Steve Lussier a songé l’an dernier à poursuivre la Ville pour les dommages de plusieurs milliers de dollars que son véhicule a subi dans un nid-de-poule. Une fois devenu maire, il a réduit de moitié le budget de réfection des chaussées.

Conduire une ville

CHRONIQUE / Entrons dans le rayon du sérieux par l’anecdotique : Steve Lussier était pas mal résolu à franchir les portes des services juridiques, à l’hôtel de ville de Sherbrooke, avant que ne s’ouvrent devant lui celles de la mairie.

Vous vous souvenez probablement qu’à pareille date l’an dernier M. Lussier tournait des pubs télévisées de véhicules de luxe.

« Je m’associe à l’entreprise d’un ami et tant que je n’aurai pas confirmé ma candidature à la mairie, la politique n’influencera pas mes choix », m’avait alors répondu le fier promoteur de l’Infiniti Q50.

De fait, le Q50 est un bolide fringuant qui se moque de la topographie accidentée de Sherbrooke. Avec 400 chevaux sous le capot, pas besoin de pousser l’accélérateur dans le tapis pour monter la côte Acadie.

Sa suspension numérique dynamique s’adaptant à toutes les conditions routières est également un plus pour circuler sur nos rues détériorées.

« Tabarslak! » a tout de même ragé Steve Lussier après s’être enlisé l’an dernier dans un nid-de-poule, avant de plonger en politique municipale. Un imprévu coûteux qui l’a d’ailleurs privé de son véhicule au début de sa campagne. « La facture a été salée, de plusieurs milliers de dollars. Ça n’a pas de bon sens de laisser les rues dans cet état, je songe sérieusement à intenter des recours contre la Ville », m’avait alors raconté M. Lussier en marge de l’un des nombreux points de presse au cours desquels il a promis mieux et pour moins cher que son prédécesseur Bernard Sévigny.

Une fois devenu maire, en novembre, M. Lussier a évidemment vite renoncé à la réclamation. « La politique n’a d’ailleurs pas tardé à transformer ses choix », puisque sa promesse d’un gel de taxes pour 2018 a été livrée au prix d’un recul de 50 pour cent des sommes affectées à la restauration d’un réseau routier que l’on savait déjà délabré et dont la mise à niveau vient d’être évaluée à 100 millions de dollars.

Il y avait certes du tape-à-l’œil dans la somme record de 16,7 M$ ayant été consacrée à la réfection des chaussées durant l’année électorale de 2017. D’ailleurs, la Ville n’a pas eu le temps d’exécuter tous les travaux projetés, d’où le solde de 1,1 M$ qui a été ajouté la semaine dernière aux maigres 7,8 M$ annoncés dans le premier budget Lussier.

Cet engagement initial représentait à peine le tiers de la cible annuelle de 23 M$ que les élus municipaux devraient se donner pour freiner la détérioration mesurée. Ce choix a été effectué en dépit du maintien de la surtaxe de 2 % imposée depuis 2016 pour la restauration du réseau routier, qui rapporte annuellement entre 1,5 M$ et 2 M$. C’est dire à quel point les investissements municipaux dans nos rues sont modestes cette année dans le budget courant de la Ville avoisinant les 300 M$.

À l’opposé, pour rendre l’effort additionnel des contribuables concrets, l’ex-maire Sévigny avait haussé la cadence avec des investissements de 60 M$ entre 2013 et 2017 et avait annoncé des engagements totalisant 70 M$ pour le réseau routier, s’il avait été réélu pour un autre mandat de quatre ans.

Conduire une ville est plus compliqué que de prendre le volant d’une belle bagnole. La logique cartésienne du banquier sonne creux, fort et souvent dans la suspension de nos modestes voitures sur ces rues fissurées. Le sous-financement ne fera qu’accentuer le vieillissement du réseau.

Est-il de votre intention, M. Lussier, de simplifier la procédure des réclamations contre la Ville afin d’être imputable de vos choix et équitable envers les automobilistes qui, comme vous l’an dernier, écoperont de cet entretien presque négligent?

La promesse d’un gel de taxes était celle du nouveau maire, mais une fois de plus, où étaient le courage et la vision des conseillers indépendants n’ayant pas osé prendre leurs distances en dénonçant ce piège après s’être autoproclamés les gardiens d’une démocratie saine durant leur porte-à-porte électoral, alors qu’ils décrivaient les partis municipaux et leurs représentants comme une affliction, pour ne pas dire une malédiction?

Pour plusieurs d’entre eux, une fois l’asphalte neuf menant aux boîtes de scrutin voté et roulé, le nouveau maire est en quelque sorte devenu leur maître...