Alexei Emelin

Ce but-là

CHRONIQUE / Presque trois ans déjà, je vous parlais de Thomas*, sa mère m’avait écrit pour me parler de son fils qui était mis à l’écart à l’école.

Parce qu’il était un «handicapé invisible».

Thomas est dysphasique, il en arrachait plus que les autres à l’école. À 10 ans, il avait aussi de la difficulté à se faire des amis et, quand il s’en faisait un, il ne le lâchait pas d’une semelle. Tellement que la mère d’un garçon avait dit à son fils de ne plus parler à Thomas, de faire comme s’il n’existait pas.

À l’école, on avait dit à la mère de Thomas que, plus les enfants grandissent, plus les enfants différents sont exclus.

Elle ne savait plus quoi faire.

J’avais raconté son histoire pour que les gens sachent qu’un handicap, ça n’est pas toujours évident comme un bras au milieu du front. Sa mère voulait juste que les gens soient conscients, qu’ils essayent de comprendre avant de juger, avant de dire à leur enfant de ne pas parler à un petit gars différent.

Alexei Emelin, alors le numéro 74 du Canadien de Montréal, était tombé sur cette histoire, qu’une amie lui avait traduite. Il avait décidé d’écrire à Thomas, de lui dire que, lui aussi, quand il était arrivé de Russie, il se trouvait à part des autres, il avait eu bien du mal à saisir les codes d’ici, et la langue.

Thomas a lu la lettre, traduite par la même amie.

«Je pense, Thomas, qu’il faut donner du temps aux autres pour qu’ils apprennent à nous connaître pour voir que, finalement, nous ne sommes pas si différents d’eux. J’aime jouer, j’aime rire, j’aime le hockey et j’aime ma famille. Pas vraiment très différent de mes coéquipiers, n’est-ce pas?

«De mon côté, j’ai travaillé très fort à comprendre la langue et tous les modes de fonctionnement ici au Canada. Je t’encourage donc à faire la même chose et à travailler fort pour comprendre le langage et les modes de fonctionnement dans ta classe. Par contre, j’ai eu la chance d’avoir l’aide et les encouragements de mes coéquipiers de l’équipe... Je pense que tes camarades de classe peuvent en faire autant, n’est-ce pas?

«Vous êtes une équipe, non? 

«Et j’aimerais que tu leur lises cette lettre parce que je voudrais qu’ils sachent que le prochain but que je compterai, je le ferai pour toi, cher Thomas, et pour tes camarades de classe aussi car, pour moi, vous faites tous partie de la même équipe.»

Thomas l’a gardée pour lui, il avait peur que les autres ne le croient pas.

Il était déjà un fan fini du Canadien, sauf que là, il regardait les matchs autrement, il attendait son but. Le 29 mars 2016, Thomas et sa mère ont bondi de joie quand le défenseur a envoyé la rondelle dans le filet, un coup de palette franc. Ils se sont rassis aussi sec, l’arbitre a refusé le but. Les reprises vidéo ont montré qu’un coéquipier a mis son bâton entre les jambières du gardien.

N’empêche. Pour Thomas, le but était bon.

Alexei lui a donné la rondelle.

Alexei a aussi invité Thomas et ses parents à venir voir un match du Canadien, à venir le rencontrer après le match. 

Thomas a demandé à sa mère de l’inscrire au hockey, elle n’était pas chaude à l’idée, vu que son gars avait besoin de tout son petit change pour ses devoirs et ses leçons, pour ne pas échouer son année. Elle s’est laissée convaincre, en espérant qu’il ne se fasse pas rejeter par l’équipe comme il s’était fait rejeter de sa classe.

Il a fait sa place, tranquillement.

Il a d’abord joué comme gardien, il ne l’a pas toujours eu facile, il s’est fait compter des buts, mais il n’a pas lâché. Et l’équipe ne l’a pas lâché. La mère de Thomas a travaillé avec l’entraîneur pour mettre les chances de son côté, pour l’encourager quand il fallait, pour lui faire savoir qu’il méritait ses épaulettes.

Mais qu’il devait, aussi, continuer à travailler d’arrache-pied à l’école, pour ne pas échouer son primaire.

Sa mère a continué à m’écrire pour me parler de son fils. J’ai eu droit au récit de certains matchs. «On a gagné 6 à 1. Thomas a fait des arrêts de MA-LA-DE, dont un tir et deux retours coup sur coup. [...] Encore plus cette année, il se crée des amitiés et vit des chances d’augmenter son estime de soi.»

Il faisait vraiment partie de l’équipe.

Il goalait un match, jouait le suivant. Et puis un jour, il a compté un but, son premier, il a su que tout était possible. 

Il y avait la petite sœur d’un coéquipier, à peine quatre ans, elle avait de l’admiration pour Thomas. Un jour, alors qu’il allait sauter sur la glace, elle se tenait près de la porte, lui a souhaité «bon match» en lui faisant un bisou volant. Il s’est approché d’elle et lui a murmuré à l’oreille : «Le prochain but, je vais le compter pour toi.»

Il a tenu promesse, comme Alexei.

Mais ce n’est pas là son plus grand exploit. De peine et de misère, Thomas a passé sa sixième année, in extremis, mais quand même. Sa mère l’a inscrit dans une école privée qui offre un programme adapté pour des jeunes qui, comme lui, en ont arraché pendant leur primaire. «Ça se passe très bien. Pour la première fois de sa vie, il est content de partir à l’école le matin.» La vraie victoire est là. «Après toutes ces années à ne pas se sentir bon, ça fait du bien. Heureusement qu’il a eu le hockey, ça lui a montré qu’il était capable d’avoir des succès.»

Alexei, lui, est retourné jouer en Russie, après avoir été échangé aux Predators de Nashville. «Dans le cœur de Thomas, Alexei est encore très important. Il se souvient qu’un jour, quelqu’un a cru en lui...»

* Nom fictif