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Nathalie Plaat
Collaboration spéciale
Nathalie Plaat
Désert d’Osoyoos
Désert d’Osoyoos

Courtepointe pour les jours sombres

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CHRONIQUE  / J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de lieu assez sombre pour que je refuse de m’y aventurer, tant que je n’y allais pas seule. 

Enfant, je crois que ma peur des fantômes logeait précisément dans le renversement de mon désir inconscient d’être accompagnée dans le noir.  

« Vaut mieux être hantée qu’abandonnée », comme une prémisse à mes dispositions mélancoliques futures.  

Dans le métier que je choisirai plus tard, j’inscrirai en lettres invisibles au fronton du cabinet : 

« Ici, nous irons aussi creux sous la terre que ton âme le réclame, mais ensemble ». 

La psychothérapie, pour moi, n’a donc jamais été une entreprise d’effacement de la souffrance. Elle a plutôt été une humble offre d’accompagnement, comme une invitation à contempler le pire, ensemble.  

Puis, à force de travailler à sculpter les contours de ma contenance, j’ai compris qu’il n’y avait pas que la présence directe qui pouvait servir d’accompagnant. L’art, la pensée, les symboles, toutes ces choses encore sous-financées que nous regroupons sous le terme « culture », ont précisément ce même pouvoir : celui de nous tenir la main, quand « plus rien n’a de sens, et rien ne va ».  

Nous le savons, la culture soigne.  

C’est une conclusion appuyée par de plus en plus de données probantes. Le 30 janvier 2020, l’OMS publiait d’ailleurs un rapport combinant plus de 900 publications scientifiques sur le sujet. « Faire entrer l’art dans la vie de quelqu’un par le biais d’activités telles que la danse, le chant ou la fréquentation de musées et de concerts nous donne une clé supplémentaire pour améliorer notre santé physique et mentale », déclarait la docteur Piroska Östlin, directrice régionale de l’OMS pour l’Europe par intérim.

Comme on a cru bon, plus tard dans l’année, de fermer les musées, les salles de cinéma, de spectacles et les théâtres, tout en gardant les Costco ouverts, voici donc mon présent pour vous, chers lecteurs, qui, en cette année de trauma, m’avez offert vos yeux et votre compassion (au sens tchèque du terme, voir Kundera à ce sujet).

Je vous offre modestement cette courtepointe cousue d’extraits d’œuvres qui, cette année, m’ont rescapée d’un certain désespoir. Elle ne se veut ni un « best of », ni une liste de recommandations, seulement un partage qui espère créer chez vous un écho, ou mieux encore, un désir de retourner à vos tables de couture personnelles. 

• « Le monde appartient aux morts. On ne fait que l’emprunter ». M. K. Blais n’écrit certainement pas pour réconforter qui que ce soit, on l’imagine bien. Pourtant, c’est ce que la lecture de son recueil Ornithologie m’a fait éprouver. Du réconfort. Comme si de regarder les choses en face, même celles qui se fracassent comme les oiseaux contre la baie vitrée, procure ce quelque chose d’apaisant. Je l’ai lu d’une traite, lors d’une nuit envahie par la peur d’une récidive. J’étais à Osoyoos, au point le plus au sud d’un voyage qui célébrait la fin de mes traitements. La peur de la mort, lorsqu’elle est transmutée si brillamment en poésie, se fait beaucoup plus rassurante qu’elle ne le pense, semble-t-il. 

• « Le sentiment qui prédomine en moi est un sentiment de gratitude. J’ai aimé et été aimé. J’ai beaucoup reçu et donné beaucoup en retour. Avant tout, j’ai été un être doué de sensations, un animal pensant sur cette magnifique planète. Rien que cela a été un immense privilège et une grande aventure ». C’est ainsi qu’écrit Oliver Sacks, le grand neurologue, penseur convergeant des humanités et de la science « dure », alors qu’il se trouve dans les dernières semaines avant son décès annoncé. Ce petit recueil nommé Gratitude, tout couvert de noir, génère exactement le contraire en nous. De la lumière, beaucoup de lumière. 

• À Osoyoos, il y avait ce désert aussi. Le seul désert au Canada. Il arrive que le paysage soit en parfaite cohérence avec nos états internes. À défaut de m’asseoir en tailleur dans celui de Salt Lake City, j’ai échangé sur son chemin de bois toutes les répliques d’un 32 août sur terre, de Denis Villeneuve, avec cet ami précieux qui m’accompagnait. « C’est pas tellement bandant comme place, finalement. » Pour ces images si justes de l’amitié et de ce trouble qui loge à la frontière des catégories de sentiments, revoir encore un 32 août. 

• « Death is a bitch ». Cette réplique, de la série Wanderlust de Nick Payne, vaut à elle seule, le visionnement de cette série. Elle se fait le point tournant de cette plongée au cœur des trajectoires complexes, parfois déroutantes, mais nécessaires, qu’Éros dessine dans nos vies.  

• Tout juste avant le basculement de Montréal en zone rouge, j’ai fait la queue à deux mètres de distance sous une enseigne dont j’ai mesuré le poids des mots : Espace Libre. J’y aurai vu mon seul théâtre de l’année, la pièce Ensemble, de la compagnie Du Bunker. Un théâtre qui prend sur lui, encore, de digérer ce qui s’abat sur nous, collectivement. Pour penser le confinement, la résilience et l’humanité dans ce qui déborde des règlements. 

• « Sometimes it’s going to fall down on your shoulders

But you’re going to stand through it all ». Here comes the river, de Patrick Watson, la chanson la plus écoutée en 2020 pour Nathalie, selon Spotify.  

• « La rencontre de l’autre devient un lieu et un moment où l’on accepte d’être travaillé par l’existence ». Avec son essai Éthique de l’accompagnement, le philosophe Jacques Quintin m’a permis cette année de penser ma maladie, en conservant « ma capacité à imaginer les choses ». Dans mes rêves les plus fous, tous les malades, mais surtout tous ceux qui travaillent auprès d’eux le lisent, mais surtout, l’intègrent à leur pratique. 

• Puis, en terminant, cette phrase issue de la dernière scène de la série The Leftovers, de Lindelof : « I believe you », dédiée à toutes les femmes et hommes victimes d’agression sexuelle, qui terminent l’année avec la rage dans la gorge. « Je te crois », parce que se sentir cru, vraiment cru, demeure le premier jalon de toute guérison.   

Alors à vous qui avez souffert votre 2020, je vous dis que je vous crois et je nous souhaite à tous, un 2021 croissant en lumière.