Réinventer le mutualisme

CHRONIQUE / Le constat est alarmant. Lundi dernier, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, connue sous l’acronyme IPBES, a rendu public son premier rapport au terme de trois ans de travail. Pour le moment, seul le résumé à l’intention des décideurs est accessible en anglais, mais la version française suivra bientôt et le rapport complet, un colosse de 1800 pages, sera édité et publié un peu plus tard cette année. L’IPBES est à la Convention-cadre sur la biodiversité ce que le GIEC est à la Convention-cadre sur les changements climatiques : un groupe international de chercheurs qui font une revue de la littérature scientifique récente et qui statuent sur les grandes tendances qu’on peut y trouver sur l’évolution de la diversité biologique.

Un million d’espèces sur la planète seraient en voie de disparition. Le chiffre est impressionnant, la réalité est cruelle. Depuis la nuit des temps, l’humanité dépend de la Nature. Les populations de chasseurs-cueilleurs ont quelquefois surexploité les espèces vivantes, mais comme elles en payaient le prix, leurs cultures ont intégré une cosmologie qui les incitait à rechercher un équilibre avec les écosystèmes dont dépendait leur survie. On parle de mutualisme. On pourrait résumer cette posture par « tout être vivant mérite le respect ». Avec l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans, l’attitude a beaucoup changé. « Ôte-toi de là que je m’y mette » serait la formule la plus appropriée pour caricaturer un brin. L’agriculture, même si elle doit compter avec la Nature, amène de profondes transformations dans les habitats et favorise certaines espèces aux dépens d’autres. On maximise ainsi le rendement du territoire en fonction de nos propres besoins et on fait disparaître les espèces concurrentes. Tant que l’activité agricole se déroule sur une portion acceptable du territoire, la résilience des écosystèmes permet tout de même un certain équilibre.

La diversité biologique rend d’importants services aux agriculteurs. La fertilité des sols dépend du recyclage des éléments nutritifs par les animaux, les bactéries et les champignons qui y pullulent. La pollinisation dépend des insectes, le contrôle des ravageurs des cultures dépend des oiseaux et des amphibiens. Nos ancêtres l’avaient compris, mais avec la société industrielle, l’utilisation massive des pesticides et des fertilisants minéraux a bouleversé les choses. Pire encore, ces substances affectent la biodiversité dans les cours d’eau qui drainent les terres cultivées. Le développement des villes et des industries, l’utilisation massive de carburants fossiles comme source d’énergie et la demande toujours plus grande en viande d’une population humaine en expansion contribuent aux changements climatiques qui à leur tour affectent la biodiversité. Pourtant, nous avons besoin des écosystèmes et en particulier des forêts pour lutter contre les changements climatiques.

Le rapport de l’IPBES nous rappelle que les destins de l’humain et de la Nature sont irrévocablement liés. Jamais nous ne pourrions avoir les moyens économiques de remplacer la valeur des services que nous donnent gratuitement les écosystèmes. Heureusement, il n’est pas trop tard si nous arrivons collectivement à appliquer le développement durable.

Plusieurs actions s’imposent. Nous avons d’abord le devoir de connaître et de reconnaître l’urgence de la situation. Les actions individuelles et collectives pour ramener la Nature dans nos jardins et la biodiversité dans nos cultures sont évidentes. Il faut plus d’agriculture biologique, plus de conservation des milieux humides, une règlementation plus sévère et un suivi plus serré des pêcheries, il faut mettre en place une économie circulaire moins avide de ressources et d’énergie. Bref, réinventer le mutualisme. Sans Nature, pas d’humanité et vice-versa !