Fernande Collard a vécu une vie bien remplie, et c’est par sa famille qu’elle s’est accomplie. C’est d’ailleurs ce qui la tient. Ça, et le fait qu’elle a toujours regardé en avant.

Célibataire le matin, mariée le soir

CHRONIQUE / Vous connaissez la course aux mariages?

C’était en 1940, l’évêque avait donné une dispense de la guerre pour les hommes mariés au plus tard le 15 juillet.

«On a triché un peu...»

C’était le lendemain, le lundi 16 juillet, Fernande Collard se souvient très bien de cette journée-là. Elle avait commencé comme les autres jusqu’à ce que Fredo, un cousin lointain, débarque avec une caisse d’oranges et qu’il la dépose sur la table. Devant sa mère. «On n’avait jamais vu autant d’oranges.»

Fredo a commencé «ses instances» pour que la mère de Fernande accepte que sa fille se marie avec un certain Clément, qui avait un œil dessus, et qui n’avait surtout pas le goût de partir à la guerre. «Elle lui a dit “Fredo, ôte-toi de mes jambes, j’ai un ragoût à faire! ”, et Fredo a insisté. “Dites oui...”»

Elle a fini par lâcher un «oui» irrité pour avoir la paix.

«C’est comme ça que ça s’est décidé, sur ce ton-là. Clément est arrivé, ma mère était au piano. Je suis allée voir mon père et je lui ai demandé “qu’est-ce que je fais”» Il m’a dit, “tu as 21 ans, fais ce que tu veux, penses-y.” Je me suis dit “ma mère a voulu, le Bon Dieu aussi... OK”.»

Elle avait un prétendant, tant pis. Elle s’est mariée à 21h ce soir-là.

N’a plus revu Fredo.

Elle est allée habiter avec son mari chez ses beaux-parents. «Ma carrière d’enseignante s’est terminée là», c’était comme ça dans le temps, une femme mariée ne travaillait pas. Elle a accouché de Léonce l’année suivante. «En 1942, il manquait de prof, ils m’ont demandé... j’ai dit «oui» sans en parler à mon mari!»

Elle s’est vite fait rappeler à l’ordre. Par le curé. «Un jour à la confesse, je lui ai dit que j’avais un enfant, que je trouvais que c’était assez, et que je voulais continuer à enseigner. Il m’a répondu : “vous êtes partie pour aller chez le diable en direct, vous devez accepter les enfants de Dieu.”»

Elle a laissé l’école, a eu 15 grossesses en 19 ans, 11 enfants.

Elle habitait au Lac-Saint-Jean, à l’Ascension. Fernande précise, «L’ascension-de-Notre-Seigneur», c’est le vrai nom du village. Elle et son «beau» Clément s’y sont bâti une maison, Clément était mécanicien diesel, il était parti travailler toute la semaine. «Il était vaillant. Il n’a jamais manqué une heure d’ouvrage. Il arrivait le vendredi soir et repartait le dimanche.»

Elle restait seule avec les enfants, à faire la cuisine, le ménage, la couture. Et à leur enseigner. Elle voulait que tous ses enfants aient un diplôme, ils l’ont tous décroché. Elle savait la valeur de l’éducation.

Sa famille faite, elle avait toujours le goût de faire l’école, malgré les conventions. «J’ai appliqué comme prof, ils m’ont rappelé et m’ont dit : “vous êtes engagée pour septembre! Mais je n’étais plus à jour, j’avais du rattrapage à faire.”»

Elle a fait ça le soir, en plus du reste.

Elle a enseigné de 1962 à 1982, toujours avec la marmaille à la maison. «Ce n’était pas facile... On a tu fait des choses qui n’ont pas bon sens, hein?» Cette fois-là, le curé ne l’a pas rappelée à l’ordre.

Clément non plus.

Elle a aimé enseigner. Sa fille Claire se rappelle que «maman disait que lorsqu’elle s’en allait enseigner le matin, elle avait l’impression de partir en vacances.»

Elle avait 30 élèves.

Elle avait 63 ans quand elle a pris sa retraite, elle et son Clément en ont profité pour voyager, aller en Gaspésie avec leur roulotte, faire un tour en France pour rendre visite à leur fille. Et tisser. «À eux deux, au Cercle des Fermières, ils ont tissé des dizaines de serviettes et de belles nappes dont nous avons tous hérité, m’a raconté Claire. Ils se sont mis à jardiner pour le plaisir et à fleurir   le tour de la petite maison.»

Ils ont vieilli ensemble.

Ils se sont acheté un chalet. «Étant donné que j’avais travaillé, on avait l’argent pour ça.» Elle gagnait plus que son mari.

Clément est parti en 1995, Fernande est restée cinq ans dans sa maison, avec son auto. Et son piano. Elle a décidé de s’en venir à Québec en l’an 2000 pour se rapprocher de ses enfants. «Vendre ma maison, ça a été très difficile. J’ai beaucoup pleuré. Mais je ne l’ai pas regretté.»

Elle ne garde, de sa vie, aucun regret.

Elle a gardé son piano.

Elle a choisi un bel appartement dans une résidence pour aînés bien tenue, avec une vue imprenable sur les Laurentides. «Quand je suis arrivée ici, je ne connaissais personne. Pour que l’adaptation soit plus agréable, je me suis impliquée.» Elle a mis sur pied une chorale. «Ils appelaient ça les mardis soirs de Fernande Collard.»

La chorale s’est tue il y a quelques années. «Je n’ai pas trouvé de relève.»

Fernande a commencé un blogue un 2009, le blogue de Mamfleur, elle y publiait des photos et y racontait ce qu’elle faisait. «Je n’ai plus le temps». Elle a délaissé son blogue pour Facebook, elle est «dans un groupe secret — on est 49 —» avec sa famille, elle ne manque pas une occasion d’y mettre son grain de sel. Elle a ses rendez-vous sur Facetime avec ses enfants chaque jour, «mon Gilles à 8h30, mon Gabriel à 10h».

Son iPad n’est jamais bien loin, il était sur la table de la cuisine quand je suis allée la rencontrer.

Sa fille Claire était là.

Ses chaudrons aussi restent à portée de main, elle continue à cuisiner ses desserts et ses soupes, elle fait affaire avec un traiteur pour ses repas, elle aime mieux ça que de descendre à la salle à manger. Elle a sa soupe préférée. «Ma soupe aux légumes, je l’aime tellement. Je mets des herbes salées, je fais mon bouillon avec des pilons.»

C’est son secret. «Avec des pilons, tu te trompes pas!»

Fernande a une santé de fer, à part le cœur qui faisait des siennes. «Mon cœur était pour arrêter, ils m’ont mis un pacemaker. J’ai été chanceuse, ils n’en posent pas d’habitude à 98 ans! Et ils m’ont dit que c’était bon pour 10 ans...»

Fernande s’est interrompue, elle s’est tournée vers Claire. 

«Tu sais, la question que tu m’as posée l’autre jour, tu voulais savoir qu’est-ce qui me tenait? Je ne t’avais pas répondu. Eh bien, la réponse, c’est toi. C’est toute vous autres, ma famille.»

Et parce qu’elle a toujours regardé en avant.