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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Les voyageurs étaient nombreux mardi à prendre un vol à l'aéroport international Montréal-Trudeau.
Les voyageurs étaient nombreux mardi à prendre un vol à l'aéroport international Montréal-Trudeau.

Dans le Sud, entre légalité et moralité

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CHRONIQUE / Pendant le point de presse quotidien du gouvernement, les journalistes questionnaient le premier ministre Legault sur les Québécois et les Québécoises qui partaient dans le Sud, alors qu’on ressert les restrictions ici. On voyait bien que ça l’agaçait, mais si le fédéral ne ferme pas les frontières, le Québec ne peut pas empêcher les avions de décoller ou d’atterrir. Puis cette question : « C’est légal, mais est-ce moral selon vous? »

« Ce n’est pas suggéré », a répondu François Legault, se retenant de condamner toutes les personnes qui sont parties en voyage ces dernières heures et qui le feront dans les prochaines.                           

Les aéroports sont probablement un des derniers endroits que j’ai envie de visiter pendant la pandémie, même avec toutes les mesures de distanciation. Je ne vois pas trop non plus pourquoi aller aux États-Unis, un pays aussi coincé que nous avec le virus – si ce n’est pas plus. Ça fait cher payer pour s’enfermer, mais ailleurs sous le soleil.

Je suis aussi surpris que les frontières canadiennes soient ouvertes, mais que celles des autres pays le soient aussi. Un des avantages de pays insulaires comme la Nouvelle-Zélande était justement la facilité de se couper du reste du monde. Ça enlève une grosse source de contamination. Je ne comprends pas pourquoi Cuba ou la République dominicaine acceptent d’accueillir des touristes d’un pays aussi infecté que le Canada.

Sauf que les frontières ne sont visiblement pas fermées et du monde en profite. Si des gens ont les moyens de dépenser cet argent en plus d’avoir les moyens de se mettre en quarantaine à leur retour, tant mieux pour eux, j’imagine. J’ai toujours dit que voyager était un privilège et c’en est un bon exemple.

Je ne sais pas si toutes ces personnes sont conscientes des risques. Le gouvernement canadien a bien spécifié qu’il ne ferait aucun rapatriement si des gens se déplacent en zone infectée et déconseille fortement de se déplacer dans ces pays. Les avertissements rappellent ceux qu’on peut lire dans les zones de guerre. On peut même lire : « il se peut que vous ayez des difficultés à revenir au Canada. » De son côté, le gouvernement dominicain avertit aussi qu’il ne se gênera pas d’isoler des touristes qui présentent des symptômes. Me semble que c’est un contexte plus stressant que relaxant.

La situation soulève aussi quelques questions de cohérence. En ce moment, certaines provinces refusent d’accueillir d’autres Canadiens et Canadiennes. Au point que les gens des Îles-de-la-Madeleine ont de la difficulté à venir sur le continent, au Québec, parce que le Nouveau-Brunswick demeure strict. On déconseille fortement le déplacement entre régions au Québec. J’en comprends que c’est plus facile de faire Montréal-Punta Cana que Matane-Cap-aux-Meules.

Impossible de s’asseoir dans les traversiers au Québec, même si le trajet dure 15 minutes seulement, mais on peut s’asseoir coincé comme des sardines dans un avion pendant des heures? Pas grand monde comprend la logique derrière tout ça.

J’ai été voir par curiosité sur les sites d’Air Canada et de Sunwing. Les forfaits sont vendus comme si de rien n’était. On invite les gens à profiter des attractions touristiques sur place, des cabarets et des spas, comme si tout était normal. Air Canada invite même à faire des voyages en groupe! Parle-moi de ça, une compagnie responsable! Mais si! Ils mettent un lien vers les restrictions de la République dominicaine, c’est responsable, non?

Jouer aux plus fins

Un des voyageurs interviewés s’exaspérait qu’ils allaient passer pour les méchants. Si le virus a un regain en janvier et que les voyages en sont la source, sans les traiter de méchants, j’espère que ces gens vont en assumer la responsabilité morale et sentir coupable. Ces personnes prennent le risque de multiplier les sources de contamination pour des bénéfices très personnels. Ce n’est peut-être pas nécessairement méchant, mais ce n’est clairement pas solidaire.

Ça me fait penser à cette famille du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui se pense plus rusée que le gouvernement. Le Quotidien rapportait que cette famille a créé plusieurs nouveaux baux, multipliant les personnes ayant comme adresse la même maison, et donc, permettre, en théorie, d’avoir plus de gens sous le même toit à Noël. Interrogée sur ce stratagème, la police n’était pas convaincue que c’était un argument béton qui les protégerait des contraventions. Le message ressemblait à « bonne chance de convaincre le juge ».

Il y a toujours du monde qui utilise l’argumentaire légal pour contourner la morale. Combien de fois a-t-on entendu des millionnaires se défendre de ne payer aucun impôt en soulignant la légalité des allègements fiscaux? Trop souvent. Comme si la loi définissait le bien et le mal.

Je crois en l’importance de la désobéissance civile pour changer les lois qui sont injustes ou archaïques. Il y a toutefois une différence entre une désobéissance civile qui se bat pour une valeur, comme la justice ou l’égalité, et une désobéissance qui ne sert qu’à combler un désir personnel.

Je ne jette pas la pierre aux voyageurs et voyageuses ni aux rassemblements illégaux qui auront lieu ici et là, même que je comprends leurs besoins, mais je ne suis pas impressionné par leurs choix.

Surtout quand je pense à mes amies qui travaillent dans le système de santé. J’aurais l’impression de cracher sur tout ce qu’elles font et tout ce qu’elles endurent si je ne respectais pas les mesures mises en place pour freiner la propagation du virus.

Voir une personne se sacrifier pour le bien commun, ça m’émeut toujours. Mettons qu’avec ces voyages, on n’est pas là du tout.

Plusieurs voyageurs refusaient de répondre aux vox pop des journalistes à l’aéroport. Je les comprends! Comment tu justifies ça? Moi je ne m’en vanterais pas en tout cas! Je ferais ça assez incognito.