Brigitte Breton
Avec la crise actuelle, une bonne partie de la population réalise que l’hébergement et les soins aux personnes âgées reposent beaucoup sur le secteur privé.
Avec la crise actuelle, une bonne partie de la population réalise que l’hébergement et les soins aux personnes âgées reposent beaucoup sur le secteur privé.

CHSLD: une solution trompeuse

CHRONIQUE / C’est un leurre de croire qu’il suffit d’augmenter les salaires des préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD publics pour que les personnes âgées y soient mieux traitées. Le mal est plus profond et exige plus qu’un «plaster».

Le mea culpa livré vendredi par François Legault est courageux, mais aussi trompeur.

Le premier ministre admet qu’il aurait dû procéder plus tôt à un rehaussement des salaires des préposés dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

C’est un bon début, mais ce n’est qu’une partie de la solution pour que les «sages» et les «futurs vieux» voient avec moins d’appréhension le jour où ils perdront leur santé, leur autonomie et devront compter sur l’aide des autres. 

Si les conditions de travail des préposés aux bénéficiaires demeurent exécrables, si le nombre de patients à nourrir, à laver, à vêtir est élevé, si les horaires sont instables, si l’emploi est précaire, si la tâche est d’aller toujours au plus urgent et de mettre de côté l’humain, ce type d’emploi continuera d’être boudé même si le salaire est augmenté de quelques dollars l’heure.

Si tu pleures chaque jour en revenant du travail, ce n’est pas le salaire qui va te retenir longtemps auprès des personnes âgées.

Souhaitons que les discussions qu’auront sous peu les chefs syndicaux et le président du Conseil du Trésor ne porteront pas uniquement sur la paye. 

Il est également urgent d’améliorer les conditions et l’organisation du travail. L’exercice ne peut pas être bâclé sous prétexte que nous sommes en situation de crise. Il faut déjà préparer  «l’après».

Comme le répète le premier ministre Legault, «on va s’en sortir, les beaux jours s’en viennent». Encore faut-il de beaux jours à venir pour tous les préposés aux bénéficiaires, qu’ils soient dans le secteur public ou privé, qu’ils soient syndiqués ou non.

Comme l’écrivait la préposée Véronique Desrochers dans une lettre publiée lundi : «La crise, ça fait longtemps qu’on la vit, seulement avant, elle n’était pas diffusée 24h sur 24». 

Avec la crise actuelle, une bonne partie de la population réalise en effet que l’hébergement et les soins aux personnes âgées reposent beaucoup sur le secteur privé.

Faute de places dans les CHSLD publics et par souci d’économies, Québec compte beaucoup, et ce depuis des années, sur des CHSLD privés (certains conventionnés, d’autres non), sur des ressources intermédiaires d’hébergement et sur des résidences privées pour aînés pour combler les besoins de la population vieillissante.

Les conditions de salaire et de travail des employés de ces établissements doivent également être rehaussées si on a collectivement à coeur le sort des personnes âgées. Avant la pandémie, les préposés du privé touchaient 13 $ l’heure, comparativement à près de 22 $ pour ceux des CHSLD publics. D’où le roulement et la pénurie de personnel.

Certains, dans les rangs syndicaux, réclament depuis trois ans qu’un décret assure les mêmes conditions de travail partout. La demande a été réitérée au gouvernement caquiste l’automne dernier. En janvier, rappelait lundi La Presse canadienne, le ministre du Travail Jean Boulet répliquait toutefois que la demande d’obtenir un décret devait venir aussi des employeurs privés.

«On peut tout faire au gouvernement, par décret ou par loi spéciale», disait vendredi M. Legault. Il pourrait donc aussi se reprocher de ne pas avoir passé un décret pour fixer les conditions de travail des préposés dans le secteur privé et public, syndiqué ou non. 

Il s’en garde bien.  

Il n’a cependant aucune gêne à dire que c’est le désaccord des syndicats, qui préconisent une même augmentation pour tous, qui l’a empêché de bonifier les salaires des préposés dans les CHSLD.

À moins de détester viscéralement les syndicats, il est difficile de croire que c’est la seule explication.

Habituellement, les négociateurs, tant du côté patronal que syndical, sont capables de beaucoup de créativité pour trouver des arrangements qui sauront répondre aux objectifs de chacun et sauver les susceptibilités de tous.

La «négo» sur l’utilisation des fonds publics s’avère peut-être plus ardue au sein même du conseil des ministres. Quel niveau de services sommes-nous prêts à donner aux personnes âgées vulnérables et en perte d’autonomie? Quelle part du budget est-on prêt à consacrer aux «vieux» au Québec? Est-ce rentable politiquement? Quelles sont les exigences imposées au secteur privé et quel «per diem» doit être versé pour le bien-être des bénéficiaires?

Depuis maintes années, Québec se déleste de ses responsabilités. Il confie à d’autres établissements les services d’hébergement et de soins aux aînés sans toujours faire un suivi rigoureux des services qui y sont offerts. L’hébergement des personnes âgées en perte d’autonomie est devenu une «business» comme une autre pour certains. 

«En 2020, au Québec, il n’y a que 313 CHSLD publics, alors que le secteur privé est composé de 99 CHSLD privés (conventionnés ou non), de 950 ressources intermédiaires (RI) à but lucratif et de 1791 résidences privées pour aînés (RPA), dont 90 % sont à but lucratif», exposait la semaine dernière dans les médias Louise Boivin, professeure au département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais.

La professeure soutenait de plus que «la rentabilité des investissements privés dans les services d’hébergement et d’aide à domicile repose sur l’usage d’une main-d’oeuvre discriminée socialement (femmes défavorisées, personnes issues de l’immigration récente) contrainte d’occuper des emplois précaires et à statut temporaire, à faibles salaires et avantages sociaux, à horaires variables et à temps partiel». 

Pas de quoi être fier. Il ne faudrait pas par surcroît que le ralentissement de l’économie et l’accroissement du taux de chômage servent à justifier le statu quo.

Manifestement, la solution ne se limite pas à un rehaussement de salaire des employés du secteur public et par une discussion avec les dirigeants syndicaux. 

Le vieillissement de la population est un grand chantier qui interpelle la classe politique et la population depuis des années. Il est plus que temps de s’y mettre sérieusement.