Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

«Ça ne peut pas continuer comme ça»

CHRONIQUE / -Elle est où, maman?

-Elle n’est pas là.

La fillette de trois ans a continué à manger ses céréales avec appétit, comme si de rien n’était. «La DPJ a appelé vers 22h, ils avaient besoin d’une famille d’accueil en urgence. La petite dormait quand elle est arrivée chez nous, elle s’est endormie dans son lit et elle s’est réveillée ici. […] Elle n’a pas réagi plus que ça quand on lui a dit que sa mère n’était pas là, elle avait dû vivre ça plusieurs fois avant.»

Josée n’en revenait pas. «On a fait vivre ça à un enfant. Même nous, comme adulte, on ne voudrait pas vivre ça.»

La DPJ est venue la reprendre pas longtemps après, Josée et Claude ne savent pas ce qu’elle est devenue, mais ne peuvent s’empêcher de penser aux conséquences de balloter des enfants d’une famille à une autre, au point où ils ne se formalisent même plus de se réveiller chez de parfaits inconnus.

Et après, on s’étonne qu’ils tournent mal.

Josée et Claude sont une famille d’accueil depuis une dizaine d’années, surtout pour des enfants qui ont besoin de s’amarrer pour longtemps. Un de leurs enfants est arrivé à quelques semaines, la mère n’en voulait plus, l’adoption a rapidement été envisagée pour que le petit puisse rester là.

Il y est depuis des années maintenant.

Un autre enfant a été adopté, mais le chemin a été beaucoup plus sinueux, jalonné d’embûches et d’acharnement. Pendant plus de cinq années, la DPJ a maintenu des contacts avec la mère de quelques heures par semaine, au détriment de l’enfant, qui a été placé alors qu’il était bébé. «Il ne voulait pas y aller, c’était terrible. Il pleurait, il hurlait quand on l’attachait dans la voiture. Ça a été épouvantable. L’intervenante nous disait : «on n’a pas le choix…»»

Et pourtant, dès qu’une nouvelle intervenante est arrivée, elle a bien vu que ça n’avait aucun sens. «Quand on a changé d’intervenante, elle a proposé qu’on aille vers l’adoption. Elle a dit : “je n’en dors pas la nuit, je n’en reviens pas qu’ils l’aient brisé à ce point… tout ce qu’ils lui ont fait.”» À presque 10 ans, l’enfant a un grave trouble d’attachement. Pendant toutes ces années, il ne comprenait pas pourquoi les deux personnes qui devaient le protéger s’acharnaient à lui faire subir ça chaque semaine.

Pendant des années. 

Même s’il n’y avait aucune chance qu’il retourne vivre avec sa mère biologique, le tribunal ayant ordonné, presque au début du placement, qu’il reste placé jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de 18 ans. 

Même chose pour un autre enfant placé dans cette famille qui va passer une journée par semaine chez sa mère, qui en revient complètement perturbé, avec de gros problèmes de sommeil, qui met deux à trois jours à se replacer. «Ça n’a rien de drôle. On nous a dit : «prenez ça comme une journée où il irait à la garderie.» Et pour cet autre enfant pour qui Josée a «osé» s’inquiéter de la quantité de familles dans lesquelles il avait été placé, «on s’est fait répondre par une supérieure : «des petites racines, ça repousse vite, ce n’est pas grave!»

On leur a reproché de trop prendre ça à cœur. «Ils nous disent : «c’est à vous à gérer vos émotions.»

Josée et Claude savent que des petites racines, au contraire, c’est très fragile. Et qu’il faudrait tout faire pour ne pas les déraciner. Comme cette fillette qui est arrivée dans leur maison alors qu’elle avait quelques semaines, sa mère ne s’en occupait pas et son père était en prison. «Elle est restée chez nous deux ans et, lorsque le père est sorti de prison, ils lui ont donné l’enfant.»

Le père a repris graduellement la garde, l’intervenante était obnubilée par lui, se souvient Claude. «Elle sortait de l’école, elle disait : «il est fin, il s’en occupe tellement bien». Mais quand la fillette revenait chez nous, c’était évident que ça ne fonctionnait pas, il y avait des gros problèmes avec les soins d’hygiène de base.»

L’intervenante ne s’en formalisait pas, elle lui trouvait même des excuses.

Josée et Claude ont su qu’il y a eu d’autres signalements pour la petite et d’autres placements en famille d’accueil. «C’était écrit dans le ciel, soupire Josée. Le père part sur des dérapes, il se drogue. Elle a une belle vie cette petite fille, non?»

Non.

En 10 ans, le couple a accueilli plusieurs enfants, assez pour constater que c’est souvent l’intervenante qui fait la différence. «C’est simple, l’avenir des enfants dépend de l’intervenante qu’on a. Tu fais ça avec ton cœur et tu te dis : «ils ne peuvent pas faire ça, ils font tellement de choses dommageables». […] À quoi ça sert de maintenir des contacts quand tu sais que l’enfant ne retournera jamais? Une fois, j’ai dit à une intervenante : «si tu as l’intention que l’enfant retourne, donne-lui en des contacts en masse, mais sinon, on arrête ça».»

Elle n’a fait ni l’un ni l’autre.

«Il y a de bonnes intervenantes, mais elles sont brûlées, déplore Claude. Et quand l’intervenante est bonne, ça se passe mieux, les décisions sont prises en fonction de l’enfant, et du gros bon sens. […] Pour le deuxième enfant qu’on a adopté, on avait une super bonne intervenante, elle savait que ça ne s’en allait nulle part. Elle en a parlé à la mère, elle a accepté, et ça s’est super bien passé.»

L’enfant est heureux aujourd’hui, sa mère lui rend parfois visite. «Et ça se passe vraiment très bien.»

Quand Josée et Claude ont levé la main pour devenir famille d’accueil, le couple ne se doutait pas à quel point le système de protection de l’enfance peut être lourd et compliqué.

«Tu ne peux pas imaginer ce que c’est la DPJ tant que tu n’es pas dedans. Un moment donné, on a failli arrêter tellement ça heurtait nos valeurs. […] Il faut qu’il se passe quelque chose, ça ne peut pas continuer comme ça. Il y a des enfants qui meurent, mais il y a aussi beaucoup d’enfants qui endurent.»

Qui meurent par en dedans.

* Prénoms fictifs