Mylène Moisan
Le pari que prend la Suède est d’arriver à contenir la progression du virus en imposant le moins de contraintes possible à sa population. Ci-dessus, des gens s'entraînent dans un parc de Stockholm.
Le pari que prend la Suède est d’arriver à contenir la progression du virus en imposant le moins de contraintes possible à sa population. Ci-dessus, des gens s'entraînent dans un parc de Stockholm.

COVID-19: le pari risqué de la Suède

CHRONIQUE / Il faisait beau samedi, Nancy-Anne en a profité pour aller prendre de l’air, elle est allée au parc. Elle n’était pas la seule. «Il y avait un match de soccer, des jeunes. On était beaucoup à avoir eu la même idée.» Comme un samedi normal.

Comme un samedi normal.

Ou presque.

Nancy-Anne Delaney est une amie, elle habite en Suède depuis 19 ans, à Göteborg, qui a environ la même population que Québec. C’est la deuxième plus grande ville en importance du pays après la capitale Stockholm. «Pour le moment, c’est Stockholm qui est la région la plus touchée, mais il y a des cas un peu partout…»

Depuis le premier cas identifié le 31 janvier, le pays fait bande à part dans la lutte contre le coronavirus, les garderies et les écoles primaires sont ouvertes, tout comme les restaurants, les bars, les gyms et les marchés. «Les frontières sont ouvertes, il n’y a pas de restrictions de déplacements.»

Seuls les rassemblements de plus de 50 personnes et plus sont formellement interdits.

Et le service au comptoir dans les bars.

«On est comme dans une bulle, comme dans un aquarium. C’est étrange», convient Nancy-Anne, qui suit de près ce qui se passe ailleurs, la plupart des pays ayant opté pour le confinement de leur population. L’équivalent suédois de Horacio Arruda, l’épidémiologiste en chef Anders Tegnell, tient la ligne douce.

Jusqu’ici, le mot d’ordre lancé par la santé publique est de recommander fortement aux Suédois de maintenir une distance entre eux, d’où l’interdiction de commander sa bière au comptoir, et on a aussi demandé aux restaurants d’espacer leurs tables. «On nous répète que c’est notre responsabilité.»

Ça semble fonctionner jusqu'ici. «La Suède, c’est un peuple cool, les gens sont à l’écoute de ce que le gouvernement demande.» D’ailleurs, au parc samedi, «les gens laissaient une plus grande distance entre eux que d’habitude». 

Tous les commerces restent ouverts et, à l’exception de la période entre 6h30 et 8h réservée aux personnes âgées dans les épiceries, aucune mesure n’est imposée. «J’ai vu une épicerie et une pharmacie où il y avait du plexiglas à la caisse, mais c’est tout. À l’épicerie, il n’y a pas de consignes, pas de désinfectant, tout le monde prend les paniers, ils ne sont pas nettoyés», relate Nancy-Anne. 

Elle préfère jouer de prudence. «Personnellement, je reste autant que je peux à la maison avec mon fils.» 

À l’épicerie, elle fait attention.

Parce qu’elle voit les chiffres, elle voit le nombre de cas qui grimpe de jour en jour, les hôpitaux extérieurs qui sont installés au pays, faits de tentes militaires. À Göteborg, en plus des deux hôpitaux, un hôpital extérieur est prêt à accueillir les personnes qui seront atteintes de la COVID-19.

Et il y en a de plus en plus. Selon les chiffres officiels de mardi, le pays de 10 millions d’habitants compte 7693 cas confirmés, 640 personnes aux soins intensifs et 590 décès, 114 de plus que la veille. Jusqu’ici, on y a réalisé un peu plus de 50 000 tests, environ la moitié de ce qui a été fait au Québec. La province, avec ses huit millions d'habitants, compte 150 décès.

Le pari que prend la Suède est d’arriver à contenir la progression du virus en imposant le moins de contraintes possible à sa population. «La Suède maintient sa position en se disant on va être pragmatique, on va maintenir l’économie et on va essayer d’avoir le plus de personnes immunisées pour une éventuelle deuxième vague. C’est un gamble, un essai, on ne croit pas au lockdown. Et c’est bon pour le moral de ne pas être isolés.»

Il n’y a pas d’arc-en-ciel aux fenêtres.

Mais le ton commence doucement à changer, on a imposé le 1er avril une interdiction de visites dans les résidences pour personnes âgées, environ le tiers est touché par une contamination, plus qu’au Québec. «Ça a pris du temps avant que les gens ici comprennent l’ampleur de la situation.»

Le gouvernement aussi, par la bouche d’Anders Tegnell, qui a longtemps minimisé la situation. «Au début, il disait que ça ne sortirait pas de Chine, alors qu’on savait qu’il y avait déjà des cas ailleurs. Il a aussi dit qu’on avait atteint le pic… Est-ce qu’on fait encore confiance à ce bonhomme-là?»

Faute de directives du gouvernement, des compagnies ont pris l’initiative de limiter les déplacements, de favoriser le télétravail. Consultante, Nancy-Anne fait maintenant tout son boulot en ligne. «On est chanceux d’avoir internet!» Et pas seulement pour le travail. «Il y a beaucoup de solidarité sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup d’initiatives où les gens s’entraident.»

À mesure que la courbe monte, des critiques se font entendre. «Il y a d’autres épidémiologistes qui ont levé le ton, qui ont demandé pourquoi on ne s’alignerait pas sur les pays proches, comme le Danemark qui a été très prompt à imposer des mesures, et aussi comme la Finlande, la Norvège, l’Islande.» 

L’avenir le dira, mais le premier ministre du pays, Stefan Löfven, a déjà mis les Suédois en garde. «Nous allons compter les morts par milliers. Autant s’y préparer», a-t-il annoncé vendredi. Selon le quotidien Libération, le gouvernement jonglerait actuellement avec l’idée de serrer la vis.

Les Suédois sont peut-être assis sur une bombe, l’avenir le dira. «Et il y a la semaine de relâche qui s’en vient, il y a beaucoup de Suédois qui vont skier dans le nord et il y a des centres de ski qui sont ouverts…»