La lecture, c’est de la magie ordinaire. On a si bien maîtrisé la technique qu’on oublie à quel point l’acte de créer et déchiffrer du sens à l’aide de quelques symboles est puissant et sacré.

Cool comme une bibli

« Le paradis, à n’en pas douter, n’est qu’une immense bibliothèque. » — Gaston Bachelard

CHRONIQUE / J’aurais pu devenir un grand joueur de hockey. Meilleur que Sydney Crosby. Je ne le saurai jamais, je ne sais même pas patiner. Mes parents ne m’ont jamais traîné à l’aréna, à peine sur les terrains de soccer. Mon intérêt pour le sport est nul, aussi nul que moi en sport. Par contre, mes parents me laissaient jouer dans leur bibliothèque, explorer leurs livres, les massacrer, les réparer, les lire et les aimer. Surtout, chaque semaine, on allait à la bibliothèque publique. Je ne sais pas jouer au hockey, ni accumuler les commotions cérébrales, mais je sais lire, beaucoup. Et écrire, un peu.

Hipster avant l’heure, mon père faisait claquer ses bottes de cuir dans la section des vinyles. Il choisissait quelques disques, des Stones à Goldman, puis nous allions dans la section jeunesse me choisir des livres et des jeux. Si j’étais chanceux, et que mon paternel ne l’était pas, on tombait sur une animation. Un clown ou une mascotte poilue lisait des histoires à mes petits camarades évachés sur le sol. La lecture prenait soudain vie devant moi tandis que mon géniteur prenait son mal en patience. On rentrait à la maison, on se beurrait des céleris au Cheez Whiz et on se bourrait de lecture en écoutant de la musique. Le bonheur.

Quelques années plus tard, avec mes amis-voisins (à l’âge béni où il suffit d’être voisins pour être amis), on errait autour de la bibliothèque municipale. C’était notre point de chute. Quand on se lassait de traîner au centre-ville de Trois-Rivières et de piquer des bébelles chez Rossy, on allait se cultiver à la bibli. Les bandes dessinées nous fascinaient. Les livres sur l’art érotique aussi. Parfois, on demandait à la bibliothécaire de nous installer devant un poste de télé pour écouter les cassettes VHS de RBO. La vraie vie.

Dans le village où ma jeunesse s’est enracinée, la bibliothèque était toute neuve, avec des décorations vertes et roses, très modernes. Ce qu’il y avait de plus cool dans la bibli de Pointe-du-Lac, c’était la bibliothécaire, Madame Plante. Cette missionnaire du livre nous réservait toujours un accueil chaleureux, se souvenait des noms de chacun, connaissait nos goûts littéraires, nous proposait ses coups de cœur et me laissait lire des bouquins qui n’étaient pas de mon âge. Pas du tout!

Je fréquente la bibliothèque Éva-Senécal de Sherbrooke depuis une quinzaine d’années déjà. J’y ai découvert des films marquants et de la musique remarquable. Surtout, c’est dans cette bibliothèque publique que j’ai fait certaines des rencontres les plus significatives de mon existence : Romain Gary, Nelly Arcan, Cervantès, Julie Doucet, Boulet, Dan Fante, Patrice Desbiens, Anne Hébert et Caillou. Caillou me sert surtout d’appât pour fidéliser mes propres enfants à ce temple laïque. Ils n’ont pas encore compris l’importance de la quiétude et braillent pour lancer des sous dans la fontaine ou pour assister à l’heure du conte quand il n’y a pas d’heure du conte, mais on progresse.

Je visite au moins une douzaine d’autres bibliothèques chaque année. Pour des rencontres d’auteur, des conférences, des projets de création, par pure curiosité aussi. J’ai même utilisé la Grande Bibliothèque du Québec comme décor pour mon dernier roman. Vous l’aurez deviné, j’aime les bibliothèques publiques, leur démocratisation directe du savoir et de la culture, leur accessibilité et leur discrétion; elles sont pudiques nos bibliothèques publiques, elles ne s’en pètent pas les bretelles, mais elles demeurent les institutions culturelles les plus fréquentées au Québec.

Alors que les Canadiens de Montréal compilent à peine 1,5 million d’entrées annuellement, les 1055 bibliothèques publiques du Québec en décomptent plus de 27 millions! Sans profiter d’une visibilité médiatique comparable à la Sainte-Flanelle… Avec près de 2,6 millions d’abonnés, plus de 25 millions de livres accessibles et près de 60 millions de documents empruntés chaque année, leur apport à l’éducation et l’évolution du Québec est indéniable.

La lecture, c’est de la magie ordinaire. On a si bien maîtrisé la technique qu’on oublie à quel point l’acte de créer et déchiffrer du sens à l’aide de quelques symboles est puissant et sacré. Des concepts les plus complexes aux idées révolutionnaires en passant par l’induction d’émotions, tout est ancré et multiplié par l’écriture et son corollaire, la lecture. Aujourd’hui même débute la Semaine des bibliothèques publiques. Aimez-les, visitez-les, allez rembourser vos retards, empruntez votre prochain roman préféré, des bandes dessinées éclatées, des essais confrontants, des films, des livres-audio, des albums, des jeux de société. Redécouvrez vos bibliothèques publiques, elles vous habitent déjà.