Raymond Poulin est devenu prêtre, mais pas curé, il n’a jamais eu de paroisse pour lui.

Ce que devrait être Noël

CHRONIQUE / Raymond Poulin avait sept ans quand il a su qu’il allait devenir prêtre, pendant une messe à l’église de Stoneham.

Il pensait son chemin tout tracé.

Il a fait son cours secondaire avec les frères de l’instruction chrétienne à Saint-Romuald, puis il s’est inscrit au séminaire de Québec, «le grand», où sont formés les prêtres. Il suivait son plan de match.

Jusqu’à ce qu’il arrive en Beauce, pour son stage, après avoir fait un bac en théologie. «C’était dans le temps de Roch Thériault, qui emmenait des jeunes vivre avec lui. J’étais allé dans un de ses cours pour voir. C’était un cours pour arrêter de fumer, il y avait un repas végétarien. C’est là qu’il identifiait les personnes vulnérables…»

Raymond a fondé un Café chrétien pour faire contrepoids.

Il côtoyait toute sorte de monde. «J’allais beaucoup auprès des jeunes motards, dans les hôtels. Des fois, à 3h, j’allais en reconduire. J’étais là pour les accompagner, les aider. Qu’ils croient ou pas, ça ne me dérangeait pas. Je n’étais pas by the book

Le prêtre qui supervisait son stage, lui, l’était.

Raymond a été «remercié» du Séminaire. «Je n’étais pas assez traditionnel. Je portais une veste carreautée…»

On est loin du col romain.

Les gens du coin ont signé une pétition pour qu’il reste, rien n’y fit. Raymond a dû trouver un plan B. Il a pris le chemin de l’université, a fait une maîtrise en théologie, puis s’est retrouvé à Thetford Mines pour travailler. En 1981, un coup de fil de monseigneur. «C’était Louis-Albert Vachon, il était au courant de mon dossier. Il a pris l’initiative de me contacter et il m’a ordonné.» 

Raymond est devenu prêtre, mais pas curé, il n’a jamais eu de paroisse pour lui. Il s’est impliqué pendant cinq ans dans celle de St-Mathieu, où il a mis sur pied une maison pour accueillir les gens qui sortaient de prison, une autre pour les jeunes. Il a travaillé avec des couples séparés, à une époque où c’était mal vu par l’Église. «Je les ai pris comme ils étaient.»

C’est un peu ça la constante dans la vie de Raymond, ne pas juger les gens. 

Et leur donner un coup de main.

C’est comme ça qu’il s’est retrouvé à l’Université d’Ottawa pour faire des études en psychologie, un bac, puis un autre bac et une maîtrise à l’Université de Trois-Rivières. Il a fait le plein d’«outils pour aider».

Il est venu prêter main-forte dans celle de Saint-Roch. «Je venais en aide à ceux qui cognaient à notre porte.»

Et ça cognait souvent.

Après, Raymond s’est fait embaucher comme psychologue au CLSC de Bellechasse, partageant aussi son temps comme aumônier au centre d’hébergement Paul-Gilbert. «Je n’ai pas suivi un parcours traditionnel.»

Rien à voir avec qu’il avait imaginé à sept ans.

Il n’avait pas imaginé non plus qu’il composerait des chansons, qu’il ferait des albums. «Quand j’étais enfant, ma tête était comme un poste de radio, je chantais tout le temps. Mais je n’y croyais pas.» 

Il a composé sa première chanson après avoir accompagné une mourante, elle avait 40 ans. «Elle est décédée du cancer. Elle était chez elle en soins palliatifs, ça m’avait beaucoup touché. Je me suis mis à écrire pendant la nuit, dans la semaine avant le décès. Je l’ai chantée pendant les funérailles…» 

La famille avait engagé le ténor Pierre Boutet pour chanter pendant la cérémonie. «Il m’a demandé s’il pouvait reprendre Souviens-toi de nous à d’autres funérailles.» 

Raymond s’est mis à écrire plein de chansons, le plus souvent pour quelqu’un qu’il accompagnait, ou simplement des gens qu’il croisait. Comme ce couple, la femme habitait au centre, son mari venait la voir chaque jour. Comme cette dame qui répétait toujours «ça fait du bien au cœur».

Raymond a fait un, puis un autre album. Il vient de sortir son quatrième, L’enfant de Noël, avec des compositions et des classiques. Il l’a fait avec des musiciens qui ont croisé sa route et avec qui il s’est lié d’amitié. De ceux-là, le directeur musical Guillaume Saint-Laurent, la chanteuse Mélissa Dubé et François Rioux des Lost Fingers. Fred Saint-Gelais a mixé le tout.

Sur la pochette, l’église de Stoneham, celle-là même où il rêvait de devenir prêtre en fredonnant.

Raymond m’a parlé d’un concert qu’il a donné en novembre, il m’a montré un album de photos, a attiré mon attention sur une en particulier. Sur la grande brune à gauche, Audrey. «Audrey a un accident d’auto quand elle avait 24 ans, elle a eu un sévère traumatisme crânien.» 

Il a assisté à une rencontre où «une vingtaine de professionnels» discutaient de son cas. «Tout le monde était unanime, ils disaient qu’il n’y avait absolument rien à faire avec elle, qu’elle passerait toute sa vie au centre d’hébergement, en fauteuil roulant, sous forte médication.»

Elle avait de graves troubles de comportement, frappait tout le monde qui s’approchait d’elle. Raymond aussi. Mais il continuait à aller la voir. «J’essayais de l’intéresser à quelque chose. Je lui ai proposé l’onction des malades, mais elle frappait… alors je lui ai dit de joindre ses mains.»

Il allait la voir deux à trois fois par semaine. «Je lui parlais, son humeur était beaucoup mieux.»

Il y avait aussi la mère d’Audrey qui se dévouait totalement à sa fille. «Elle s’était mis dans l’idée de faire tenir sa fille debout, elle a réussi. Elle a réussi à lui faire faire quelques pas avec une marchette. Puis sans marchette.» 

Audrey est parvenue à manger normalement. «Audrey est allée habiter chez sa mère, elles sont même allées en voyage en République dominicaine.» Rien à voir avec les sombres pronostics des professionnels. «Ce qui fait la différence, c’est de s’investir avec quelqu’un. De prendre le temps.»

Le soir de notre rencontre, Raymond a parlé à Audrey et à sa mère, il leur a dit qu’il m’avait parlé d’elles. «Elles étaient contentes de cela», m’a écrit Raymond le surlendemain. À l’imparfait. Audrey est décédée pendant la nuit, sa mère l’a trouvée le matin. Elle avait 30 ans.

J’ai tout de même choisi de vous en parler, ça reste une belle histoire.

C’est un peu ce qui revient dans les histoires de Raymond, comme une ode à la vie, malgré tout.

C’est ce que devrait être Noël.

Pour plus d’info: www.raymond-poulin.com