Le retour du condor californien

CHRONIQUE / Avec une envergure de trois mètres, le condor californien est le plus grand des oiseaux qui parcourent l’espace aérien nord-américain. L’espèce n’a aucun prédateur. Pourtant, en 1982, il ne restait plus que 22 individus vivants. Son épitaphe était déjà rédigée dans la liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) où son statut est « pratiquement disparue » (critically endangered).

Les biologistes ont commencé à étudier le condor californien dans les années 1940, mais ils n’ont pu que constater son déclin sans trop comprendre par quel mécanisme disparaissait cet oiseau charognard. On en retrouve les traces fossiles il y a plus de 40 000 ans. À cette époque, il était associé aux mammouths et aux tigres à dents de sabre, une faune aujourd’hui disparue. Était-ce un déclin naturel ?

Dans un effort désespéré, il fut décidé de capturer tous les condors qui restaient et d’entamer un ambitieux programme de reproduction en captivité. Malgré les risques, le programme combinant les efforts d’agences gouvernementales et d’ONG a permis de renverser la tendance. Selon l’UICN, il y a aujourd’hui 44 adultes et environ 200 jeunes qui vivent en milieu naturel, à partir de la réintroduction d’oiseaux nés en captivité. Le millième poussin est né en mai dernier dans le Parc national de Zion en Utah. Environ 250 oiseaux sont maintenus en captivité. On peut aujourd’hui les observer dans le sud de l’Utah, en Arizona, en Californie et au Mexique dans le Baja California. Mais la partie n’est pas gagnée pour autant.

Les biologistes ont intensivement suivi les condors réintroduits pour essayer de comprendre les menaces qui les affectaient. Les causes habituelles, comme le manque de nourriture, l’effet des changements climatiques, la présence des villes et l’artificialisation du territoire qui expliquent habituellement la disparition des espèces ne semblent pas en cause. En revanche, les chercheurs ont identifié comme cause principale de la disparition du condor californien une sensibilité particulière au plomb. Mais comment ces oiseaux charognards peuvent-ils être exposés au plomb ?

La réponse est surprenante. Il semble que c’est en consommant des carcasses de gibiers abattus avec des munitions au plomb que les oiseaux ont été empoisonnés. Cela expliquerait que le déclin du condor californien, un oiseau sacré pour les Amérindiens, se soit produit au fur et à mesure de la conquête de l’Ouest américain. En conséquence, l’État californien a mis en vigueur une interdiction de toute munition contenant du plomb pour la chasse sur l’ensemble de son territoire en juillet 2019. C’est une façon de s’attaquer au problème à la source. En Arizona, on a initié un projet pilote avec des associations de chasseurs de cerfs pour les inciter soit à utiliser des munitions qui ne contiennent pas de plomb ou à ramasser complètement les restes de leur gibier.

Quelle leçon peut-on tirer de cette histoire ? Dans la grille d’analyse de développement durable de la chaire en éco-conseil, un objectif de la dimension écologique stipule qu’il faut prêter une attention particulière aux espèces à valeur symbolique. Grâce aux efforts consentis pour sauver le condor californien de l’extinction, on a pu mieux comprendre l’effet toxique d’un polluant en apparence anodin et prendre des mesures en conséquence. Malheureusement, la majorité des espèces vulnérables sur la planète n’ont pas cette chance. Certaines restant encore à découvrir, il n’est pas possible de protéger ce qu’on ne connaît pas. D’autres, comme les baleines noires, ne pourront jamais être reproduites en captivité.

La liste rouge doit cesser de s’allonger. Pour cela, la science est un impératif incontournable. Il faut systématiquement investir plus en biologie et en sciences de l’environnement si l’on veut pouvoir cohabiter longtemps avec une biodiversité florissante.