Coucher sur papier les similitudes de deux parcours humains qui en apparence n’ont rien en commun. C’est le défi qu’ont relevé 14 auteurs de la région qui ont été jumelés à autant d’apprenants pour concevoir « Parallèles », le deuxième recueil de textes du CEP.

Construire des ponts entre les parcours humains

CHRONIQUE / Devant moi, une femme qui a connu la guerre civile, a grandi dans un village où on impose aux fillettes le rêve unique d’un mariage précoce, a été à l’école en tout et partout deux années non consécutives, a été choisie par un homme qui l’a ensuite jetée, a été rechoisie puis battue. Devant moi, une femme qui a été transplantée au Canada après avoir fui sa République centrafricaine natale. Devant moi, une femme qui sait à peine lire et qui ne sait pas écrire suffisamment pour remplir une demande d’emploi et espérer trouver son coin de bonheur et d’autonomie dans notre communauté.

Je n’ai rien en commun avec cette femme. À part peut-être d’être aussi un être humain vivant sur la planète Terre à une même époque. Le Centre d’éducation populaire (CEP) de l’Estrie me défie pourtant de faire des liens entre nos vécus et de les raconter par écrit pour son deuxième recueil, Parallèles, qui regroupe des textes inspirés de rencontres entre apprenants de l’organisme et auteurs de la région.

D’un côté, des gens dont l’écriture est au centre de leur vie. De l’autre, des gens aux histoires souvent fascinantes, toujours touchantes, mais qui n’ont pas les outils pour s’exprimer librement par écrit. Pas encore.

Car le CEP poursuit depuis plus de 35 ans la mission d’alphabétisation et d’insertion de ces apprenants. Alors que le premier recueil du CEP, Porte-Voix, publié en 2015, avait pour objectif de mettre des mots sur le parcours d’adultes peu scolarisés de toutes origines qui fréquentent le centre, le deuxième bouquin a pour but de souligner les points communs entre les membres du duo éphémère.

J’ai eu la chance de participer au projet qui m’a conduite à la même table que Prisca. Un tête-à-tête de trois heures qui m’a menée au cœur d’une réalité qui ne ressemble en rien à la mienne. Je l’ai écoutée. Écoutée me raconter, comme une évidence, comment les hommes l’avaient traitée. De son père qui la voit comme une bonne à rien puisqu’elle n’est ni mariée ni mère. De ces deux hommes qui l’ont mariée par vengeance ou pour la battre et qui l’ont renvoyée chez ses parents parce qu’elle ne leur donnait pas d’enfants assez rapidement. Et j’en passe. Sa famille, son village, sa communauté lui avaient dit que sa mission était de se marier avant 20 ans et de faire des enfants. Elle a échoué et à 30 ans, elle vit avec la honte, inculquée par ses proches, de ne pas avoir été à la hauteur.

Je l’ai écoutée. Masquant la stupéfaction et la colère que le récit de sa vie faisait naître en moi. Tentant de laisser simplement transparaître l’espoir que j’avais pour elle. Tentant d’y croire sincèrement à son avenir meilleur.

Mon père m’a répété toute ma vie que je pouvais faire l’impossible. Avec une bonne éducation et du front. Il a voulu que je sois forte et indépendante. J’ai quand même voulu lui plaire et j’ai fait certains choix pour répondre à ses attentes. On essaie tous, à des niveaux différents, de répondre aux exigences de notre communauté, aux espoirs de nos parents.

Pendant notre conversation, Prisca me parle peu de la violence, de l’exil, de ses deuils. Elle me parle surtout d’amour. De l’espoir d’être aimée. Et d’aimer un jour sa descendance.

À 30 ans, j’étais toujours célibataire, comme Prisca, et je savais à quel point mes parents avaient hâte d’être grands-parents. Comme Prisca, qui rêve encore de se marier et de tomber enceinte, j’espérais un jour aimer assez pour envisager la robe blanche et qui sait, faire des enfants. J’ai fait les deux dans l’ordre inversé. Mais je savais que je pouvais être bien, aimée et admirée sans. C’est ce que je souhaite aujourd’hui pour Prisca. Qu’on ait aussi ce point en commun de savoir que c’est à nous, pas aux hommes ni aux autres, de faire nos choix, de vivre notre vie.

Prisca a survécu à la guerre civile sans prendre les armes. Pour gagner la guerre d’indépendance qui sommeille en elle, elle devra se battre. Ça commence par avoir les mots pour rêver.

Les autres auteurs de Parallèles sont Marido Billequey, Sonia Bolduc, Pierrette Denault, July Giguère, Véronique Grenier, Christiane Lahaie, Marie-Claude Lapalme, Bruno Lemieux, Oli Luss, Nathalie Plaat, William S. Messier, Dominic Tardif et la porte-parole du projet, Sondès Allal.

Le lancement du recueil aura lieu le lundi 30 avril, 17 h, au Tapageur. Ce sera un événement rassembleur, avec quelques lectures, entrevues, signatures et, bien entendu, la vente du recueil au coût de 25 $. Tous les profits iront au CEP de l’Estrie, qui forme quelque 80 apprenants par an, pour le financement d’avenirs différents.

Vous voulez y aller?
Lancement de Parallèles
30 avril, 17h
Tapageur