; une minorité de bénévoles accomplit la majorité des heures de bénévolat, c’est documenté. Ceux du Québec ont encore plus de mérite puisqu’une étude pancanadienne du gouvernement fédéral nous apprend que nous habitons la province où s’effectue le moins de bénévolat au pays… Nos bénévoles sont d’autant plus précieux ! On les célèbre trop peu. Profitons donc de la période des Fêtes pour leur témoigner notre gratitude. Je salue chacune et chacun de ces décomplexés du sourire, ces donneurs de coups de main, ces véritables humanistes qui font bouger nos jeunes, diffusent notre culture, vont à la rencontre des marginalisés, nourrissent les laissés-pour-compte, accueillent la détresse et permettent à de nombreux organismes communautaires de survivre.

Plus de 310 millions d’heures de bénévolats sont accomplies chaque année au Québec. Une enquête nationale nous apprend que cette force silencieuse fournit un travail qui vaut plus de 7 milliards $ annuellement. Une fortune impressionnante en argent sonnant, mais inestimable en chaleur humaine. Pourquoi ces bénévoles abandonnent-ils l’égocentrisme pour donner de leur temps ? Par désir de contribuer à la communauté, dans 9,1 cas sur 10. Tout simplement, des humains en action, du don de soi pour le bien commun. À longueur d’année ! Pour eux, c’est le 25 décembre chaque jour ; le père Noël peut aller se rhabiller…

Inspiré par mes recherches, j’en appelle au bénévolat, au don désintéressé, à la solidarité dans l’anonymat. Pelletons l’entrée du voisin, ouvrons des portes aux inconnus, sourions aux dépressifs, cachons des livres dans les lieux publics, glissons des poèmes dans la poche des bougonneux, donnons des fleurs, des jouets, de l’argent, des vêtements ou mieux encore, du temps. Surtout, ne l’affichons pas sur Facebook, ne décorons pas notre voiture d’un nouveau ruban rose ou brun ou phosphorescent, ne nous en vantons pas au souper de famille, évitons d’en faire une chronique, laissons nos actions se déposer en secret et s’enraciner en nous. Anonymement. Je vais commencer en douceur, en enfilant un costume rouge un peu élimé et une vieille barbe qui perd des poils…

Amis lecteurs, complices lectrices, bénévoles en devenir, Joyeuses Fêtes !

Le monde selon Goudreault

Le plus dangereux métier du monde

« Je vais en tuer une autre, pour me rendre à 50. » — Robert Pickton

CHRONIQUE / «La violence des regards, ça reste. Les inconnus qui te dévisagent en passant sur ton coin de rue, tes proches qui n’acceptent pas, même les clients qui se méprisent tellement qu’ils finissent par te mépriser aussi. Ça reste, ça guérit jamais ces regards-là. » Pas de doute, Danny a du vécu. Il a pratiqué la prostitution de rue à Québec et St-Hyacinthe avant de se poser à Sherbrooke. Aujourd’hui encore, il se vend le cul, comme il dit. Pour payer sa consommation. « Ne pas pouvoir choisir qui tu laisses te toucher, qui tu vas caresser, c’est déjà une forme de violence envers soi-même. »

Stéphanie a tout un vécu aussi, on le sent dans sa voix. « Moi, j’ai aimé ça me prostituer, pendant longtemps c’était un choix. Je faisais du gros cash, j’avais des clients réguliers, super intelligents, de belles conversations. Pis j’avais des orgasmes pour vrai. Je te jure que les clients tripaient fort! » Intervenante sociale depuis quatre ans, après 10 ans de prostitution sous le pseudonyme de Jade, Stéphanie accepte de me rencontrer pour me donner l’heure juste sur la réalité du terrain.

IRIS-Estrie, l’organisme pour lequel intervient Stéphanie, a développé le projet Catwoman, distribuant de l’information, du matériel de consommation et des condoms à des clientèles ciblées. Les travailleurs du sexe, entre autres. L’idée a été reprise avec succès dans une dizaine de régions de la province. La sensibilisation fait aussi partie de leur mandat. Le 17 décembre, Journée internationale pour mettre fin à la violence envers les travailleurs et les travailleuses du sexe, demeure une belle occasion pour discuter des risques du métier. « Le plus vieux métier du monde, il parait. Dans ce cas-là, on devrait le reconnaître comme un vrai métier, donner des moyens de se protéger et des conditions de travail à tout ce monde-là. »

Et du monde, il y en a! Des danseuses aux escortes en passant par les acteurs et actrices porno, les opérateurs de web cams payantes, les lignes érotiques, les prostitués de rue et certains salons de massage spécialisés dans les extras, les travailleurs du sexe se compteraient en dizaines de milliers au Québec. La population est invitée à se mobiliser pour les droits de ces citoyens marginalisés cette semaine. Et leur droit à la sécurité d’abord!

Danny confirme que la sécurité est un enjeu majeur, l’indifférence de certains policiers contribuant à l’impunité de clients violents. « On les connaît, les dangereux, on se prévient entre nous. Trop tard, parfois. » Il a perdu un ami prostitué aux mains d’un récidiviste, dans un jeu érotique d’étouffement qui aurait dégénéré. Stéphanie aussi a frôlé la mort. Deux collègues de travail ont été tuées par des clients, dont une a succombé à ses blessures après avoir été séquestrée pendant quatre jours.

Dans ses premières années de pratique, avant de s’émanciper d’un conjoint proxénète, Stéphanie était plus vulnérable et certains clients la violentaient. Un client insatisfait lui a même mis une raclée à coups de pieds, alors qu’elle gisait nue sur le sol. Il en a profité pour voler la cagnotte de la journée. Elle a dû faire un double chiffre et recevoir une dizaine de clients supplémentaires. « Ça, c’était roffe! »

Résiliente, après dix ans de métier, des nuits d’angoisse et de questionnements existentiels, Jade a disparu pour laisser vivre Stéphanie au grand jour. Sourire en coin, elle jure avoir une consommation socialement acceptable. Son parcours est un atout dans son travail, elle éprouve une réelle compassion et elle connaît la réalité des risques. « Tu es plus en danger sur du out-call que du in-call, si tu dois te déplacer chez le client, mais la prostitution de rue, y’a rien de pire. » Impossible de venir en aide à tous. « Les transsexuels sont particulièrement vulnérables, souvent isolés socialement, à la merci de certains clients déviants. » Malgré les meurtres réguliers, les centaines de disparitions, les statistiques inquiétantes, on ne connaîtrait que la pointe de l’iceberg en matière de violence faite aux travailleurs et travailleuses du sexe.

Et pour rendre cette profession millénaire plus sécuritaire, on commence par quoi? « Décriminalisation de la prostitution et des clients, en plus de réglementer les pratiques, d’offrir des programmes d’aide ciblés et de sortir les travailleurs du sexe de la clandestinité. Les reconnaître et les protéger! » Danny est d’accord. Moi aussi.

Dis-moi, Stéphanie, si tu pouvais transmettre un message aux gens appelés à croiser une Jade ou un Danny cette semaine, ce serait quoi? « Que la personne soit vulnérable ou non, en souffrance ou pas, exploitée ou libre, c’est d’abord un humain. On devrait la considérer et la respecter comme tel. »

Le monde selon Goudreault

Les femmes qui lisent ne sont pas dangereuses

« Dans la lecture, je vais partir loin de ce qui me poursuit et qui n’a pas de visage. » — Jeanne Benameur

CHRONIQUE / Je sais, je chronique souvent sur les livres et sur la détention, mais laissez-moi vous parler de livres en détention. Des détenues et de leur amour des livres, plutôt. Et de mon admiration pour les détenues qui lisent. 

Dernièrement, j’ai ressenti un immense coup de foudre pour une quinzaine de lectrices émérites du Club de lecture du pénitencier de Joliette. Et même si notre amour est platonique et littéraire, il n’en demeure pas moins que notre rencontre fut passionnée.

« C’est un dangereux malade! », « J’ai fréquenté des gars aussi fuckés que lui, moi. », « Pauvre ti-loup, je voulais le prendre dans mes bras. ». Pas de doute, le personnage principal de mon roman ne les laisse pas indifférentes. Tant mieux. « On n’a pas le temps de lire des livres plates en dedans!». Et pourtant, plusieurs détenues en ont encore pour de longues années derrière les murs, les sentences au fédéral allant de deux ans jusqu’à la perpétuité.

Parlant de l’impulsivité de mon personnage, une lectrice fait remarquer que certaines détenues sont incarcérées pour des gestes irréfléchis. S’ensuit un silence lourd de sens. « Il est souffrant le héros, au fond, il se met toujours dans la marde parce qu’on ne lui a pas appris à faire autrement. » Sans excuser les crimes, on arrive parfois à les expliquer. On frise l’analyse sociologique.

Lire délivre, c’est documenté. Certains pays, comme le Brésil, la France et les États-Unis offrent même des remises de peine pour les détenus qui s’engagent dans certains programmes de lecture. Pas au Canada, pas encore. Rien pour empêcher Christine, cette détenue responsable de la bibliothèque, de chérir son club. Celui-ci est tellement prisé qu’elle doit gérer une liste d’attente; il n’y a jamais de siège vide, comme à l’Académie française! Heureusement, deux bénévoles lui prêtent main-forte : Denise, qui insuffle sa belle folie et Catherine, bibliothécaire de métier, qui assure la rigueur et pilote l’analyse.

Chaque livre proposé aux détenues est scruté par l’œil aguerri de Catherine. Fanny Derouin, agente de programmes sociaux et fière alliée du club, le soumet alors à la direction pour approbation avant de profiter du fonds Book Clubs for Inmates. Ce fonds permet à chaque femme d’avoir sa propre copie du bouquin. Cet organisme de bienfaisance établi à Toronto soutient 28 clubs dans les pénitenciers du Canada.

Au club de Joliette, le seul au Québec, plus de quarante livres ont été lus dans les quatre dernières années. Des exemples? Aminata, de Lawrence Hill, Le temps du déluge, de Margaret Atwood, Le comte de Monte Cristo, d’Alexandre Dumas, Damnés, de Hervé Gagnon, Paul à Québec, de Michel Rabagliati, 1984, de George Orwell, Carnets de naufrage, de Guillaume Vigneault, Cent ans de solitude, de Gabriel Garciá Marquez et La bête à sa mère, de David Goudreault. Me voilà en bonne compagnie!

Une seule fois par année, les lectrices reçoivent un auteur pour discuter de littérature. C’est un privilège, de part et d’autre. Les visites sont rares en détention. Mais le club de lecture en permet certaines. La journaliste Noémi Mercier a même pu assister à six rencontres et rédiger un article magistral pour L’Actualité. Catherine se réjouit de cette incursion médiatique : « Le reportage de Noémi a eu un impact sur le personnel, qui comprend maintenant mieux les effets bénéfiques du club sur ses membres. »
Plusieurs femmes découvrent l’introspection et commencent à lire en prison. On peut appeler ça un bénéfice collatéral. Une détenue m’a bouleversé en m’avouant avoir détesté mon personnage, mais adoré le roman. « C’est le premier livre que je lis au complet de toute ma vie. Je vais lire la suite dès que je sors d’icitte! » De simples phrases qui valent davantage que tous mes droits d’auteur.

Plusieurs détenues conservent leurs habitudes de lecture et participent à des clubs à l’extérieur de la prison, ce qui contribue à leur réhabilitation par des activités structurantes avec des citoyens non criminalisés. Sans parler des bienfaits de la lecture sur la capacité de s’exprimer, développer l’empathie, l’altruisme, l’estime de soi, etc. Bien sûr, ces femmes ont commis des gestes condamnables, elles ont d’ailleurs été condamnées! Mais la justice devrait aussi permettre la réhabilitation. Tant mieux si on peut s’en approcher par la littérature. Tout ce qui se passe autour d’elle. Et tout ce qui se passe en dedans d’elles.

Au moment de se quitter, entre deux bouchées de gâteau, Christine et les bénévoles distribuent le prochain roman aux détenues. La dame aux camélias, d’Alexandre Dumas fils. Rien de moins! Un grand classique par année, chaque année, durant les Fêtes. Des Fêtes loin de leurs proches, mais près des livres.

Le monde selon Goudreault

Quand Jimmy rencontre Jammie

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » - Montaigne

CHRONIQUE / Jammie sourit, amusée de se prêter au jeu de l’entrevue. Elle rigole entre deux gorgées de moka glacé. Pourtant, on discute d’un sujet gravissime, aux conséquences immenses dans toutes les sphères de sa vie; Jammie s’apprête à changer de sexe, à franchir le pas chirurgical qui permettra à son corps de rejoindre l’identité de genre ressentie dans sa tête, ses tripes, son cœur.

« Je veux être perçue, considérée comme une femme, pas un homme en voie de devenir une femme. Je suis déjà une femme! Je veux juste que mon corps me rattrape. » Cette chirurgie de réassignation de sexe, en termes plus cliniques, est moins rare qu’on pourrait le croire. Dans les sept dernières années seulement, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, 661 personnes ont eu recours à ces chirurgies au Québec : 304 femmes devenues hommes et 357 hommes devenus femmes. On s’approche de la parité!

Jammie a longtemps souffert de dysphorie de genre, la détresse psychologique vécue par une personne qui ne s’identifie pas à son sexe. 

J’ai connu Jimmy, jeune homme allumé, sur les scènes de slam et de micros ouverts de poésie. Romantique dans l’âme, il déclamait des textes sur l’amour, le grand amour! Mais il ne s’aimait pas; elle ne s’aimait pas, devrais-je préciser.

« À l’intérieur, je suis une femme, mais j’ai le corps d’un homme, ça fitte pas! Je m’identifie en tant que transgenre. » Après quelques secondes d’hésitation : « Je suis une femme, that’s it! » La position est claire, mais pas toujours bien reçue. 

Jammie a dû mettre de l’eau dans sa poésie pour affirmer cette nouvelle identité. Un tsunami de remous avec ses proches, sa famille, des embûches avec des intervenants du centre de réadaptation aussi, car Jammie n’en sera pas à ses premiers bouleversements physiques. Cette fois, par contre, elle veut choisir plutôt que subir.

 Quand Jammie s’appelait encore Jimmy, qu’elle était un adolescent en construction identitaire, un terrible accident a bouleversé sa trajectoire. Le 10 août 2010, à l’âge de 16 ans, alors que Jimmy apprenait à conduire, l’auto-école qu’il pilotait s’est engagée trop rapidement dans l’intersection et s’est fait percuter. Violemment. Le professeur de conduite est mort sur le coup. Jimmy s’est réveillé dans un piteux état : de multiples fractures et hémorragies combinées à un traumatisme crânien. Après plusieurs semaines dans le coma, des années de réadaptation, Jammie doit encore composer avec les séquelles de cet accident. Un boulet du passé qui ne l’empêche pas de marcher vers l’avenir.

Paradoxalement, huit ans après le funeste accident, l’argent des assurances permettra à Jammie de se payer les chirurgies d’affirmation de genre et de se réapproprier son corps. La RAMQ couvre une partie des frais médicaux liés à la vaginoplastie, mais pour se rendre au bout des multiples opérations et traitements hormonaux qui féminiseront son corps, Jammie devra débourser des sommes considérables et traverser tout un parcours médical et psychosocial. Elle est prête à tout. « Là, je suis moi, mais je suis une blessure. Après l’opération, je serai entièrement moi. Je serai complète et heureuse. » Je lui souhaite de l’être, elle le mérite.

J’espère aussi qu’elle rencontrera enfin ce grand amour qu’elle appelait de tous ses vœux sur scène, qu’elle trouvera enfin son amoureuse. Car Jammie préfère les femmes. « Je serai en couple au féminin. » La pirouette sémantique qu’entraînera sa transformation me fascine; Jammie passera donc d’un corps d’homme hétérosexuel à celui d’une femme homosexuelle. Encore une révélation pour moi, incarnée par Jammie mais corroborée par mes recherches sur le sujet : le désir de changer de sexe n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle.

Le sexe anatomique, l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont trois caractéristiques distinctes. Je l’ignorais. Vivement le retour des cours de sexualité, de toutes les sexualités.

Il est une femme, elle est un homme? Et puis après? Rien n’est plus personnel et subjectif que l’identité. Si ma liberté s’arrête où commence la tienne, je dois admettre que tout ce qui se passe dans ton cœur, ta tête et tes bobettes t’appartient. Pourquoi refuserais-je de reconnaître le genre auquel tu t’identifies? Surtout, au-delà du genre, prévaut l’humain. Je retrouve chez Jammie ce que j’aimais chez Jimmy : l’humour, l’impertinence bien dosée, l’art de la répartie et le même sourire lumineux. Sensible aux défis qu’elle affronte fièrement, je n’ai que plus d’estime pour elle.

Et l’avenir, Jammie? Trop de projets se bousculent : elle veut écrire un livre, dénicher un emploi trippant, retourner aux études, s’acheter une maison avec un immense terrain. Et tout ça en même temps... « Maudit qu’on est compliquées, nous autres, les femmes! »

Le monde selon Goudreault

Les trolls de la forêt web

« Quel cronique de marde! » - Christian F., troll

Internet est un champ de bataille. D’ailleurs, cet outil révolutionnaire a été développé et utilisé par les forces militaires avant d’être accessible au commun des mortels. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant la possibilité de se connecter aux quatre coins du monde, de s’informer et de communiquer à une vitesse étonnante. Le pire étant le réseautage des pédophiles, la désinformation massive, la fraude sans frontières et la diffusion de la haine à grande échelle, entre autres choses.

Au cœur de ce champ de bataille, parmi tous les phénomènes ayant émergé dans la forêt web, une certaine faune me fascine : les trolls. La métaphore en dit long sur ces internautes brutaux, souvent violents, toujours prompts à se battre plutôt que de débattre. Habituellement sous le couvert de l’anonymat, ces parasites cherchent le trouble et le trouvent ou le provoquent avec un talent indéniable. Pour vous y retrouver, je vous dévoile ma nomenclature des spécimens les plus communs.

Le troll élémentaire, analphabète plus ou moins fonctionnel, incapable de saisir le véritable propos d’un article ou de formuler un argumentaire digne de ce nom, se rencontre partout sur la toile. Il s’enfarge dans le titre, se fait une (mauvaise) idée en moins de deux et vous attaque de front sans plus de préliminaires. Retrouver les mots Té conne, esti de gogauche et Va don te pendre sont des indices probants de la présence d’un troll élémentaire dans votre fil d’actualité. Sa maladresse n’a d’égale que son obstination à dénigrer ses interlocuteurs. Il est plein de haine, mais plutôt amusant. L’ignorer le rend fou et le mène aux limites de l’implosion, je vous recommande cette technique de défense.

Le troll troublé, quant à lui, inquiète davantage. Parfois psychotique, parfois intoxiqué, il atteint son plein potentiel lorsqu’il combine ces deux états et se lance dans une déformation délirante de la réalité. Il interprète vos propos, vos photos, l’alignement des lettres dans votre nom et il peut même opérer un recoupement entre votre signe astrologique et son code postal pour démontrer votre culpabilité. Coupable de quoi? Peu importe, ce troll est paranoïaque et trouvera quelque chose à vous reprocher. La compassion qu’il inspire ne devrait jamais nous faire oublier sa dangerosité. Lui recommander de se faire soigner l’excite beaucoup; à éviter.

Désagréable mais inoffensif, le troll-maringouin gosse, picosse et s’obstine systématiquement. Il critique tout, tous et toutes, tout le temps. Ce fatigant existe par opposition. Moins téméraire que ses grands frères, ses attaques sont modérées, mais son indécrottable persévérance force presque l’admiration. S’opposer le nourrit, se reposer ne lui effleure jamais l’esprit. Si vous le laissez vous piquer au vif, il sucera votre temps et votre énergie. Éventuellement, votre sang aussi. À tolérer, masquer ou bloquer selon votre degré de patience.

Le ti-troll de droite et le ti-troll de gauche vont de pair, ce qu’ils nieront avec véhémence, mais quand on choisit les extrémités on finit par se rejoindre. Plus ou moins politisés, mais convaincus de l’être au plus haut point, les ti-trolls sont adeptes du « paradigme » et des « cadres d’analyse ». Émules intransigeants d’Adam Smith ou de Lénine, ces carencés de la nuance détiennent la vérité et leur vie prend tout son sens quand ils peuvent marteler leurs concepts et leurs idéologies à tout vent. Ils évoluent en cliques fermées, font beaucoup de bruit et s’entre-déchirent régulièrement. Éviter leurs pièges et maintenir une saine distance demeure la meilleure stratégie.

Le troll articulé s’avère le plus intéressant. Davantage sophistiqué que ses compères, il maîtrise la langue et l’art du déguisement. On ne le voit pas venir, on pourrait croire qu’il relève davantage du preux chevalier, du noble pourfendeur de dragon. Pourtant, il s’agit bien d’un troll. Quand on gratte le vernis, que l’on navigue entre les paragraphes où se mêlent vérités et sophismes, que l’on va jusqu’au bout de la réflexion alambiquée, perce la haine traditionnelle. Qu’elle marine dans la bile misogyne, homophobe, raciste, monarchique ou confuse, la haine demeure la même. Vous lancer dans une joute verbale avec ce troll vous épuisera ou vous contaminera. Laissez lui croire qu’il a raison et poursuivez votre chemin.

Charles Manson est décédé cette semaine, mais l’espèce n’est pas menacée. Des monstres pétris d’amertume, adeptes de la violence comme moyen d’expression, habitent toujours nos villes, fréquentent nos écoles et nous côtoient sur la toile. Les trolls ne sont pas systématiquement dangereux, mais certains peuvent le devenir. Parmi ces internautes haineux, incompris, blessés et blessants, qui sera le prochain Marc Lépine, Valery Fabrikant ou Kimveer Gill? N’oublions pas que ces meurtriers avaient exprimé leur haine aussi, avant de commettre l’irréparable. Les trolls sont souvent pathétiques, parfois drôles, mais nous devrions toujours prendre leurs menaces au sérieux. Méfiez-vous des créatures que vous croisez dans la forêt web.

Le monde selon Goudreault

Abandonner l’exemple

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais. » — Contribuable anonyme

CHRONIQUE / Quand je demande à mes enfants de se calmer tout en m’énervant; quand j’exige de ma fille qu’elle range sa chambre alors que la mienne ressemble à une autoroute québécoise (un beau bordel en éternel chantier); quand je donne des conseils à tout le monde, mais néglige de les appliquer moi-même; quand je prône des valeurs humanistes, mais condamne sévèrement l’imbécile qui laisse tourner son moteur, la cigarette au bec devant la garderie, je donne un piètre exemple.

Je suis loin d’être parfait. Comme vous, comme tout le monde, j’essaie de reconnaître mes torts et de faire mieux. Ça ne semble pas toujours être le cas de nos élus, ces leaders éclairés, ces modèles d’engagement politique. Ni celui d’une fraction de nos gens d’affaires aux pratiques parfois douteuses, aussi légales qu’immorales. Notre jeunesse assoiffée de modèles inspirants doit commencer à se déshydrater.

À l’échelle internationale, le Canada serait, paraît-il, un modèle à suivre en matière de défense des droits humains. Pourtant, on donne un drôle d’exemple quand le gouvernement fédéral laisse tomber les droits de l’homme pour mieux négocier la vente de véhicules militaires à l’Arabie Saoudite ou la conclusion d’ententes commerciales avec la Chine. Je sais, l’économie d’abord, l’économie à tout prix, mais ne devrait-on pas rougir un peu, comme nos feuilles d’érable à l’automne, quand toutes les organisations humanitaires dénoncent les conditions de travail qui perdurent dans les mines canadiennes, en Afrique comme en Amérique du Sud? Et rougir encore quand l’ONU dénonce les conditions de vie dignes du tiers-monde dans lesquelles on maintient les communautés autochtones? Le plus meilleur pays du monde devrait parfois se regarder dans le miroir plutôt que de s’admirer le nombril.

Et que penser des nouvelles révélations des Paradise Papers? Après Bill Morneau qui a dû s’extirper d’un troublant conflit d’intérêts et confier à une fiducie sans droit de regard les actions de son entreprise, c’est au tour du responsable du financement du Parti libéral du Canada, Stephen Bronfman, et de l’ex-sénateur libéral Leo Kolber de se retrouver dans l’eau chaude avec une fiducie de plus de 60 millions de dollars américains aux îles Caïmans. Autant d’argent détourné du fisc, autant d’argent qui ne pourra servir la collectivité.

Les nouvelles révélations sur les paradis fiscaux n’ont pas fini de nous troubler. On y retrouve des milliers de Canadiens qui ont magouillé aux limites de la légalité pour planquer leur argent à l’abri de l’impôt. De grandes compagnies s’y retrouvent aussi, du Canadien de Montréal à Hydro-Québec en passant par Couche-Tard. Nos fleurons subventionnés et célébrés auraient-ils les racines pourries? Que nenni! Ils répondront probablement qu’ils font de l’évitement fiscal et non de la fuite…

« J’ai le droit, c’est légal, j’ai le droit! ». Comme le sympathique et viral Gatinois en train d’enterrer des déchets suspects pour niveler son terrain en répétant agir dans le cadre de la loi, ces politiciens et gens d’affaires joueront la carte de la légalité en guise de justification. Pour la moralité, on repassera! Séviront toujours les lobbys et les « spécialistes de la fiscalité » prêts à défendre l’indéfendable. Et remporter la mise. C’est l’état de droit et on a souvent droit à l’injustice.

On peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. On peut aussi se lever et aller le remplir. Si l’actualité nous offre des modèles désolants, essayons de trouver des sources d’inspirations au-delà des individus et des compagnies aux comportements condamnables. Laissons-nous inspirer par le sens du devoir et de la justice des sonneurs d’alarmes et divulgateurs d’informations sensibles, ces héros de la justice sociale aux talons des paradis fiscaux, des élus véreux et des États voyous. Saluons la montée des politiciens qui abandonnent le financement illégal, le copinage et les pots-de-vin. Apprécions le travail des entreprises honnêtes et des gens d’affaires qui ne cachent pas leurs magots et acceptent de participer au développement de nos communautés. Et si vous trouvez qu’on manque encore de modèles, rien ne vous empêche d’en devenir un.

David Goudreault

En dedans des gars en dedans

CHRONIQUE / Je me retrouve souvent en prison ces temps-ci. Jusqu’à maintenant, on me laisse ressortir le jour même chaque fois. J’ai visité la prison toute neuve de Roberval où les gars se gavaient de bonbons en jasant de poésie. Et la prison de Trois-Rivières, où j’ai recroisé de vieux chums d’adolescence prêts à reprendre leurs vies en main. Et la prison de Sherbrooke où certains détenus ont écrit des poèmes dignes d’Émile Nelligan ou de Denis Vanier. Et j’ai rencontré les gars de Bordeaux cette semaine.

À mon arrivée, une demi-douzaine d’ex-détenus fraîchement libérés franchissaient la sortie, sacs en papier à la main, cigarettes au bec, arborant des sourires prêts à fendre le ciel. Lumineux, ils ne ressentaient ni la pluie ni le poids du ciel gris, ils respiraient la liberté à pleins poumons. Entre deux poffes de clope.

Ils sortent et j’entre. À la fin de la journée, je ressortirai et d’autres entreront, pour quelques jours, mois ou années. La prison de Bordeaux accueille des détenus depuis 1912. Pas moins de 82 condamnés à mort y ont été pendus. Des dizaines de milliers de détenus ont franchi ses grilles. Plus de 1300 hommes incarcérés grouillent dans ses tripes en ce moment même. Beaucoup de détresse, de problèmes de santé mentale ou de consommation. Des agressions. Des suicides.

Et de la résilience, sous diverses formes. De la résilience individuelle pour les gars qui font leur temps, préparent leur sortie et ne remettront plus jamais les pieds en détention. Et de la résilience collective pour les gars qui se tiennent et se soutiennent dans leurs démarches de libération, dans les programmes de réinsertion sociale, dans leurs études. Des gars qui se retrouvent souvent parmi les Souverains Anonymes.  

Depuis 27 ans déjà, les Souverains Anonymes incarnent ce drôle d’ovni qui voyage dans la prison de Bordeaux. Initiés par Mohamed Lotfi, journaliste d’exception qui se rend là où les autres ne se rendent pas, les souverains importent la culture à l’intérieur des murs. Ils analysent des œuvres artistiques, discutent des thèmes, du style, de ce qui les interpelle. Ils s’inspirent de leurs découvertes pour créer à leur tour. Régulièrement, ils reçoivent des créateurs pour partager leurs perceptions, poser des questions, mener des entrevues de fond. Des centaines d’artistes sont venus à la rencontre des Souverains, de Dany Laferrière à Pierre Falardeau en passant par Manu Militari et Céline Dion. Ces détenus ont aussi organisé de grands spectacles à l’intérieur de Bordeaux, allant jusqu’à produire un album intitulé Libre à vous, avec Richard Séguin comme interprète de la chanson titre. Pourquoi pas? La réhabilitation, la réinsertion sociale, c’est aussi ça : sortir de sa cellule pour apprendre à s’exprimer, s’affirmer sans violence, découvrir d’autres façons de faire et de penser.

Les artistes et les détenus passent, mais Mohamed reste. Presque trois décennies au compteur de ce projet fou, mais la passion l’habite toujours. Il a dû déménager la régie technique, tenir les rencontres dans divers bâtiments, adapter le format et collaborer avec dix directeurs différents, mais les Souverains Anonymes sont encore debout. Et Mohamed aussi. Il s’attelle présentement à la fastidieuse tâche d’exhumer toutes les archives afin de rendre accessibles les documents audios et vidéos en lien avec les rencontres d’artistes. Il désire rendre ces trésors accessibles aux détenus en dedans et au public dehors. On ne peut que saluer cette initiative, nous en profiterons des deux côtés de la clôture.

Dehors, on oublie trop facilement ces milliers d’hommes et de femmes enfermés aux quatre coins du Québec. On ne connaît pas leur réalité ni les efforts que certains déploient pour survivre et se réhabiliter. 

Je manquais de mots pour encourager ces hommes qui me présentaient leurs poèmes, leurs bouts de chansons, leurs bandes dessinées et les masques qu’ils ont fabriqués dans un atelier de poterie. Ils ont du vécu, du vrai, du cru, du difficile. Mais pas seulement. Purger sa peine ne devrait pas empêcher de ressentir de l’espoir, de l’inspiration ou de la joie, à l’occasion. Ça déconne et ça rit aussi à gorge déployée en dedans. Le chili végé qu’on nous a servi ce midi-là a reçu des critiques particulièrement savoureuses...

En sortant, j’affichais un sourire large comme celui des hommes libérés à mon arrivée. Je me sentais privilégié d’avoir rencontré Caspy, Jean-Pierre, Brandon, Ronald, Sammy, Popo et tous les Souverains Anonymes qui m’ont accueilli. Dans une salle où l’art orne les murs, à jaser de littérature et se dire du vrai, on n’est plus en prison, on est entre humains. Des parcours particuliers, parfois chaotiques, mais les mêmes rêves, les mêmes besoins; recevoir et donner de l’amour, être libre, fonder une famille, ouvrir un café ou publier un livre. Peu de choses séparent les hommes les uns des autres, parfois c’est juste un mur de 20 pieds surplombé de fils barbelés.