Charles-Antoine Gosselin : « Plus jeune, je pensais que la vie, c’était une série de décisions que tu prenais entre 17 et 20 ans, qui allaient dicter toute la suite. »

Charles-Antoine Gosselin : choisir son linge soi-même

«Baisse ta garde mais ne baisse pas les bras/ Même si ta chance tarde, ne renonce pas/ Choisis tes combats, oublie le reste/ Et tout arrivera à la bonne adresse, tu verras », murmure Charles-Antoine Gosselin dans La vie te répondra, berceuse d’un grand inquiet s’adressant à lui-même afin d’apaiser ses angoisses (bien qu’une écoute initiale pourrait suggérer qu’il s’adresse à une dame). La chanson se trouve sur son premier album paru en avril dernier, Bleu soleil.

« Mon père est dentiste, mais il a toujours joué de la musique, au point où quand j’étais jeune, j’étais convaincu que dans chaque maison, il y avait une guitare », me raconte le sosie de Jésus de Nazareth, lors d’un de ses récents passages dans sa ville natale.


« Mon père était aussi ben chum avec Bertrand Gosselin [moitié du légendaire duo Jim et Bertrand]. Ils ont grandi ensemble à East Angus. J’étais kid et il venait chez nous avec sa grosse barbe et des instruments hallucinants : une vielle à roue, un dulcimer, une harpe. Mon père était fasciné par Bertrand et moi aussi. Ça a été mon premier vrai contact avec la musique. J’ai tout le temps su que j’allais faire ça dans la vie et mon père m’a toujours encouragé. Je me souviens très bien, j’étais en secondaire un, on était en char et j’ai dit : ‘‘J’aimerais ça jouer du drum’’. Il a répondu : ‘‘Say no more’’, il a fait un U-turn et deux minutes plus tard, j’étais dans la cave chez Musiqueville et je suivais mon premier cours. »


Pourquoi Charles-Antoine Gosselin a-t-il alors attendu de franchir la barre des 38 ans pour enregistrer un premier disque portant son propre nom? C’est beaucoup ce dont nous discuterons ce lundi midi-là. Mais nous parlerons aussi, d’abord, de cette maison que le Sherbrookois retape présentement à Saint-Anne-des-Lacs, où il vit désormais avec sa blonde. Êtes-vous bon en réno, jeune homme?


« Pas pire, pas pire », me répond-il humblement, avec au visage cet irrésistible sourire lumineux, reconnaissable entre tous. « Mais disons que j’ai le défaut d’être un peu trop doué pour rester dans ma tête — ma blonde me le dit souvent. Ça a l’avantage que le jour où je vais acheter le bois pour me construire une galerie, après avoir imaginé pendant un an toutes les étapes, ça se fait pas mal tout seul. »


Se claquemurer à l’intérieur de sa caboche présente cependant le désavantage de tirer le musicien vers les profondeurs du doute qui paralyse. Je pensais assez bien connaître Antoine (c’est ainsi que ses amis l’appellent), avec qui j’ai réalisé plusieurs entrevues du temps de ses groupes Jake and the Leprechauns et Harvest Breed. Je ne soupçonnais pas son troublant talent pour échafauder des scénarios catastrophes sur rien du tout.


« Je n’ai jamais été le meilleur bandmate au monde, parce que j’ai toujours été habité par la colère de ne pas avoir le guts de lancer mon propre projet », confie-t-il, alors que nous cheminons tranquillement vers le sujet du jour : ses atermoiements nombreux. « La musique, ça a longtemps été pour moi un moyen de montrer au monde que je suis bon. L’intention de départ, c’était de me faire dire après un show : ‘‘ Wow, t’as donc ben une belle voix’’.  C’est pour ça que je n’écrivais pas mes propres chansons de A à Z, parce que je savais que c’était impossible que tout le monde aime ça, et je ne savais pas si j’allais être capable de vivre avec ça. »


Ne devais-tu pas déjà réprimer cette appréhension en compagnie des groupes dont tu as été membre? « Avec Harvest Breed, c’est comme si j’avais toujours eu une protection de plus. On était six sur scène, j’écrivais seulement la musique, et j’arrivais devant un public qui n’allait pas forcément comprendre ce que j’allais chanter [les textes étaient en anglais]. Et puis on avait plein de références que personne ne pouvait attaquer : The Band, Wilco, Neil Young. C’était comme de mettre le suit du mannequin au Simons. Tu te dis : ‘‘Tout le monde va me trouver beau’’. Tandis qu’aller choisir ton linge toi-même au Winners, dans les affaires en spécial, sans être sûr si c’est beau, c’est toute une étape. »


« Antoine, c’est-tu assez le fun à ton goût? »
Bleu soleil, l’album que Charles-Antoine Gosselin porte à la scène vendredi au Vieux Clocher de Magog, se révèlera donc au cours de notre conversation moins comme la chronique des tumultes amoureux d’un couple à la croisée des chemins, et davantage comme le journal de bord d’un total tourmenté apprenant peu à peu à contempler l’existence autrement qu’à travers les lunettes du pire devant inévitablement s’abattre sur lui.


Choisir ses combats, cette idée que tu évoques dans La vie te répondra, ça veut dire quoi pour toi, aujourd’hui? que je lui demande. « Ça veut dire prendre un problème à la fois, ne pas s’éparpiller. Disons que j’ai longtemps eu peur que si j’écrivais une toune poche, je serais étiqueté poche pour le reste de ma vie. »
Et c’est exactement cette insoutenable crainte de l’échec qu’exorcise Charles-Antoine dans En attendant que fonde l’hiver, une autre de ses chansons d’abord adressées à lui-même. Extrait : « Les risques que l’on n’a pas pris/ On finit par nous prendre/ Nous prendre même l’envie de chercher à se comprendre/ Comme si tout pouvait changer, sans que nous on change/ comme si tout devait arriver sans qu’on prenne de chances. »


« Plus jeune, je pensais que la vie, c’était une série de décisions que tu prenais entre 17 et 20 ans, qui allaient dicter toute la suite », se rappelle en toute candeur le beau barbu. « Ça m’intimidait, évidemment. J’ai fini par comprendre que pour écrire un album, il fallait d’abord que j’écrive un texte, puis que je mette de la musique dessus, puis que je l’enregistre. Il fallait que je prenne plaisir à chaque petite étape. Parce que la vie, c’est juste une succession d’étapes. Quand j’ai découvert ça, j’ai tellement trippé, mon gars! Je n’étais plus sur le stage à me demander : ‘‘Ils me trouvent-tu bon? ’’ J’étais sur le stage et je me disais : ‘‘Pis, mon Antoine, c’est-tu assez le fun à ton goût? ’’ Et quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu des gens qui, eux aussi, avaient du fun. »  

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Charles-Antoine Gosselin monte sur la scène du Vieux Clocher de Magog le 6 octobre à 20 h 30