Bio ou durable ?

CHRONIQUE / Il y a trente ans, lorsque nous réfléchissions à faire du Saguenay-Lac-Saint-Jean un laboratoire de développement durable, la question des indicateurs de succès m’avait amené à postuler que la proportion d’agriculteurs certifiés bio pouvait être un bon candidat. La question a refait surface à l’occasion d’une entrevue à l’émission Y’a des matins, à l’antenne de la première chaîne de Radio-Canada, à la suite de l’initiative lancée par Carl Bouchard de devenir la première région du Québec 100 % biologique en 2050. En entrevue à la même émission, le 11 avril, Mario Théberge de l’UPA confirmait que la chose serait possible, mais que la région travaillait déjà sur l’agriculture durable, ce qui semblait plus à portée de l’ensemble des agriculteurs. Bio ou durable, quelle est la différence ?

Le deuxième des 17 Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 vise à : « éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ». Parmi les éléments qui caractérisent l’agriculture durable, on retrouve des « pratiques agricoles résilientes qui permettent d’accroître la productivité et la production, contribuent à la préservation des écosystèmes, renforcent les capacités d’adaptation aux changements climatiques, aux phénomènes météorologiques extrêmes, à la sécheresse, aux inondations et à d’autres catastrophes, et améliorent progressivement la qualité des terres et des sols. » Nulle part ne parle-t-on de certification bio. Mais bien sûr, l’agriculture biologique doit respecter un cahier de charges qui la qualifie automatiquement comme une agriculture durable. Alors, pourquoi ne pas viser 100 % bio ?

L’enthousiasme de M. Bouchard est justifié. Si le Saguenay-Lac-Saint-Jean pouvait voir toute sa production agricole certifiée biologique, ce serait une réalisation remarquable. Ce serait d’autant plus payant pour les producteurs puisque la demande mondiale pour les produits biologiques excède l’offre. De plus, si les produits de l’agriculture biologique pouvaient être transformés ici comme le seront les moulées biologiques de Nutrinor, la traçabilité des produits transformés augmenterait d’autant la valeur ajoutée des produits régionaux. L’idée est porteuse, surtout si on se donne une stratégie et un échéancier raisonnable. 2050 paraît tout à fait réaliste à cet effet. Mais, il y a un mais…

Les cahiers de charges de l’agriculture biologique sont très exigeants et doivent être vérifiés par des organisations spécialisées, indépendantes et compétentes. Certaines pratiques, qui sont pourtant tout à fait louables en termes de développement durable, ne sont pas autorisées en agriculture bio. À titre d’exemple, Saguenay valorise depuis 1991 une grande proportion des boues de ses usines d’épuration pour la culture de grains ou de fourrage servant à l’alimentation animale. Cette pratique contrôlée par des agronomes a fait l’objet d’études écotoxicologiques et ne présente aucun danger pour la santé ou pour l’environnement. Elle permet de substituer l’utilisation d’engrais chimiques et contribue au maintien de la qualité des sols. Nous avons même démontré en 2011 que c’était la meilleure utilisation de ces boues en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Récemment, nous avons reçu d’importantes subventions pour créer un nouvel engrais pour les bleuetières à partir d’un bioprocédé, dans une approche d’écologie industrielle. Lorsque nous avons interrogé un organisme de certification, on nous a clairement dit que ce produit ne pourrait pas être utilisé en agriculture biologique. Alors ?

Le nombre de producteurs et la proportion de la production agricole régionale certifiée biologique sont de bons indicateurs de développement durable. Mais être à 100 % biologique écarterait certaines pratiques d’agriculture durable. Il faudra peut-être travailler avec les organismes de certification pour élargir un peu les normes d’ici 2050 si on veut y arriver.