David Goudreault
Les dangers mortels de l’optimisme

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Les dangers mortels de l’optimisme

CHRONIQUE / « Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » -Mathieu Kassovitz

Mon fils s’est rétamé le faciès sur le plancher de bois franc. Badang! C’est de ma faute. Je me culpabilise chaque fois que son lumineux sourire dévoile l’éclat de palette manquant. Si ce n’était d’un soupçon de procrastination de ma part, mon héritier étalerait encore toute sa dentition. Ma conjointe m’avait pourtant prévenu la veille : « Le petit se monte la jambe sur le bord de la bassinette, faudrait installer son lit. » Une tâche de plus sur ma liste. « C’est noté, chérie, je m’en occupe. » La mission inscrite à l’agenda pour le lendemain, je vaquais à ma surcharge de travail quotidienne. Évidemment, le jour venu, mille petites urgences me détournèrent de la priorité établie. « J’installe le lit tout de suite après sa sieste. » La sieste fut sanglante. 

Ces jours-ci, je pense souvent aux pacifistes optimistes de 1938, aux sceptiques du totalitarisme annoncé, aux crédules du nazisme modéré et autres journalistes qui tendaient leurs micros complaisants à Adolf Hitler. Au pied du Vésuve aussi, ils devaient être légions, les personnages rassurants qui promettaient seulement un peu de lave et quelques cendres sur Pompéi, presque rien, rien de bien grave. J’imagine que ces borgnes clairvoyants prenaient le même ton affecté que nos dirigeants actuels lorsque vient le temps de prioriser systématiquement l’économie au détriment de l’écologie. « Voyons les tatas, ce n’est pas le consensus de quelques dizaines de milliers de scientifiques aux abois qui va remettre en question notre modèle mortifère à la viabilité impossible. » La croissance économique ne saurait tolérer l’évidence scientifique… 

Hubert Reeves ne peut être taxé d’alarmisme. Le charismatique astrophysicien penche toujours du côté de l’espérance. Pourtant, il m’avait choqué avec la parution de Mal de terre, en 2003. Reeves y démontrait clairement, chiffres à l’appui, que l’heure était grave; il y a plus de 15 ans, il était déjà trop tard moins quart. La seule issue possible : mobiliser les entreprises, les gouvernements et les environnementalistes pour mettre en place de profondes transformations sociales et commerciales. On s’en éloigne. Les rares engagements, toujours à long terme, ne sont pratiquement jamais respectés par les pays signataires. Demandez à Justin! 

Le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète et la planète se réchauffe plus rapidement que prévu. Réponse vigoureuse des gouvernements? Contraintes conséquentes aux entreprises polluantes? Non, les émissions mondiales atteignent des niveaux records et on tergiverse toujours! Des millions de citoyens joignent leurs voix à celles de dizaines de milliers d’experts alarmés, mais l’écho de notre inquiétude semble se perdre entre les quatre murs de la Chambre de commerce. 

Sauver l’humanité avec une poche de café équitable et un lundi sans viande, une semaine sur deux, ce ne sera pas suffisant. Les écologistes mous, les technocrates patients et autres exaltés de la technologie salvatrice demeurent de précieux alliés pour les pétrolières, les minières, les multinationales et autres principaux émetteurs de gaz à effets de serre. Le positivisme a ses limites; l’effet placebo n’a jamais guéri de cancer en phase terminale.

Cessons de parler de « lutte aux changements climatiques », il n’y a pas de lutte, d’adversaire à vaincre ou à combattre, nous sommes notre propre ennemi, et c’est l’autodestruction que nous devons éviter. Il ne s’agit pas de gagner une lutte, mais d’éviter un suicide collectif. Survivre plutôt que guerroyer; dialectique moins sexy, mais plus fidèle à la réalité.

Et pour survivre, il ne faut pas sous-estimer les bénéfices d’une saine panique. La lucidité et l’espoir peuvent cohabiter. L’avenir du monde est radical, jeune et intransigeant. Je crois en ces manifestants indignés, politisés, inquiets et positifs. Aux quatre coins du globe, elles angoissent avec le sourire, ils capotent en mode festif. Sans se laisser récupérer. À l’ombre de leurs parents résignés, ils sont conscients que le temps n’arrange pas les choses, les choses s’arrangent dans le temps quand on s’en occupe. Et le temps nous manque! 

De plus en plus de citoyens éveillés adoptent de nouveaux modes de vie écoresponsables, votent sans allégeance aux partis, bâtissent des alternatives dans la marge, rejettent les carrières aliénantes et les mensonges crasseux de la mondialisation des marchés. Ils ne croient plus à nos modes de vie destructeurs. Et ils ont raison. 

L’humanité est sur le point de se rétamer la gueule sur le plancher de notre nonchalance. On remet encore à demain ce qu’on aurait dû corriger hier. Rien n’est moins certain que l’avenir de nos enfants. Admirons-les se révolter, rejoignons-les! On peut participer à une mobilisation extraordinaire pour survivre ensemble à la plus grande menace de notre histoire; on peut aussi se dire qu’il n’est pas trop tard, qu’on a encore du temps pour réagir, choisir l’aveuglement volontaire, demeurer optimiste et retourner faire la sieste. 

David Goudreault
Jeunes et fous

Chroniques

Jeunes et fous

CHRONIQUES / Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout… » — Anonyme

La direction de l’école m’aurait probablement expulsé sur-le-champ. Peut-être même qu’on aurait porté plainte à la police. Un conférencier qui enlace une adolescente, ça-ne-se-fait-pas; dans un auditorium bondé, c’est la catastrophe assurée. Pourtant, je regrette encore de ne pas t’avoir prise dans mes bras jeudi dernier.

 Je venais de descendre de scène. Je signais des autographes sur des autocollants avec ma face et mon logo dessus. L’exercice demande une forte dose d’humilité, mais les jeunes aiment conserver ce souvenir de notre rencontre. Pour moi, c’est une occasion de prendre contact, de découvrir ce qui inspire les ados, ce qui les anime dans cette période cruciale du développement où l’on forge notre personnalité. Alors je signe pour Laurence, pour Antoine, pour Salim, pour Jessika, pour William. Beaucoup de William!

Dans la file, parmi les élèves excités et bruyants, tu gardais la tête basse. Tu attendais ton tour sans dire un mot. Arrivée à ma hauteur, tu m’as à peine regardé, visiblement stressée, mal dans ta peau. Je t’ai demandé ton prénom, et tu m’as répondu : « Je te donne pas mon nom, si tu l’écris sur le collant, il va perdre de la valeur. »

 J’aurais voulu arrêter le temps, vider l’auditorium pour m’asseoir avec toi, te parler un peu et t’écouter beaucoup. Je ne sais pas ce que tu vis, ce qui se passe chez toi, sur les réseaux sociopathes ou dans ta classe; ce qui te blesse, ce qui t’effraie, mais personne ne devrait avoir honte d’être. Tu es importante, Maude. Pour tes proches, pour tes amis et tes amours à venir, pour la suite du monde. Tu es unique, mais tu n’es pas seule à vivre de la détresse; l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) nous a appris que le taux d’hospitalisation des enfants et adolescents âgés entre 10 et 19 ans ayant tenté de se suicider a plus que doublé entre 2007 et 2017. Troublant.

Dans notre société obsédée par la jeunesse, souffrant trop souvent d’âgisme, incapable de regarder le vieillissement et la mort en face, on nous vend l’idée que les jeunes sont épanouis, heureux, souriants comme une publicité de Skittles. Pourtant, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) révèle qu’en 2016-2017, le nombre d’élèves du secondaire affligés d’un niveau élevé de détresse psychologique s’élevait à 29 %, contre 21 % en 2010-2011. Près du tiers des ados ne serait pas en bonne santé mentale. Très troublant. 

Tu serais donc la pointe de l’Iceberg, Maude. Celle qui reflète son état intérieur, qui exprime la faible estime qu’elle a d’elle-même. Dans L’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes menée par Statistique Canada de 1994 à 2016, on peut lire que les troubles anxieux affectaient 17 % des élèves à la fin de l’étude, contre 9 % six ans plus tôt. Angoissant. Et toi, Maude, tu vis quoi? 

Même si je déconne sur scène et grimpe sur des pupitres pour déclamer des poèmes, je suis anxieux moi aussi. Je te le jure! J’ai appris à me gérer avec le temps. J’ai commis plein d’erreurs, pris des mauvaises décisions, me suis fait mal, et j’ai découvert des moyens plus efficaces que d’autres pour m’apaiser. C’est encore difficile par moment. D’autres jours, la vie est belle et pleine de sens. Il faut s’y accrocher à ces jours, les rechercher, les ensemencer. Tu peux y arriver toi aussi. Ton regard est triste, mais brillant.

J’ai pensé t’écrire une lettre que j’aurais remise à ta professeure. J’ai décidé de t’écrire une chronique plutôt, pour te le dire publiquement, haut et fort, que tu as de la valeur. Que tu as de l’avenir. Que ton vécu est singulier et significatif. Et que l’on sache à quel point vous êtes nombreux à souffrir, diagnostiqués ou pas. Votre détresse psychologique s’accentue, et la population devrait se mobiliser, vous soutenir, exiger davantage de ressources.

Tu peux consulter une psy, un médecin ou un travailleur social; plein de styles et d’approches différentes peuvent t’aider, ou pas; change de professionnel au besoin! Si tu as un ami ou un parent doté d’une bonne écoute, mets-lui-en plein les oreilles aussi longtemps qu’il le faudra pour te soulager. 

J’espère que quelqu’un aura le temps de te prendre dans ses bras aujourd’hui, de te dire que tu es exceptionnelle, et que tu vaux tous les efforts que tu feras pour prendre soin de ta tête et de ton cœur. Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. Reste en vie, Maude, un jour c’est peut-être elle qui aura besoin de toi. 

David Goudreault
Devoirs de correction

Le monde selon Goudreault

Devoirs de correction

CHRONIQUE / Je fais partie d’une minorité invisible, tellement métissée que notre arbre généalogique ressemble à un baobab fleuri de la famille des conifères. Mes origines québécoises, italiennes, acadiennes, françaises et amérindiennes expliquent peut-être mon intérêt pour les différentes cultures de notre petite planète, notre toute petite planète où chacun se croit différent des autres. Et pourtant, tant chez les Inuits que chez les Tunisiens, j’ai toujours observé davantage de ressemblances que de raisons de se dissocier, de se disloquer comme on s’acharne à le faire ici et là. Et là-bas aussi, d’ailleurs.

La connerie n’a ni sexe ni couleur. Le génocide bosniaque n’est pas moins effrayant que le génocide rwandais et le racisme des djihadistes n’est pas plus noble que celui des suprémacistes blancs. Si le passage à l’acte violent demeure souvent l’affaire des hommes, les femmes n’en sont pas exemptes non plus; au sein de toutes les dictatures meurtrières qui ont broyé des humains par milliers, ou par millions, se mélangeaient toujours les genres, les âges et les classes sociales. Personne n’est à l’abri de devenir victime ou bourreau. 

Pour un Radovan Karadžic ou un Désiré Munyaneza condamné, combien de criminels de guerre s’en tirent sans craindre la justice? Et pour chaque injustice historique qui jalonne la route sanglante de l’humanité, combien de devoirs de mémoire, de corrections et de réparations viennent suturer nos plaies? Trop peu, vous en conviendrez.

La France est une grande nation, et elle prend de la hauteur lorsqu’elle ose scruter les pages les plus noires de son histoire. Quand on déambule dans les rues de Paris, on ne peut esquiver les rappels douloureux des exactions du gouvernement collaborationniste sous l’occupation nazie : du mémorial de la Shoah aux plaques apposées sur les écoles d’où on raflait les enfants juifs pour un aller simple vers Auschwitz, les devoirs de mémoire sont nombreux. Ces commémorations n’enlèvent rien à l’héroïsme des résistants ni à l’honneur reconquis par la nation française. Au contraire, il permet de reconnaître l’injustice, donner une voix aux victimes et miser sur l’éducation populaire pour éviter de reproduire l’horreur. Cet exemple, comme ceux du Cambodge ou de l’Afrique du Sud, devrait nous inspirer. 

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, malgré de nombreux écueils, a exposé les séquelles d’un système raciste et violent envers les autochtones. D’un océan à l’autre, les abus physiques et sexuels complétaient ce vaste projet d’acculturation. Cette commission était essentielle, il fallait entendre et archiver ces récits, peut-être les plus douloureux de notre histoire commune. Se regarder en face, entre Algonquins, Tlingits, Canadiens, Innus, Haidas, Naskapis, Cris, Québécois, Malécites, Saskatchewanais. Entre humains et humaines partageant une partie de leur histoire, habitant le même territoire conquis, non cédé ou annexé. 

De ces prises de conscience qui émergent, nous devons saisir toutes les occasions de réparation. Sans nous autoflageller, condamner notre passé en bloc ou nous diviser davantage, nous pouvons chercher à construire ensemble et corriger ce qui peut l’être. Déjà, ne pas laisser les recommandations de la commission être tablettées et prendre la poussière; et mettre de la pression sur le gouvernement fédéral pour que la Loi sur la protection des droits autochtones soit adoptée au plus tôt; et célébrer les initiatives comme les investissements au pavillon en droit autochtone de l’Université de Victoria ou le rayonnement du Café de la Maison ronde de Montréal. Et que chacun, chacune, à son échelle, dans son domaine, tende vers un plus grand devoir de mémoire, ou de correction à l’égard des Premiers Peuples. 

Voilà ce que nous ferons, dans mon coin de pays, autour de la poésie. Le fameux Sentier de Saint-Venant offrait déjà aux passants les puissants mots de Rita Mestokosho, mais c’est trop peu. Justice doit être rendue à la force et la diversité de la poésie autochtone. Nous le ferons en collaborant au Sentier de la parole, un parcours poétique où la majorité des textes, une quinzaine pour débuter, seront ceux des Premières Nations. 

Et nous le ferons en impliquant les poètes mis en lumière, les étudiants des Centres autochtones d’éducation aux adultes de Sept-Îles, Uashat mak Maniutenam, Kahnawake, Listuguj, Gesgapegiaq ainsi que ceux du College Champlain et de l’Université Bishop’s.

Derrière l’élan initial de ce nouveau sentier, Nathalie Mamias, une prof parisienne installée à Lennoxville. Elle fait des pieds et des mains pour que résonne la parole des Premiers Peuples sur ce territoire ancestral abénaquis. Les bonnes idées n’ont pas de frontières. Nathalie rêve déjà de sentier poétique transcanadien, voire international. Aux voix des Micmacs et des Mohawks, nous ajouterons celles des Kanaks, des Mayas, des Dolganes et autres nations dont on peine à entendre les voix dans ce grand malentendu qu’est l’histoire de l’humanité.

David Goudreault
De justes alternatives

Chronique

De justes alternatives

CHRONIQUE / « Faire justice est bien; rendre justice est mieux. » - Victor Hugo

Victime d’un viol à l’âge de 17 ans, Akinisi a cherché la paix trente ans durant. « Oui, 10 950 jours à vivre ma colère, chercher de l’aide, plonger en moi, comprendre, me remettre en question, me retenir d’aller me venger, faire des prises de conscience, pleurer, angoisser, être en hypervigilance, apprendre ce qu’est le Syndrome de Stress post-traumatiques multiples, parcourir les ressources médicales, recevoir les diagnostics des blessures antérieures qui se détériorent, accepter de vivre avec des douleurs chroniques, accepter l’invalidité et redéfinir un sens à ma vie… » À bout de ressources, elle se tournera vers la médiation. Certaines circonstances l’empêcheront de rencontrer son agresseur, mais une médiation encadrée professionnellement est possible avec un détenu reconnu coupable d’un crime similaire. Le tout sera organisé par le Centre de services de justice réparatrice.

« Après quelques minutes d’attente, il arrive. On est nerveux. Il y a lui, il y a moi… Il y a aussi toutes ces histoires que nous portons. Je le vois comme le bout d’un entonnoir. Il est la somme de son vécu et moi aussi. Des vies chargées, des cœurs lourds de peine et d’espoir, des âmes avides de paix, de guérison, deux êtres humains à la croisée des chemins. » Akinisi et Yvan se raconteront, se rencontreront à plusieurs reprises. Ils iront loin, tellement loin qu’ils n’en reviendront pas. Une guérison est possible. 

La justice n’est pas un système, c’est un idéal. Comme tous les idéaux, il demeure inatteignable, mais on doit y tendre. Entre les policiers professionnels qui utilisent intelligemment leur pouvoir discrétionnaire et leurs collègues opportunistes qui sévissent dans les fameuses trappes à tickets, il existe un monde de différence. Le même qui sépare l’avocat véreux de l’honorable juriste, ou l’honnête citoyen du récidiviste impénitent. Les gentils ne gagnent pas toujours, et les méchants s’en tirent souvent. Il faut se contenter de « la justice des hommes », qui a longtemps été fort injuste pour les femmes, d’ailleurs. Et rien n’est moins garanti que la justice divine. 

Les victimes d’actes criminels sont souvent doublement victimes : en plus des conséquences directes des crimes subis s’ajoute la violence d’un système judiciaire lourd, dépersonnalisé et procédurier. L’éternité entre le délit et le procès, la disproportion entre la gravité des gestes et la sentence sont autant d’écueils possibles, de glissements où la « justice » peut perdre son sens. Redonner du pouvoir aux victimes qui le désirent devient dès lors primordial. 

« Les interventions des animateurs sont rares et brèves, toujours au bon moment. Cette retenue permet de nous concentrer sur soi et sur l’autre. Ils nous font aussi part de leurs impressions et sentiments. La présence et les apports de la représentante de la communauté seront extrêmement puissants pour moi. Elle représente cette société qui ne m’a pas entendue, crue ou aidée. Elle représente ces instances judiciaires ou gouvernementales contre lesquelles j’ai dû me battre et auprès de qui je revendique encore mes droits et la reconnaissance de mes besoins. Enfin! Je suis entendue. » La catharsis opère, tant pour les conséquences de l’agression que celles du déni de justice auquel elle a dû faire face des années durant. Profonde est la guérison. 

La justice n’est pas un système, c’est un principe. On s’en approche ou on s’en éloigne, selon les occasions, nos personnalités et les opportunités de réparation. Elles sont encore trop peu nombreuses ces opportunités, mais des voix s’élèvent pour en réclamer davantage. Les organismes de justice alternative font un travail essentiel en ce sens. Des initiatives inspirées des cercles de paroles amérindiennes, des programmes de mesures de rechanges et des médiations citoyennes s’enracinent dans nos communautés. 

« Je repense à la fin de notre première rencontre lorsque la médiatrice m’offre de choisir comment je souhaite terminer la séance. Dans un élan spontané, je lui demande si je peux « le » serrer dans mes bras. C’est un oui. On se lève et on se serre très fort. Je n’arrive pas à m’expliquer le phénomène, mais je tiens un frère dans mes bras. Un frère d’armes. Nous sommes chacun descendus aux enfers récupérer nos bouts d’âmes et en sommes revenus vivants. Plus vivants que jamais nous n’avons pu l’être. Et je suis émue. Émue de tant d’humanité. Émue de cette authenticité, cette véracité crue. Émue par nos larmes, pleurées par compassion pour soi, mais aussi par la peine du vécu de l’autre. » La justice n’est pas un système, c’est une rencontre.

David Goudreault
Le cancer aller-retour

Chroniques

Le cancer aller-retour

CHRONIQUE / « J’ai envie de vivre, moi. » -Marie-Josée Chabot

Je suis dans le cancer jusqu’au cou, jusqu’au cœur. Il me sort du crabe par tous les médiums possibles; téléphone, courrier et courriels à profusion. Ne parlons même pas des réseaux sociaux, c’est virulent! J’ai eu l’honneur de déclamer un texte à En direct de l’univers pour Anick Lemay, généreuse actrice, chroniqueuse et résistante. Jamais je n’ai reçu autant de rétroactions, même mes trolls climatosceptiques sont moins réactifs que les survivants et les endeuillés du cancer. C’est tout dire!

Au Québec seulement, on a dénombré 53 200 nouveaux diagnostics pour l’année 2017. Un nouveau cas toutes les 10 minutes, un mort toutes les 24 minutes. Soixante décès par jour, près de 20 000 par année. Des chiffres impressionnants.

Impressionnants aussi, les quelques dizaines de milliers qui survivent. Surtout ceux qui s’en sortent grandis, qui se découvrent ou nous font découvrir un talent par cette épreuve, comme Anick. Et ceux qui voient leur enfance complètement bouleversée, qui traversent mille souffrances, frôlent la mort et croient tout de même que le cancer les a fait grandir, comme Elyjah. 

Elyjah Tricoire, c’est un peu mon idole. Je suis fan de ce gars-là, autant que je le suis de Réjean Ducharme, Keny Arkana ou Mohamed Ali. Il a seulement 15 ans, d’accord; ce n’est pas encore une vedette internationale, c’est vrai; mon héros n’a pas choisi cette épreuve à laquelle il a survécu, je l’admets, mais l’essentiel de son exploit n’est pas d’avoir survécu à deux cancers, c’est d’y avoir survécu avec style.

Il n’avait que huit ans. Déjà sportif, Elyjah s’était inscrit à une course à pieds, une course pour enfants. Il l’a perdue, derrière des enfants plus jeunes et plus lents que lui. Surtout, il a terminé le parcours épuisé, à bout de souffle, de force, de fatigue. Prise de sang. Le surlendemain, la nouvelle tombait : deux leucémies distinctes, agressives, simultanées. Des traitements invasifs, douloureux. Peu de place pour les parents et leurs inquiétudes, pas de place pour la médecine alternative. 

Chimiothérapie, radiothérapie, chambre hyperbare, photophérèse, greffe de moelle osseuse, doses massives de morphine et de kétamine, mais Elyjah a gardé le sourire. Je suis allé le visiter à Ste-Justine, au cœur de la tourmente. Croiser les petits crânes chauves dans le corridor m’a bouleversé, j’appréhendais ma réaction au moment de retrouver mon jeune ami. Lumineux, comme d’habitude, à peine assommé par la médication, toujours joueur. On s’est lancé le ballon, on a déconné et on a jasé des vraies affaires. Elyjah n’avait pas peur de mourir, il n’a jamais eu peur de mourir. Pourtant, il a perdu des amis de corridor. Il y a laissé de la mobilité et vit toujours avec les séquelles des traitements, il a dû faire du rattrapage scolaire, affronter les diverses injustices liées à la maladie, mais il avait raison : il est toujours là, bien vivant, en rémission. Avec le sourire, et du style!

Pour une célébrité qui survit et se voit mise en lumière, des dizaines de milliers d’anonymes survivent aussi. Comme Elyjah, qui n’a pas fait de course depuis ses huit ans, mais qui s’est libéré de la chaise roulante et de la marchette, qui abandonnera bientôt ses béquilles et réapprendra à marcher librement. Elyjah revient de loin, et il ira plus loin encore. Je le sens quand il exprime sa gratitude pour la donneuse anonyme qui lui a offert sa moelle osseuse, quand il me parle de l’instant présent, de ses amis. Du haut de ses quinze ans, c’est déjà un grand homme.

Pour chaque vedette emportée par le cancer, des dizaines de milliers d’anonymes meurent aussi. Comme Marie-Josée, ma collègue travailleuse sociale, devenue ma confidente, fauchée par le cancer du sein à 47 ans. Pas de funérailles nationales, même pas un petit reportage au téléjournal. Pourtant, la terre a perdu une de ses plus belles humaines le jour de sa mort. 

Alors qu’une majorité y succombait il y a quelques décennies à peine, seulement le quart des personnes atteintes du cancer seraient emportées par cette maladie aujourd’hui. Sauf que le quart de 53 200 personnes, c’est encore beaucoup, non? Heureusement, on continue de faire des progrès en recherche, on améliore nos habitudes de vie, on diagnostique mieux et plus rapidement. Ce sont les trois principales avenues nous permettant d’espérer. 

De nombreuses fondations peuvent recueillir nos dons. On peut aussi se donner le temps de découvrir les histoires de nos proches, nos artistes, nos femmes d’affaires, nos fonctionnaires, nos vedettes et nos anonymes qui survivent au cancer, ou en meurent. Le diagnostic précoce sauve des vies; les histoires d’Anick, de Marie-Josée et d’Elyjah aussi.

David Goudreault
Les lendemains de dette

Chroniques

Les lendemains de dette

CHRONIQUE/ « On ne meurt pas de dettes. On meurt de ne plus pouvoir en faire. » - Louis-Ferdinand Céline

Vous avez bien mangé, bien bu? Vous avez dansé jusqu’au bout de la nuit? Jusqu’au bout du crédit, vous avez bien dépensé? Si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas seuls. Vous pouvez même vous considérer à la mode, en pleine tendance. Les célébrations des Fêtes demeurent le moment fort de l’année pour le commerce, et l’endettement. 

Mince consolation, un récent sondage Léger réalisé pour le compte du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) nous apprend que le Québec est encore cette année la province où on dépense le moins durant cette période, plus ou moins 500$ chez les Québécois contre 700$ pour les festifs Canadiens. Une autre exception bien de chez nous!

Plus fédératrice, la dette des ménages relie tous les Canadiens dans une propension marquée au surendettement. Statistique Canada nous apprenait récemment que le fardeau de la dette de ces ménages s’établissait à 173,8% de leur revenu annuel disponible. En moyenne, on vit au-dessus de nos moyens.

Hier encore, j’avais 20 ans et la bohème ne m’intéressait pas du tout. Je déambulais dans le centre commercial à la recherche du grand amour et d’une nouvelle casquette. Deux sympathiques brunettes m’ont alors harponné vers leur kiosque pour m’offrir un cadran. Oui, un cadran gratuit, et un formulaire pour l’obtention d’une carte de crédit. Pourquoi pas? C’est toujours pratique un cadran. Je ne m’attendais pas à me qualifier pour la carte de crédit, car j’avais allégrement arnaqué la compagnie Columbia en commandant des dizaines de cassettes. Oui, comme un jeune moderne qui ne paie rien pour ses heures de Youtube et de streaming, j’ai consommé du Public Enemy et du Samantha Fox sans débourser un sou.

Surprise! Columbia n’avait pas démoli la cote de crédit du ti-cul de quinze ans qui avait omis de rembourser ses découvertes musicales. Même que la banque m’offrait ma première carte de crédit, un petit millier de dollars, une fortune. Les différences entre le pouvoir d’achat, l’endettement et les actifs m’étaient étrangères. Belle prise pour la banque, le jeune poisson que j’étais a gobé l’hameçon. Aussitôt endetté, j’ai payé des intérêts à cette banque des années durant. Ils se sont amplement remboursé les cadrans et les salaires des démarcheuses du centre commercial en une seule signature.

À se faire répéter Carpe Diem, Vivez l’instant présent, Vous le méritez bien et autres appels à l’insouciance consumériste, on finit par succomber. Achetez maintenant et payez plus tard, et plus tard, et plus tard encore, et encore un peu d’intérêt. Finalement, payez deux à trois fois le prix de la bébelle et engraissez des banques qui croulent déjà sous les profits.

Ce n’est pas le cas des citoyens, ces consommateurs-clients qui se laissent séduire par les « produits financiers » de leurs banques voraces. On a battu un triste record au Québec en 2016, avec plus de 46 000 consommateurs et entreprises contraints à déclarer faillite ou à se soumettre à des ententes de paiements avec leurs créanciers. Malgré une légère amélioration les années suivantes, le taux d’insolvabilité est en hausse constante. Alors, qui est irresponsable? L’individu qui s’étrangle dans l’espoir de voir sa situation financière s’améliorer ou les institutions qui permettent ces endettements risqués? La réponse se trouve peut-être à mi-parcours, mais elle n’apparaît sûrement pas dans l’exemple donné par nos dirigeants.

À l’échelle internationale, les dettes des pays sont ridicules. Oui, celles des anciennes colonies exploitées puis asservies, mais celles des grandes puissances mondiales aussi. Des exemples de dettes extérieures? Plus ou moins 19 188 102 400 000$ US pour les États-Unis, soit 60 000$ par habitant(2016), 4 713 000 000 000 pour l’Allemagne avec sensiblement la même charge par citoyen(2010), le Canada paraît presque sage avec ses mille milliards de dollars, coupant de moitié ce que la dette fait peser sur les épaules de chaque citoyen. Évidemment, le citoyen en question en a peu conscience, tout occupé qu’il est à gérer ses propres dettes, marges de crédit et autres hypothèques en souffrance.

L’inconscience est aussi de mise pour la dette environnementale. Quand on voit l’écart entre les prévisions catastrophiques de milliers de scientifiques et les engagements insignifiants de nos dirigeants à la fumeuse COP 24, on est loin de notre profit. Endettez-vous maintenant et suffoquez plus tard!  Nous avons déjà 79 millions de tonnes de GES, oui, 79 mégatonnes de gaz à effets de serre de retard sur les engagements canadiens précédents. Et même si on chiffre maintenant les coûts occasionnés par le réchauffement climatique à plusieurs milliers de milliards de dollars, nos habitudes de pollueurs impénitents changent peu, ou pas. Ajoutez ça sur le bill!

J’ai perdu le cadran offert pour mon premier hameçonnage au crédit. Et pourtant, parfois, quand je m’attarde à mes dettes, à celles de mes contemporains, de mon pays et de ma planète, je crois entendre son alarme résonner au loin.

David Goudreault
Dix ans d’un jour à la fois

Actualités

Dix ans d’un jour à la fois

CHRONIQUE / « Plus d’hommes se sont noyés dans l’alcool que dans la mer. » -W.C. Fields

Demain, je vais peut-être prendre un verre, ou quatorze, mais aujourd’hui je ne boirai pas. Je vais traverser la journée sans consommer. Demain, on verra. Aujourd’hui, rien du tout. C’est l’entente que je passe avec moi-même depuis 3659 jours. Un jour à la fois. 

Je ne suis pas seul, nous sommes des millions sur la planète, peut-être même des centaines de millions d’humains aux prises avec des dépendances à l’alcool, aux médicaments ou aux drogues. Nous sommes beaucoup moins nombreux à choisir l’abstinence complète. L’approche de réduction des méfaits peut fonctionner avec certains, qui apprennent à diminuer leur consommation ou minimiser les dégâts. Je n’ai rien contre, mais je ne suis pas de ceux pour qui ça fonctionne. J’ai essayé. C’est plus facile pour moi de ne pas boire un premier verre que de m’arrêter après le dixième; plus facile de ne pas fumer un joint que de me priver de fumer trois grammes dans la même journée; plus facile de me passer de la cigarette du matin, que de vider un paquet par jour. Voilà pourquoi j’ai tout arrêté. 

« Mais au bout de dix ans, tu pourrais sûrement consommer normalement, tu ne retomberais pas dans l’abus, non? » Depuis que j’ai décidé de vivre plutôt que de survivre, la vie est belle. Souvent difficile, stressante, pleine de deuils et de crises, mais belle. Je vais au bout de mes projets, je ne traîne plus de dettes, je suis devenu fiable, je fais du ménage dans mon existence, je n’ai plus envie de mourir et toutes mes relations significatives s’améliorent. Ce serait un peu con de mettre tout ça en danger, non? Quelques sœurs et frères d’armes ont voulu vérifier avant moi, certains n’en sont jamais revenus, certaines s’y noient encore. On ne devrait jamais demander aux rescapés d’un naufrage s’ils ont envie de replonger dans l’océan. 

À ce moment-ci de la chronique, je peux diviser mon lectorat en trois groupes distincts. Le premier sera constitué de curieux qui poursuivent leur lecture, bien qu’ils n’aient aucun problème d’assuétude et qu’aucun de leurs proches n’en souffre; ils sont rares, ces chanceux. Le second sera composé des proches de dépendants, qui soutiennent et espèrent et souffrent et désespèrent et cherchent des moyens d’aider leurs proches; des courageux. Dans le troisième groupe, ce sont mes semblables, des dépendants plus ou moins conscients des souffrances et des compulsions liées à leur consommation, qui n’en peuvent plus, mais n’imaginent pas vivre sans leur anesthésiant préféré. C’est surtout à vous que je m’adresse aujourd’hui. À toi, spécifiquement.  

Tu n’es pas obligé de consommer ni d’en mourir. Tu peux arrêter. C’est difficile, mais moins difficile que vivre dans les obsessions, moins difficile que de chercher de l’argent ou des moyens de consommer, moins difficiles que traverser tes journées dans la fatigue et la honte de la veille, moins difficile que devoir composer avec les mensonges qui protègent ton mode de vie malsain. Peu importe ce que tu consommes, peu importe la quantité ou la qualité de ce que tu consommes, tu peux arrêter. Arrêter de mourir chaque jour et commencer à vivre. Je ne suis pas le premier, tu ne seras pas le dernier ou la dernière. 

Ma dixième année de rétablissement est sûrement moins difficile que ta première journée d’abstinence, ta première semaine à frette, ton premier mois à dégeler ou ta première année à rapiécer ta vie en lambeaux. Il y a dix ans, même si j’y croyais peu, je me donnais une dernière chance et j’ai cherché de l’aide. Il en faut, c’est une maladie chronique, insidieuse, mortelle. Ne crois pas que le terme maladie nous déresponsabilise. Au contraire, connaitre sa maladie et ne rien faire pour la traiter, ça c’est irresponsable.  

Que tu choisisses la réduction des méfaits ou l’abstinence totale, que tu cherches une aide professionnelle ou celle de tes semblables dans une fraternité anonyme, que tu en parles à un travailleur social ou une psychiatre, tous les moyens sont bons. Peut-être même que tu devras combiner tout ça. Tu mérites de t’en sortir. Mais dépêche-toi, chaque jour, des milliers de dépendants en meurent. Ou passent à côté de leur vie. 

Je lève mon verre d’eau à tous les alcooliques non-pratiquants, tous les dépendants et dépendantes en rétablissement, tous ceux qui choisissent la sobriété ou l’abstinence, peu importe leurs raisons. Je le lève aussi bien haut pour tous ceux et celles qui les aiment, les accueillent et les soutiennent dans cette éprouvante et magnifique aventure. Surtout, je lève mon verre à toi, sur le point d’arrêter de mourir. Bon courage. Un jour à la fois. 

David Goudreault
Impressionne-moi, François

Impressionne-moi, François

CHRONIQUE / Félicitations François! Premier ministre du Québec, c’est quelque chose. Pour être honnête, tu n’étais pas mon premier choix, ni mon second d’ailleurs, mais te voilà élu, chef d’État d’une nation distincte, à l’intérieur d’une province singulière, imbriquée dans un pays qui lui ressemble trop peu. Pardonne-moi le clin d’œil, mais on oublie souvent que tu as été souverainiste, péquiste même; tu dois te congratuler d’avoir quitté le bateau à temps.

Au fait, tu permets que je te tutoie? Je t’ai vu le faciès vingt fois par jour depuis un mois, et il tapissera tous les journaux pour les quatre prochaines années, ça appelle une certaine familiarité. Sans compter que tes décisions auront un impact considérable sur ma famille.

Mon clan est au cœur de tes promesses, comme s’y retrouvent de nombreuses familles québécoises. On retient notre souffle, perplexes, face au vent de changements que tu as promis sur tous les tons. Ce fut une longue campagne, tu as eu le temps d’en promettre de toutes les couleurs. Par ma fenêtre, j’observe justement le feuillage de majestueux érables « dans la grande artillerie des couleurs d’automne », comme l’écrivait Miron. Mais ces feuilles colorées comme tes promesses ne dureront pas, elles tombent déjà au sol et meurent. La métaphore s’arrête-t-elle là, François? Tu vas les tenir, toi, tes promesses? Tu es en politique pour le bien commun? Pour ceux qui ont voté pour toi, mais aussi pour la vaste majorité qui ne l’a pas fait? Pour ceux qui ont voté avec leur cœur et ceux qui ont voté avec leur cul, de reculons, en se bouchant le nez? Pour tout le Québec, prêt à le défendre « devant tous les commandeurs de son exploitation »?

Tu as lu Gaston Miron, François? Je te donnerai une copie de L’homme rapaillé si tu veux, j’en traîne dans toutes les écoles et les prisons que je visite et qui viennent de passer sous ta responsabilité. Je vais te refiler un peu de Josée Yvon et de Kibkarjuk aussi, ça devrait te plaire. On m’a dit que tu avais adoré La vie devant soi de Romain Gary, une lecture déterminante pour moi. Ce goût commun me trouble, mais ça pourrait servir de base à notre relation. On ne s’est pas choisi l’un l’autre, mais à mauvaise fortune bon cœur; je vais te laisser la chance de me séduire en mode postélectoral, en concrétude directe, en exercice quotidien du pouvoir. Mais non, François, je ne suis pas ironique, je veux nous laisser une chance.

Les alarmistes qui te comparent à Donald Trump pratiquent un populisme de bon ton. Malgré ton racolage auprès des effarouchés de l’identité nationale, tu ne présentes pas les symptômes cliniques d’une pathologie mentale permettant de faire un rapprochement avec notre voisin du Sud. Et ceux qui te traitent d’imbécile ne font que prouver qu’ils le sont eux-mêmes; tu n’es pas un imbécile François, au contraire. Il aura fallu du flair, une certaine intelligence et même du courage pour te lancer dans cette conquête. Occuper seul le devant de la scène, allant jusqu’à occulter ton équipe, relève du pari risqué. Et tu as gagné, mais quoi? La lourde tâche de travailler à la réalisation de tes nombreuses promesses.

Tu auras donc 1460 jours pour compléter une réforme du scrutin, afin qu’il devienne proportionnel mixte (j’adore cet engagement, François, j’espère que tu seras moins décevant que Justin); augmenter le salaire des enseignants (bonne idée, ils le méritent tellement, comme les éducatrices, les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, les travailleurs sociaux, etc.); décentraliser les fonctionnaires et leur couper 5000 postes (je suis moins chaud à l’idée, les coupures libérales ont déjà assez fait mal, il reste autant de gras que ça, François? Prends garde de ne pas couper dans l’os); réduire le nombre d’immigrants et leur faire passer un test des valeurs (c’est de la grosse connerie ça, François, on le sait bien, mais tu as sûrement récolté des tonnes de votes là-dessus, bien joué); rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes et changer le mode de rémunération des médecins (Gaétan va te faire la vie dure à l’Assemblée); construire 30 maisons des aînés (encore faut-il les remplir de personnel compétent); offrir la maternelle 4 ans pour tous (sais-tu à quel point les CPE font déjà un travail exceptionnel?); interdire la consommation de cannabis en public (même à Woodstock en Beauce? Bonne chance!).

Et j’énumère seulement une parcelle de tes engagements, de nombreux autres s’y ajoutent. Tu t’es vanté d’être un gestionnaire exceptionnel, de t’entourer des meilleurs et d’atteindre tes objectifs. Je vais te laisser ta chance, avec ouverture d’esprit et bienveillance, juré craché! Mais comme les journalistes dignes de ce nom, comme les citoyens politisés, comme la kyrielle de Solidaires, de Péquistes et de Libéraux qui retrouveront bientôt leurs esprits et leur soif de pouvoir, je vais te garder à l’œil, François. La foire aux promesses est terminée, le couronnement aussi. La page est vierge, c’est maintenant que tu commences à écrire l’Histoire. Impressionne-nous!

David Goudreault
Sous les cernes du poème

Actualités

Sous les cernes du poème

CHRONIQUE / « Pas question de mourir avec la mort. » - Émilie Turmel

Nous avons survécu! Les yeux rougis d’épuisement et d’émotions, les traits tirés mais lumineux, nous étions encore quelques dizaines au Déjeuner des braves, ultime activité de la Grande Nuit de la Poésie de St-Venant. Au plus fort de la frénésie nocturne, plus d’un millier de nuiteurs et de nuiteuses ont envahi le village d’une centaine d’habitants. Une invasion salutaire, accueillie par une armée de bénévoles et de citoyens heureux de partager leur territoire. Le 18 août 2018, une date à marquer d’une pierre blanche comme la nuit. 

Ça grouillait de partout : des écrivains festifs, des plumes de renom, des vedettes de la chanson, des poètes amateurs et des amateurs de poésie dans tous les coins. L’église débordait, se déversait dans le chapiteau, où refluait aussi le public encore étourdi d’une grande claque verbale reçue plus tôt à la Maison de l’arbre. Pour se remettre de toute la poésie émanant simultanément de trois scènes distinctes, certains allaient se promener sur le Sentier poétique.

La diversité des genres demeure la particularité de l’ambitieux festival condensé en quatorze heures. La poésie est polymorphe, vivante et vivace. Évidemment que le poème se déploie en vers libres plus ou moins sagement alignés dans un recueil, mais il se dévoile aussi dans le refrain de certaines chansons, dans l’embrasement soudain d’une compétition de slam ou dans la découverte d’une nouvelle voix révélée par un micro ouvert. Les diverses portes de cette immense baraque qu’est la prise de parole communiquent entre elles et aboutissent toutes dans une grande salle nommée poésie. 

Et voilà bien le pari au cœur de la programmation : que les admirateurs de Manu Militari assistent au spectacle hip-hop puis découvrent la poésie de Louise Dupré; que les lecteurs de Daria Colonna errent sur le site et s’arrêtent à l’incandescence des paroles de Tire le coyote ou de Patrice Michaud; que les nuiteurs qui envahissent le chapiteau pour une conférence de Normand Baillargeon aient soif de poésie et courent s’abreuver au Bingo littéraire des Premières Nations. 

La poésie québécoise est en grande forme. De nombreuses publications de qualité paraissent chaque année, les jeunes maisons d’édition tirent leur épingle du jeu et consolident leur renommée. On célèbre et se réapproprie nos illustres prédécesseurs, de Miron à Uguay en passant par Kibkarjuk ou Desrosiers. Des lectures, des conférences, des ateliers de création et une kyrielle d’événements célébrant la poésie d’ici émergent dans toutes les régions du Québec. La Grande Nuit de la Poésie de St-Venant s’inscrit dans cette mouvance. Depuis la fameuse nuit de 1970, des torrents d’eau et d’encre ont coulé sous les ponts. Pourtant, en dehors des revues spécialisées, la représentation des poètes se fait rare dans les médias nationaux. 

Aucun grand média ne s’est présenté à St-Venant pour cette biennale d’envergure exceptionnelle. Aucun. Je sais, bien planqué au creux des Appalaches, St-Venant c’est loin de la Place des arts, mais quand même! Plus d’un millier de participants, une douzaine de chanteurs, autant de slameurs, de slameuses, des rappeurs, des monstres sacrés de la littérature et quelques dizaines de poètes parmi les plus importants de notre génération, mais aucun de nos grands médias nationaux! Il manquait peut-être d’humoristes ou de chefs cuisiniers…

La pertinence des journaux régionaux s’est fait sentir; une brave journaliste, poète sur les bords, tenait le phare à elle seule. Calepin à la main, elle s’apprêtait à quitter le site lorsqu’elle a trébuché et chuté sur l’asphalte. Même pas un verre de trop, juste la malchance. La seule journaliste sur place s’est fracturé la main! Notre unique blessée, c’est la grandiose Sonia Bolduc, qui s’est retrouvée incapable de rendre compte de la magie vécue cette nuit-là. À croire que notre imposante biennale désire préserver un peu d’intimité. 

Sans ce mystérieux incident, je ne me serais jamais permis de témoigner de l’importance d’un événement où je suis moi-même directeur artistique. Mais ne craignez pas le conflit d’intérêt, je suis bénévole; cette implication est extrêmement enrichissante, mais ne me rapporte pas une cenne. J’allais plutôt écrire sur l’enlevante campagne électorale, mais les promesses bidon m’assomment déjà et les circonstances l’imposent; la montagne de travail abattue par Richard Séguin, Jean-François Létourneau, Sylvie Cholette, des dizaines de bénévoles et votre humble chroniqueur méritait bien un papier diffusé dans nos essentiels médias régionaux. Voilà qui est fait. 

Mes salutations aux citoyens de St-Venant, aux poètes en tous genres, aux nuiteurs et nuiteuses, à la sympathique journaliste estropiée et à tous ses collègues qui oublient parfois que les événements culturels d’ampleur nationale se tiennent aussi en région. 

David Goudreault
Être et avoir l’été

Le monde selon Goudreault

Être et avoir l’été

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible! » - Pindare

CHRONIQUE / La vie est une suite de choix plus ou moins difficiles. Pour Camus, la grande question est de savoir si on doit affronter l’absurdité de l’existence par le suicide ou par l’engagement; pour Simone Weil, philosophe agnostique, le grand choix consiste plutôt à s’investir dans la spiritualité sans adhérer à une religion. Mes décisions du moment sont plus triviales, je dois l’admettre : Ogunquit ou Gaspésie? Voiture hybride ou électrique? Poursuivre ou non cette chronique?

David Goudreault
Bonne fête Nation!

Le monde selon Goudreault

Bonne fête Nation!

CHRONIQUE / « Et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir. » — Gaston Miron

CHRONIQUE / Québec, je t’aime. J’aime tes petites villes et tes gros villages qui longent le fleuve. J’aime tes 400 000 lacs et tes millions de kilomètres de rivières. J’aime ta capitale pleine d’histoire, de fonctionnaires et de touristes. J’aime ta métropole débordante de festivals, de couleurs et d’interminables chantiers. J’aime tes riches accents du Saguenay, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et de Trois-Rivières. J’aime tes anglophones francophiles de Lennoxville et tes chants de gorge inuits d’Ivujivik. J’aime tes légendes amérindiennes, tes résistances françaises, tes quartiers italiens ou chinois, tes chants africains et tous les mets qui se retrouvent dans le même buffet que notre poutine et nos crêpes au sirop d’érable. J’aime ta langue, le Québécois, une langue française qui n’est pas celle de la France, du Mali ou de la Belgique, mais une langue à nous, avec nos québécismes, nos néologismes et nos emprunts aux Premières Nations. J’aime tes forêts de conifères, tes bouleaux jaunes, tes salamandres pourpres et tes geais bleus. J’aime ta faune, ta flore et tes 8,2 millions d’humains.  

Je suis fier d’être Québécois. Et je suis fier des Québécois, des Québécoises qui portent et nourrissent ma culture, qu’ils se nomment Robert Lepage ou Boucar Diouf, qu’elles se nomment Kim Thuy ou Louise Dupré. Si tu marches sur ma terre et embrasses ma langue, tu es des miens. Si tu reconnais que nous ne sommes pas des Canadiens-français, mais bien des Québécois, et que tu veux en être, tu es des miens. Et si tu veux t’identifier comme Québécois, même si tu viens de débarquer, même si tu attends toujours d’obtenir ta citoyenneté, même si tu ne maîtrises pas encore la langue et les codes de notre culture, tu es des miens.

Ma nation, ce n’est pas la Meute ni le troupeau. Et je ne m’identifie à aucun loup solitaire, peu importe sa couleur, sa cause ou sa religion. Le Québec est une terre d’accueil et ses habitants sont bienveillants, ouverts et solidaires. Ils l’ont prouvé mille fois dans leurs crises du verglas, dans leurs inondations comme dans le soutien à leurs frères haïtiens, à leurs sœurs thaïlandaises. Les humains de ma nation, tous plus ou moins issus de magnifiques métissages, sont sensibles et généreux. Pas tous, évidemment, mais même les plus beaux corps ont des trous de cul. Faut pas focaliser dessus!

La nation québécoise, ça va plus loin que la motion parlementaire déposée en Chambre par Stephen Harper en 2006 : « That this House recognize that the Québécois form a nation within a united Canada », ça va plus loin que la « Représentation du Québec au sein de la Délégation permanente du Canada auprès de l’UNESCO », et ça va bien plus loin que le pays que nous aurions pu faire, que nous aurions dû être.

Au-delà du territoire et de la langue, nous portons un idéal social-démocrate, laïque, égalitaire et inclusif. Nous sommes enfants de l’Histoire, le résultat de brillantes conquêtes et de cuisantes défaites. Nous rayonnons dans le monde par nos géants de la littérature, de la musique, de la cuisine, des affaires et du sport. Nous sommes plus qu’une province dans le Canada, nous sommes une nation dans le monde.

Je t’aime, ma nation. Même quand tu votes tout croche, même quand tu parles franglais, même quand tu oublies d’être créative et préfères te coller au modèle états-unien. Je t’aime même quand tu fêtes la St-Jean en virant une brosse plutôt que de célébrer la Fête nationale en affirmant ton unicité. J’aime tes grands éclats de rire, j’aime tes sacres alambiqués, j’aime ton folklore mélangé aux musiques du monde, j’aime te voir mobilisé et prendre la rue pour gueuler ta colère, j’aime te voir chialer quand il fait frette et chialer encore quand il fait chaud, j’aime ta poésie effervescente, j’aime ta curiosité et ton inventivité, j’aime te voir chanter et danser, j’aime ta façon d’aimer tes enfants, j’aime quand tu prends le temps d’écouter tes parents, j’aime tes feux de joie qui finiront en cendre, mais qui laisseront plein de souvenirs et d’histoires. Notre Histoire reste à écrire. Pour l’aimer, il faut la rédiger nous-mêmes, avec tout le poids d’une nation, d’une grande nation qui sait se tenir debout. Et fêter!

David Goudreault
J’aime les cocos

Le monde selon Goudreault

J’aime les cocos

CHRONIQUE / « Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien. » — Édith Piaf

CHRONIQUE / Bonne fête, chers pères, mes pairs. Profitons de ce jour de fête pour discuter de notre précieuse paire, la paire de couilles, les valseuses, les bijoux de famille, les balloches, les gosses, les noix, les roupettes ou les triquebilles. Je m’arrête ici, mais je pourrais continuer longtemps; l’étonnant Dictionnaire des mots du sexe d’Agnès Pierron propose encore moult synonymes pour désigner les testicules. Si je vous propose une chronique sur la chose, chers pères, c’est pour rendre hommage à ceux qui ne veulent plus l’être, justement, père.

David Goudreault
Les vertus de l’optimisme inquiet

Le monde selon Goudreault

Les vertus de l’optimisme inquiet

CHRONIQUE / « Faisons comme si c’était pas foutu. » — Hubert Reeves

CHRONIQUE / Sous un soleil magnifique, par une splendide matinée dominicale, tout mon être trépignait d’optimisme. Au volant de ma rutilante Corolla rouillée, j’écoutais la radio d’État. Normand Baillargeon y parlait avec éloquence du Candide de Voltaire lorsqu’une fougueuse envie de croire aux lendemains de l’humanité m’a saisi à bras-le-corps, le cynisme n’avait plus de prise sur mon être vulnérable. Malgré mes douleurs lombaires de plus en plus chroniques, malgré le détour occasionné par un pont mal entretenu, malgré une précampagne électorale qui m’exaspère déjà, malgré l’imminence d’un G7 qui n’accouchera encore que de bonnes intentions insignifiantes et malgré l’imminence des catastrophes météorologiques liées directement aux activités aussi incohérentes qu’anthropocentriques de mon espèce, l’avenir me paraissait radieux. Houpidou, laïlaï!

David Goudreault
Comment assassiner un mot

Actualités

Comment assassiner un mot

« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » — Confucius

CHRONIQUE / «Sécurité, sécurité, sécurité! » Vivez-vous dans la peur? Êtes-vous bien convaincus que le monde n’a jamais été aussi dangereux? Si vous ne l’êtes pas, vous n’êtes pas de votre époque. En revanche, vous avez raison : « Au pays, le taux de criminalité global est en baisse depuis plus de 20 ans. » C’est documenté, par Statistique Canada entre autres. Même les homicides, totalisant moins de 1 % de l’ensemble des crimes violents, sont à la baisse. Les tentatives d’homicide aussi. Pourtant, autant à l’échelle personnelle que nationale, on investit toujours plus en sécurité. Et le sujet demeure un enjeu électoral de premier choix.

David Goudreault
Écouter est un verbe d’action

Actualités

Écouter est un verbe d’action

CHRONIQUE / J’ai eu besoin d’aide. Comme tout le monde. Tout le monde a besoin d’aide à un moment ou à un autre de son existence. Certains l’admettent, ils en demandent et souvent ils en trouvent. D’autres s’entêtent à ne rien laisser transparaître, ils ne demandent rien à personne, s’organisent tout seuls et s’en sortent, ou ils répètent les mêmes erreurs, accumulent les crises et finissent par toucher le bas-fond et mourir. Ou aller chercher de l’aide.

J’ai profité de l’aide de professionnels de la santé, de véritables psychothérapeutes. J’en ai reçu de la part de fraternités anonymes. Et j’en ai aussi obtenu de mes proches, des membres de ma famille ou des amis. Au-delà de la teneur des confidences ou des compétences des personnes vers qui j’ai pu me tourner, ce qui m’a d’abord aidé, c’est l’accueil que j’ai reçu. Et surtout, l’écoute.

David Goudreault
Uber vs Jipé

David Goudreault

Uber vs Jipé

CHRONIQUE / « L’exemple est toujours plus puissant que le précepte. » - Samuel Johnson

Hubert et Fanny ont passionné les téléspectateurs cette année. Cette série dramatique a soulevé les passions et relancé le romantisme à la sauce adultérine. Je devrai faire du rattrapage, je n’ai pas eu le temps de suivre les péripéties d’Hubert et Fanny. En revanche, Uber et Jipé ont captivé mon attention et m’ont offert des rebondissements où la réalité dépassait la fiction. Une grande histoire de trahison, avec de la résilience, des voitures qui éclatent et du bruitage hollywoodien. En attendant que ce soit porté au petit écran, laissez-moi vous résumer l’histoire.

Jipé est un rockeur. Un vrai rockeur, pas une pâle imitation de Jim Morrison qui vomit sa Coors light, sur une groupie, dans l’ascenseur du Best Western de Repentigny. Jipé Dalpé, c’est un vrai de vrai qui compose, écrit, interprète, met en scène, se bat pour faire vivre chacun de ses albums, roule sa bosse aux quatre coins du Québec et de la France, organise des tournées, des spectacles-bénéfices, se démène et recommence. Depuis une quinzaine d’années. Il ne s’est pas encore taillé un chemin jusqu’au sommet des palmarès, mais il arpente toujours la montagne et s’acharne à parfaire son art. Un véritable artisan de la musique.

Uber est une personne morale, une compagnie qui révolutionne le monde du transport urbain, une entreprise américaine qui envahit la planète, avec la complicité de particuliers qui arrondissent leurs fins de mois en jouant au taxi avec leurs voitures. Valorisée à 50 milliards de dollars en 2015, l’entreprise a les moyens d’affronter les polémiques entourant ses pratiques commerciales (concurrence déloyale, travail au noir, etc.). Le modèle d’affaires d’Uber est tellement efficace que plusieurs secteurs d’activités s’inspirent du nouveau géant, au point où le terme « ubérisation » s’installe parmi nos néologismes. Un des secrets de ce succès? Les chauffeurs, qui ne sont pas salariés par Uber, sont considérés comme des tierces parties, ce qui dégage la responsabilité légale de la compagnie. Boom!

Bang, crash, aaargh, ouch… Voilà quelques-uns des bruits entendus à l’intersection des rues Saint-Joseph et D’Iberville à Montréal, le 18 juillet 2015 à 3 h 27. Jipé profitait de sa belle relation avec Uber ce soir-là. Peinard, un refrain au bout des lèvres, le rockeur a remarqué une lumière rouge, il s’est empressé d’en informer le chauffeur d’Uber qui ne ralentissait pas. Malgré l’avis avisé de notre troubadour, le chauffeur en question s’est engagé avec élan dans l’intersection, d’où le Bang susmentionné.

« Sécurité pendant la course : notre engagement envers les passagers. Uber met tout en œuvre pour assurer votre sécurité sur la route. Notre technologie nous permet de veiller à la sécurité des passagers avant, pendant et après chaque course. » Petite perle puisée sur le site d’Uber, mais ces belles paroles n’engagent en rien la compagnie. Jipé l’a appris à la dure. Dure comme la longue réhabilitation, dure comme les centaines d’heures de physiothérapie, de neurologie, d’ergothérapie et de psychologie auxquelles il doit se soumettre. Dur comme accepter qu’en une fraction de seconde, l’homme en pleine santé qu’il était doive encaisser une fracture du sternum, une commotion cérébrale, une entorse cervicale, six hernies discales, un déficit vestibulaire, un trouble de la vision, des difficultés de concentration, une dysarthrie, des troubles aux nerfs des quatre membres et un trouble permanent à l’oreille interne gauche (rappelons ici que l’homme est musicien). Une lumière rouge, un chauffeur d’Uber trop téméraire et notre rockeur se retrouve sur le cul pour plus de deux ans. Des contrats et des spectacles annulés, un album mis sur la glace et un corps à la dérive.

Jipé est devenu témoin privilégié de l’avantage commercial d’utiliser des chauffeurs considérés comme des tierces parties. Le silence d’Uber face aux conséquences de l’accident était éloquent. Ce silence n’a cessé qu’au moment où Jipé a consulté une avocate. Uber aurait mieux fait de se taire. Aucun dédommagement possible, d’aucune nature. Se déresponsabilisant complètement, allant jusqu’à nier les faits malgré le rapport d’événement des policiers, les représentants de la compagnie ont finalement claqué la porte au nez de Jipé, lui recommandant de s’arranger avec la SAAQ.

À ce jour, la société Uber a cumulé 161,9 millions de dollars de condamnations pécuniaires dans le monde. The Guardian nous apprend que la compagnie a fait l’objet de plus de 170 procès seulement aux États-Unis. Le 20 décembre dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a décrété qu’Uber présente un service de transport qui devrait être soumis aux mêmes réglementations imposées aux compagnies de taxis. Interdit d’opération dans de nombreux pays, dont l’Italie, la Chine et la Hongrie, le géant s’enracine au Canada. Après avoir opéré de façon illégale au Québec, la compagnie Uber le fait maintenant dans le cadre d’un projet pilote loin de faire l’unanimité.

Jipé et Uber ne s’aiment plus. Après les fractures est venue la rupture. Jipé se reconstruit tranquillement, il a repris la production de son album, il remonte sur scène et il apprend à composer avec les séquelles de l’accident. Il s’en remettra, c’est un rockeur. Uber aussi va s’en remettre, c’est une personne morale…

David Goudreault
Manger de la pauvreté

Le monde selon Goudreault

Manger de la pauvreté

« Les pauvres se font toujours avoir, sont donc pas d’affaires! » — Plume Latraverse

CHRONIQUE / «Quand je serai adulte, je vais manger juste des frites pis de la poutine! ». Désolé, petit garçon que j’étais, je n’ai pas tenu ma promesse. Trahison suprême, il m’arrive même de me faire bouillir des brocolis, de les manger et d’aimer ça. N’en déplaise au jeune entêté de mon enfance, j’ai la chance d’avoir appris à varier mon alimentation. À cuisiner aussi. Et même si je n’ai pas les moyens de me faire livrer du caviar entre deux flûtes de champagne, j’ai le privilège de pouvoir me nourrir sainement. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

David Goudreault
Al Capone en vélo rose

Le monde selon Goudreault

Al Capone en vélo rose

CHRONIQUE / « La pauvreté met le crime au rabais. » -Chamfort

CHRONIQUE / La réalité rattrape la fiction, elle lui fait une jambette et la tabasse. Je n’arrive pas à y croire! Je fouille le cabanon de plus belle, je reviens dans le garage avant de retourner inspecter la haie de cèdres. J’ai beau faire le tour de mon humble domaine, il faut me rendre à l’évidence : on a volé le vélo rose de ma fille! Un magnifique modèle Dora 2016, doté de petites roues d’appoint, avec des fanions aux guidons. Un crotté digne de mes romans est venu cambrioler ma remise et s’est emparé de la bicyclette de mon héritière.

David Goudreault
Bedaine à louer

Le monde selon Goudreault

Bedaine à louer

« Dieu ne pouvait être partout, alors il a créé la mère. » — Proverbe yiddish

CHRONIQUE / Offre à saisir! 1er mois gratuit, petit nid douillet pour héberger votre futur poupon, intérieur de 20 ans à peine, commodément situé dans un corps en santé, jamais habité, chauffé, nourriture de qualité incluse (supplément pour les régimes kasher et halal); bail de neuf mois au prix de 4995 $ par mois, possibilité d’accueillir plus d’un locataire, livraison garantie ou argent remis. Réservez votre place!

David Goudreault
La planète et les chaussettes de Justin

Le monde selon Goudreault

La planète et les chaussettes de Justin

« Il faut savoir que, non seulement notre lieu d’habitation, mais l’espèce humaine elle-même est en danger. » - Hubert Reeves

CHRONIQUE / Nous sommes tous un peu Justin : « Oui oui, ça nous touche, nous concerne et nous consterne. L’environnement est une priorité et nous passons à l’action… » Certains l’assument avec moins d’hypocrisie, d’autres seraient prêts à retourner ciel et terre pour s’en défendre, mais comme notre fin stratège de premier ministre, notre écologisme en est un de façade.

David Goudreault
Le bon, la brute et le silence

Le monde selon Goudreault

Le bon, la brute et le silence

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » - Jean Jaurès

CHRONIQUE / Asshole! Le mot a claqué dans l’air, il a couvert le bruit du trafic et déchiré la quiétude urbaine du lundi matin pour illuminer ma journée. Et il m’habite encore. Nous étions quatre au coin de la rue ce matin-là : un chroniqueur, un bon samaritain, un aveugle et un trou de cul…

David Goudreault
Pour soigner le cynisme

David Goudreault

Pour soigner le cynisme

CHRONIQUE / « L’heure est à la révolte du cœur. » — Catherine Dorion

Chaque flocon est unique, mais tous les bancs de neige se ressemblent. Contrairement aux partis politiques qui m’indiffèrent de plus en plus, les individus qui se consacrent à la politique me fascinent. Pas les girouettes qui passent d’un parti à l’autre au gré des sondages, ni les carriéristes qui placent leur intérêt bien avant le bien commun, ni ceux qui s’accrochent au pouvoir après un mandat désastreux, mais les autres. Je sais, leur nombre est limité. D’où mon intérêt, la rareté crée la valeur.

Décidé à combattre le feu par la flamme, je traite mon cynisme en discutant avec des politiciens inspirants. La vie a mis de brillants spécimens sur ma route, autant en profiter. L’un se réengage auprès du Parti Québécois, l’autre milite au sein de Québec solidaire. Leurs formations respectives ne s’entendent pas à merveille par les temps qui courent, mais les deux politiciens s’estiment l’un et l’autre; aucun couteau n’a volé bas durant les entrevues. Tout à leur honneur.  

Jean-Martin Aussant aurait mon vote, même s’il se présentait pour le Parti anarcho-monarchiste cambodgien. J’aime cet humain, et j’en aime de moins en moins. Cohérent dans sa pensée, courageux dans ses actions, il ne m’a jamais déçu. « Je reviens à la politique active corps et âme, ça demande d’énormes sacrifices, mais j’ai des idées à défendre. » De la représentation proportionnelle à la gestion des services publics en passant par la gratuité scolaire, l’homme veut apporter de l’eau au moulin, pas que du vent. À la différence des politiciens à cassette, cet économiste aborde aussi d’autres thèmes que l’économie. Il ne minimise en rien l’importance de la chose, mais il considère que d’autres enjeux devraient aussi animer les débats publics. Comme c’est rafraichissant!

Avis à ceux qui le voient déjà calife à la place du calife, l’ancien député de Nicolet demeure humble et fidèle au chef en place. Cette position ne l’empêchera pas de ruer dans les brancards et de remettre le projet de souveraineté au premier plan. « C’est d’abord la souveraineté que je veux servir. Je serais prêt à être le soldat numéro 824 si ce poste me permettait de lutter directement pour la cause. »

Malheureusement, je n’habite pas Pointe-aux-Trembles, où se tiendra l’investiture péquiste du 15 avril. Je ne peux qu’espérer voir Jean-Martin remporter cette première manche difficile et s’atteler aux élections de novembre afin d’élever le niveau des débats à l’échelle nationale.

Catherine Dorion pourrait aussi compter sur mon vote. Si j’habitais la capitale, j’irais militer pour la faire élire. Entre ses projets de poésie et de théâtre, la passionaria solidaire nous confronte et fait bouger le monde. « C’est difficile de vivre avec l’absence de sens qu’on a en pleine face au quotidien. » Elle pourrait se contenter de ses projets artistiques, de la relation avec ses enfants et des rages d’écriture qu’elle assouvit dans son camp au fond des bois, mais le marasme social l’angoisse et elle veut tisser du lien. « Je me concentre sur la base, le local, la rencontre avec les gens. Je veux permettre à la gauche souverainiste de Québec d’être entendue, de prendre sa place. » Noble mission, bon courage!

Tous deux risquent gros à la roulette électorale. On ne compte jamais les heures de réunions, les poignées de mains, les assemblées de cuisine et tous les efforts à déployer en cours de route, mais la route vaut la peine d’être arpentée. Élus ou non, mes lumineux amis auront partagé leurs réflexions et fait avancer leurs idées. D’autres idées, pour une autre façon de vivre ensemble.

Catherine et Jean-Martin me réconcilient avec la politique. Ils ont un petit quelque chose de Gérald Godin, un supplément d’âme qui leur permet de déborder de la politique et de l’habiter en même temps. Quand je vois ce pianiste insuffler sa fougue dans un concert de Légendes d’un peuple, quand je relis les vers aussi engagés qu’engageants de cette poète, je sais qu’ils ont de la vérité à offrir. Je ne partage pas toutes leurs positions, je ne cautionne en rien les lignes de leurs partis, mais je sais qu’ils veulent nous représenter pour vrai, qu’ils croient à leurs idées. C’est déjà beaucoup. Beaucoup plus que certains politiciens nous offrant le même ton affecté à chacun de leurs discours désaffectés.

Tous les bancs de neige se ressemblent, mais chaque flocon est unique. Certains méritent de se détacher de la masse et de faire briller leur unicité. Dans l’intérêt de tous. C’est un peu ça, aussi, faire de la politique autrement.

David Goudreault
Pour tout et pour rien

Le monde selon Goudreault

Pour tout et pour rien

« Lorsque les peuples cessent de se plaindre, ils cessent de penser. » - Napoléon Bonaparte

CHRONIQUE / Des révoltes d’esclaves à la Révolution française en passant par les luttes des suffragettes, la prise de pouvoir des barbudos cubains ou l’autogestion des zapatistes mexicains, les mouvements sociaux qui changent le visage du monde mobilisent toujours la population avant de forcer la main aux gouvernements. Puis ils s’essoufflent et ils meurent, ou ils s’enracinent. C’était le cas sur la place Tian’anmen en 1989, sur la place Tahrir en 2011 et ce l’était encore la semaine dernière en Catalogne (pour la libération du chef indépendantiste Carles Puigdemont) et aux États-Unis (contre la prolifération des armes à feu).

David Goudreault
Si j’étais la classe moyenne

Le monde selon Goudreault

Si j’étais la classe moyenne

« Des promesses tant qu’on en veut, et puis rien. » - Gustave Flaubert

CHRONIQUE / Si j’étais la classe moyenne, je me ferais belle, je me ferais beau pour les vieux messieurs de la politique provinciale. J’enfilerais mes bas de soie, mes bottillons griffés, ma robe de soirée et je me précipiterais chez le coiffeur; je me raserais deux fois, nouerais ma plus belle cravate et me lisserais la moustache. Se faire draguer une fois au quatre ans, quelle grande occasion, il faut en profiter!

David Goudreault
Vivre l’instant pressant

Le monde selon Goudreault

Vivre l’instant pressant

«J’ai été un enfant. Je ne le suis plus. Voilà mon drame.» - Renaud Séchan

J’ai des échardes dans le cœur, comme tout le monde. Des souvenirs qui restent pognés de travers dans l’âme, des remords qui collent à la peau. « Papa, pas brusque! », ces trois mots lancés par ma fille alors qu’elle avait deux ans ne me quitteront peut-être jamais.

David Goudreault
Beaux comme la relève

Le monde selon Goudreault

Beaux comme la relève

« Y’a un printemps déchiré de doux qui s’ouvre à toi. » - Laura Doyle-Péan

CHRONIQUE / Les jeunes ne savent plus écrire comme il faut, ils s’intéressent juste à leurs nombrils, ils ne réussissent qu’à s’envoyer des textos bourrés de fautes. Si vous opinez du bonnet en adhérant à ces jugements, vous êtes peut-être un vieux con. Rassurez-vous, le traitement n’est pas douloureux. Il suffit d’un peu d’information et d’ouverture d’esprit pour réaliser que nos jeunes chérissent la langue d’ici et se font un devoir de la promouvoir par une littérature décomplexée. Pas tous peut-être, mais un nombre considérable. Et des talentueux en plus.

David Goudreault
Des guns et des droits

Le monde selon Goudreault

Des guns et des droits

«Nous devons mettre des policiers armés dans chaque école de cette nation.» - Wayne Lapierre

CHRONIQUE / Je connais peu de chose à la violence. J’ai mangé quelques coups de poing sur la gueule dans ma jeunesse, j’en ai distribué autant. J’ai déjà assisté à une bataille qui a dégénéré à coups de briques. Et je connais un gars qui a reçu un coup de couteau dans l’épaule. C’est à peu près tout.

David Goudreault
Réfugiés autour d’une poutine

Chronique

Réfugiés autour d’une poutine

«Tous les humains sont de ma race.» — Gilles Vigneault

J’arbore mon plus large sourire lorsque je rencontre le couple composé de Nasr Eddin Alhamoud et Amira Khaled Alkhabour. Il a 42 ans, elle en a 35. Notre interprète bénévole est un jeune homme de 17 ans, Shant Alibar. Le destin fait parfois de singuliers détours; ces trois-là ne s’étaient jamais rencontrés avant, mais ils étaient voisins dans la ville d’Alep. Habitant deux quartiers limitrophes, à peine cinq minutes les séparaient. À 8713 kilomètres de leur Syrie natale, ils se rencontrent autour d’une poutine au centre-ville de Sherbrooke. Le monde est petit, mais le hasard est grand.

Shant est arrivé au Québec quelques mois avant Nasr Eddin et Amira. En francisation, chaque mois fait une différence. Vincent Vachon, le prof qui a organisé la rencontre et qui se fait un plaisir de retrouver ses anciens étudiants me le confirme : « Tous les jours, ils apprennent un peu plus les codes de la langue et se familiarisent avec notre culture. Six heures d’immersion française au quotidien en plus des sorties culturelles, des cours de musique, des interactions avec les services d’accueil, les voisins, les commerçants, c’est beaucoup! »

Beaucoup et exigeant, pas facile de passer de l’arabe au français. En plus de faire basculer l’écriture de la gauche vers la droite, les grammaires n’ont rien en commun. Amira me confie qu’ils pratiquent le français à la maison en écoutant Caillou avec les enfants. Tous les moyens sont bons!

Leurs héritiers apprennent plus rapidement la nouvelle langue, même si c’est encore difficile pour eux de s’adapter et de se faire de nouveaux amis. Heureusement, ils ont la fratrie : huit frères et sœurs, de 6 à 16 ans. Dans quatre écoles différentes! J’avoue que je suis impressionné; j’ai seulement deux enfants qui fréquentent le même CPE et c’est déjà un bordel organisationnel. Devoir repartir à zéro, avec huit enfants, dans un pays étranger, c’est quelque chose.  

La famille a passé trois ans au Liban après avoir quitté le bourbier syrien, cette interminable guerre où la vie des civils est menacée tant par le régime en place que par les rebelles que par les djihadistes que par les frappes russes, turques ou américaines. Survivre en attendant. Espérer un refuge, un endroit où ils pourraient cesser de tout perdre et commencer à reconstruire. À seulement deux jours d’avis, ils ont appris qu’ils seraient accueillis au Québec.

Jamais entendu parler du Québec avant. Shant connaissait Céline Dion, notre célèbre ambassadrice, c’est déjà ça! Pour la famille de Nasr Eddin et Amira, c’était Terra incognita. Au-delà du choc culturel, le choc thermique a frappé Nasr Eddin, qui découvrait la neige et nos grands froids. Amira aime la neige, elle! Rieuse, elle s’amuse à contredire son mari; tout au long de l’entrevue, les amoureux se taquinent.

Les Québécois sont accueillants et respectueux, ils me le répéteront plusieurs fois. Nasr Eddin déborde de gratitude. Je l’ai rencontré quelques semaines plus tôt, lors du Gala des Bravos, une cérémonie qui célèbre l’excellence scolaire. J’animais cet événement où il a reçu un prix pour ses efforts en classe, sa curiosité et son désir d’apprendre le français. Inspirant, je voulais rencontrer ce réfugié et le remercier.

« Merci, choukrane, merci! » C’est plutôt lui qui exprime sa gratitude en insistant pour que je remercie tout le monde dans cette chronique : « du concierge de l’école St-Michel jusqu’à Justin Trudeau en passant par le Service d’aide aux Néo-Canadiens et mes professeurs, surtout Monsieur Vincent Vachon et Madame Sara Labonté. Écris-le, s’il te plait! » Voilà, c’est fait! Nous pourrions discuter de mon point de vue sur les véritables mérites de Justin, mais ce n’est pas le moment.

Les assassinats de la mosquée de Québec ne les inquiètent pas; « C’est un seul homme qui a fait le mal, les Québécois ne sont pas comme ça ». C’est vrai, merci de me le rappeler. « Personne ne m’a manqué de respect parce que je porte le voile » ajoute Amira, qui désire travailler auprès des immigrants après ses études. Elle aime le Québec et son sourire est contagieux.

Shant est d’accord avec eux, le Québec est une bonne terre d’accueil. Il s’y adapte et poursuit ses études tout en travaillant chez Scores. « Là aussi, on a du bon poutine. Mes préférés c’est normal ou poitrine de poulet. » Intégration réussie.

On se laisse sur des éclats de rire et des embrassades. Je reprends la route, rassuré de savoir que le Québec s’enrichit de ces réfugiés : des survivants qui veulent contribuer à l’avenir de ma nation, de notre nation, et en français!

David Goudreault
Et ceux qui restent

Actualités

Et ceux qui restent

CHRONIQUE / « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » - Khalil Gibran

Comment survivre au suicide d’un proche sans mourir soi-même? Combien de temps avant de retrouver le goût de vivre? Questions difficiles qui exigent des réponses complexes. Discuter avec un endeuillé par suicide demande une forte dose de compassion et d’ouverture d’esprit. Voilà peut-être pourquoi on les entend si peu dans les médias, que leurs voix se perdent dans le vacarme de la résilience instantanée.

Ma dernière chronique traitait de prévention du suicide. Elle a fait réagir de nombreux lecteurs. Parmi ceux-ci, plusieurs endeuillés par suicide : d’anciens clients qui m’ont donné de leurs nouvelles et plusieurs inconnus qui luttent pour retrouver leur souffle et qui tiennent à rappeler que derrière chaque suicidé survivent des conjoints, des enfants, des familles, des amis gravement blessés.

Cynthia, une jeune mère dans la vingtaine, m’écrit qu’elle ne peut se départir de la lettre d’adieu de son père, mais que cette lettre est aussi une grande source de tourments. Elle voudrait comprendre pourquoi il n’a pas appelé à l’aide avant, pourquoi il l’a abandonnée. Avec toutes les distorsions cognitives inhérentes à la détresse, les derniers mots d’un suicidaire sont souvent confus, incomplets, pleins de douleurs. Cynthia ne peut s’empêcher de dormir avec cette lettre. Pour l’instant.

Tous les deuils portent leur lot de souffrance, mais le deuil par suicide est particulier. Dans tous les cas, c’est un deuil complexe. Mon expert de prédilection, le psychologue clinicien Marc-André Dufour, m’a confié que « prévenir le suicide c’est aussi prévenir un deuil douloureux : le choc, le déni, l’impuissance, la culpabilité, la tristesse, la colère parfois envers soi, envers la vie ou contre le proche qui s’est enlevé la vie, le vide, l’engourdissement, la perte de sens, les jugements a posteriori et j’en passe. Le suicide d’un proche provoque un tsunami d’émotions douloureuses chez les endeuillés. La personne en crise suicidaire n’est pas consciente de l’impact de son geste, car elle est aveuglée par sa souffrance, mais je le répète depuis de nombreuses années : le suicide n’élimine pas la souffrance, il la multiplie par le nombre de personnes dans l’entourage ».

À la suite du suicide de sa compagne, Marc a trouvé du réconfort dans les livres : « Des livres comme celui de Pascale Brillon (Quand la mort est traumatique) ou celui du docteur Christophe Fauré (Après le suicide d’un proche) ou encore un classique de Jean Monbourquette (Aimer, perdre et grandir) me sont d’une grande utilité. »

La lecture peut aider; l’écriture, les psychothérapies, l’exercice, la peinture et les groupes de soutien aussi. « En 25 ans d’interventions auprès de personnes suicidaires ou endeuillées, je n’ai encore jamais vu deux humains vivre leur souffrance de la même façon. Chaque fois que nous parlons de la détresse des humains et de ce qui peut faire du bien à certains, ce que nous disons ne s’applique jamais à tout le monde. » Comme ses patients, Marc-André doit être créatif et flexible.

S’il existe un réel « travail de deuil », alors Martine Brault est très travaillante. À peine cinq mois se sont écoulés depuis le suicide de son fils Patrick, mais elle a déjà fait de la prévention du suicide son cheval de bataille. Elle brasse la cage, accorde des entrevues et prépare une pétition à remettre à l’Assemblée nationale : « SANTÉ MENTALE; demande d’accessibilité et de gratuité des soins, de sensibilisation et de dépistage précoce ». Martine veut éduquer les Québécois en matière de santé mentale et garantir un accès direct aux psychologues pour tous les citoyens, rien de moins! « Je veux empêcher que d’autres parents vivent cette terrible tragédie. En plus de travailler comme vétérinaire, gérer mon entreprise, jouer quatre games de hockey par semaine, c’est comme ça que je survis. Lorsque j’ai une soirée de congé, je me donne le droit de pleurer toutes les larmes de mon corps. En général ça dure 3 à 5 heures non-stop, le lendemain c’est le mal de tête carabiné. Je ne veux tellement pas que Patrick soit oublié, on dirait que quand je le pleure, ça m’aide. »

En plus du soutien de ses proches, Martine a profité d’un suivi dans un Centre de prévention du suicide. Un service précieux, une aide inestimable quand on considère que les personnes endeuillées par suicide sont plus à risque de se suicider elles-mêmes. L’intervention relève encore de la prévention.
Infirmier à la vie sociale hyperactive, Pierre-Luc préfère désormais s’isoler; mais il n’est pas en danger. « Je veux pas mourir, mais j’ai trop mal, j’ai pas envie qu’on m’approche. J’ai l’impression que chercher à moins souffrir, ce serait comme trahir mon frère. » Rien n’est plus personnel qu’un deuil.

« La seule façon d’aider des personnes souffrantes est toujours de prendre le temps de les accueillir avec empathie dans leur unicité, de respecter leurs besoins. » Ça vaut autant pour le psychologue qui l’affirme que pour les proches des endeuillés. Accueillons-les, visitons-les, écoutons-les, laissons-les rire et pleurer à leur rythme, acceptons qu’ils souffrent, s’essoufflent et s’enragent. Pour guérir de l’irréparable il faut du temps, beaucoup de temps. Et de l’amour.

David Goudreault
Pour un suicide de moins

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Pour un suicide de moins

«No, I don’t have a gun.» – Kurt Cobain

CHRONIQUE / Dédé Fortin, Ernest Hemingway, Nelly Arcand, Romain Gary, Gaétan Girouard, Vincent Van Gogh, Ève Cournoyer, Sigmund Freud, Hubert Aquin, Edgar Allan Poe, Dalida, Primo Levi, Pauline Julien, Yukio Mishima, Romy Schneider, Claude Gauvreau… pour ne nommer que ceux-là. Et derrière chaque suicidé célèbre, des centaines de milliers d’anonymes se sont enlevé la vie.

J’ai rencontré Dany dans un organisme communautaire offrant des services alternatifs en santé mentale. J’y étais un jeune stagiaire en voie de devenir travailleur social, il était membre de la ressource et soignait du mieux qu’il le pouvait sa bipolarité. On m’a jumelé avec lui pour des activités extérieures, des rencontres informelles. J’ai découvert un écorché intelligent et sensible. Je me suis attaché à Dany, j’ai appris à le connaître, un peu. Trop peu. Je n’ai pas vu venir son suicide, je n’ai rien perçu de l’ampleur de sa détresse. Je ne le croyais pas capable de violence. Pourtant, à bout de souffrance, il a commis le meurtre prémédité de lui-même.

Les statistiques les plus récentes nous rappellent que trois personnes se donnent la mort chaque jour au Québec. Malheureusement, la baisse du taux de suicide amorcée au début du siècle tend à se résorber. Le site de l’Association québécoise de prévention du suicide indique que 1128 suicides ont été enregistrés en 2015. Et le risque de mort par suicide est toujours trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. La tranche d’âge la plus à risque, tant chez les hommes que chez les femmes, se situe entre 45 et 64 ans.

Je connaissais ce genre de statistiques par cœur, il y a quelques années. Après le suicide de Dany, ébranlé par mon manque de formation et de connaissances en intervention de crise, j’ai fait mon dernier stage dans un centre de prévention du suicide. J’y suis resté et j’y ai travaillé comme intervenant et formateur plus de cinq ans.

Janie allait mal, mais elle allait souvent mal. Elle se confiait parfois à moi durant la pause. Impliqués dans le même projet, on avait une relation de collègues et elle me répétait souvent de ne pas jouer au travailleur social avec elle. J’aurais dû. Elle a manqué une réunion, mais je ne me suis pas inquiété, peut-être que son fils était malade. C’est elle qui était malade, de dépression, depuis trop longtemps. Je ne suis pas responsable de sa mort, mais je m’en veux quand même. J’aurais dû insister, la référer vers des ressources d’aide, au moins vérifier si elle avait des idées suicidaires. Même les professionnels peuvent passer à côté…

En mandarin, le mot « crise » résulte de la contraction des mots «occasion» et «changement»; toute crise est une occasion de changement. Pourquoi certains en profitent pour rebondir et d’autres en meurent? Question de résilience, de disponibilité des ressources, de capacité à demander et recevoir de l’aide. Et de mille autres facteurs aussi.

Avec Jean-Sébastien, je n’ai pris aucune chance, dès que j’ai vu sa détresse, je lui ai demandé s’il pensait à se tuer. Non, fallait pas m’en faire, ce serait correct. J’ai pris sa réponse pour acquise et j’ai pleuré sa perte deux semaines plus tard. Une rechute de trop, une overdose aussi mortelle que suspecte. Une larme à l’œil, il m’avait confié après un saut en parachute que même la chute libre ne lui procurait pas le buzz de sa drogue préférée. Overdose ou suicide? De toute façon, à un certain point, la toxicomanie relève de l’autodestruction.

La Semaine nationale de prévention du suicide se termine aujourd’hui. Le thème : parler de suicide sauve des vies. C’est vrai; même mal, même maladroitement, même sans être intervenant, même en pleurant, même en appelant à l’aide et en cognant à toutes les portes possibles, parler du suicide sauve des vies. Un nouveau site peut vous aider à le faire si un de vos proches pense au suicide ou si vous êtes suicidaire vous-même : commentparlerdusuicide.com.

Ces suicidés qui hantent mes souvenirs sont peu nombreux en comparaison des centaines de suicidaires que j’ai rencontrés, des milliers d’histoires de résilience que j’ai entendues. La majorité des gens en détresse ne sont pas suicidaires; la majorité des suicidaires trouvent des issues et ne commettent pas de tentatives de suicide; la majorité des personnes qui font une tentative de suicide n’en meurent pas et ne repasseront jamais à l’acte. L’aide existe et elle est efficace!

Ça ne tient pas à grand-chose, la vie. Mais la mort non plus. Suffit de tomber sur un ami avec de l’écoute. Ou le bon intervenant. Ou le sourire d’un inconnu compatissant. Je vous jure, c’est beau et c’est con à la fois, mais il y a des gens qui évitent la mort grâce à un seul regard ou une main tendue au bon moment.

Au-delà des statistiques, les chiffres que l’on devrait garder en tête et diffuser massivement sont ceux-ci : 1 866 277-3553 (1-866-appelle). La ligne provinciale d’intervention fonctionne aux quatre coins du Québec, 24/7. Le suicide est une issue permanente à des problèmes pouvant être temporaires. 1 866 277-3553. La personne suicidaire ne veut pas mourir, mais cesser de souffrir. Elle a besoin d’aide. Et ses proches aussi. 1 866 277-3553. Pour que l’aide professionnelle soit acceptée, il faut souvent insister, parfois même s’acharner : 1 866 277-3553.