Comment assassiner un mot

« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » — Confucius

CHRONIQUE / «Sécurité, sécurité, sécurité! » Vivez-vous dans la peur? Êtes-vous bien convaincus que le monde n’a jamais été aussi dangereux? Si vous ne l’êtes pas, vous n’êtes pas de votre époque. En revanche, vous avez raison : « Au pays, le taux de criminalité global est en baisse depuis plus de 20 ans. » C’est documenté, par Statistique Canada entre autres. Même les homicides, totalisant moins de 1 % de l’ensemble des crimes violents, sont à la baisse. Les tentatives d’homicide aussi. Pourtant, autant à l’échelle personnelle que nationale, on investit toujours plus en sécurité. Et le sujet demeure un enjeu électoral de premier choix.

« Security, security, security! » Chez nos voisins du Sud, on tue davantage; accessibilité des armes à feu oblige (corrélation directe : « les États où circulent le plus d’armes sont également ceux qui connaissent le plus d’homicides par balle », nous rappelle le quotidien Le Monde). Et même en ces terres de libertés, où posséder une arme est un droit inaliénable protégé par la constitution, les gens se tuent eux-mêmes davantage qu’ils ne tuent les autres : 60 % des décès par arme à feu sont des suicides! On en parle peu, ou pas. Ici, comme là-bas, comme dans la majorité des pays industrialisés, on se suicide jusqu’à dix fois plus souvent qu’on assassine. Nos dirigeants, gardiens du bien commun, s’époumonent : « Soins aux plus vulnérables! Sensibilisation! Prévention en santé mentale! ». Non. « Security! », « Sécurité! ».

Tandis que presque partout dans le monde on se tue davantage que l’on tue son prochain, tandis que les antidépresseurs demeurent les médicaments les plus prescrits de la planète, tandis que l’aberrante redistribution des richesses et les injustices sociales assurent une relève aux terroristes, les dépenses militaires mondiales poursuivent leur vertigineuse croissance (près de deux mille milliards $US en 2017, selon le Stockholm International Peace Research Institute). Tout ça pour nous protéger des menaces extérieures, pour assurer notre « sécurité ».

« Papa, papa, papa! » Ça c’est ma plus grande, le petit dernier ne s’embête même pas avec les virgules : « Papapapapapa! ». Les mots les plus beaux peuvent voir leur lustre se ternir lorsque surexploités. Même papa, ce titre magnifique, répété quatre fois par phrase, douze phrases à la minute, à longueur de journée, fini par perdre de son charme. Mais suffit qu’un de mes enfants le dise avec un trémolo dans la voix ou une larme à l’œil et voilà mon cœur qui fond comme si j’entendais le mot pour la première fois. Il ne sera jamais vide de sens, ne sera jamais éviscéré par la répétition comme le mot sécurité. Il ne sera jamais insignifiant et interchangeable comme les mots à la mode, ces termes passe-partout qui ne veulent plus rien dire, mais qui encombrent les médias : innovant, paradigme et structurant, par exemple. Ou pire, ces termes répétés comme des écrans de fumée, pour endimancher le réel. Mon préféré? Compétitivité fiscale. Certains adeptes du capitalisme sauvage et du désengagement de l’état nous servent de la « compétitivité fiscale » à toutes les sauces cette année. Dans ce registre du camouflage, une tentative aussi maladroite que malheureuse fut celle de notre premier ministre qui a tout fait pour contraindre l’« austérité » à devenir de la « rigueur ».

« Rigueur, rigueur, rigueur! » Aucune figure de style, sinon l’euphémisme et la répétition abrutissante. Les Libéraux nous assenaient de la rigueur à chaque nouvelle coupure. Tant pis pour les services essentiels, nous sommes des gestionnaires responsables, nous utilisons le mot rigueur. Au diable les éducatrices, les enseignants et les travailleurs de la santé, nous assurons votre avenir avec notre belle grosse rigueur bien affutée! Ça ressemble à de l’austérité, ça répond à la description de l’austérité, ça pue l’austérité à plein nez et ça donne toutes les conséquences désastreuses de l’austérité, mais tatatam, c’est de la rigueur! Misère.

« Changement, changement, changement! » S’il y a une chose qui ne change pas, c’est l’utilisation continuelle du mot changement par nos politiciens en manque d’inspiration. Le proverbe veut qu’un mensonge répété dix fois devienne une vérité. Imaginez lorsqu’il est martelé mille fois et imprimé dix-mille fois encore; lorsqu’on en fait des dépliants, des t-shirts, des fanions et des sous-verres. J’ai failli m’étourdir tellement je roulais des yeux en voyant le nouvel autobus de la CAQ. « L’équipe du changement. » On va sûrement changer d’équipe au gouvernement, mais pour le changement en profondeur que l’on nous promet sur tous les tons à chaque élection, permettez-moi de demeurer dubitatif. Éviter le mot changement dans leur slogan aurait été une belle façon de démontrer leur volonté de faire les choses autrement, justement. Juste pour changer.