En brandissant d’abord la carotte plutôt que le bâton comme le faisait son prédécesseur libéral, la ministre de la Santé Danielle McCann connaîtra-t-elle plus de succès? Le gouvernement de François Legault pourra-t-il se présenter devant l’électorat en disant qu’il a accru l’accès aux soins de première ligne?

Une carotte, un médecin de famille

CHRONIQUE / Docteur, aimez-vous les carottes? La ministre de la Santé, Danielle McCann, et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec en proposent pour 46 millions $ aux médecins qui prendront plus de patients en charge. Souhaitons que cette fois-ci, la recette retenue soit également digeste pour les malades et les contribuables.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement québécois sort le chéquier et le plat d’incitatifs financiers pour influencer le comportement des médecins et les inciter à recevoir plus de patients dans leur cabinet. 

Les résultats ont été jusqu’à maintenant plutôt mitigés. Les patients orphelins de médecin de famille se comptent encore par milliers et même ceux qui en possèdent un, n’y ont pas toujours accès rapidement.

En 2015, la Vérificatrice générale avait exposé dans un rapport que le ministère de la Santé et la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) exerçaient un suivi peu serré des sommes versées aux médecins et de l’efficacité des mesures incitatives. À la fin de 2018, la Vérificatrice notait certes des améliorations, mais relevait encore certaines lacunes dans les façons de faire de la RAMQ. 

Est-ce que l’approche retenue par la ministre McCann et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) sera plus bénéfique pour les patients?

Les 46 millions $ auraient pu être versés à tous les médecins en haussant le montant accordé pour une consultation. «Les médecins auraient pu toucher les 46 millions $ sans rien faire de plus», explique le président de la FMOQ, le DLouis Godin. Il dit que la FMOQ a préféré donner plus de services à la population avec cette somme déjà prévue dans l’entente convenue avec le gouvernement libéral. 

La ministre de la Santé estime que l’incitatif financier de 10 $ par dossier — 7500 $ par année de plus pour un médecin qui aura plus de 750 patients inscrits et 15 000 $ pour celui qui en comptera plus de 1000 — permettra à 175 000 Québécois d’avoir enfin un médecin de famille. 

Vraiment? 

Si un médecin gagne déjà 240 000 $ par année, un supplément de 7500 $ va-t-il vraiment le convaincre de prendre trois patients de plus s’il en a déjà 747, ou 250 malades de plus s’il traite présentement 500 patients? 

S’il a toujours l’obligation de consacrer du temps de pratique à l’hôpital ou au centre d’hébergement et de soins de longue durée, s’il préfère cette pratique à celle au cabinet, un médecin sera-t-il vraiment enclin à inscrire des patients supplémentaires pour 7500 $ de plus? Jugera-t-il que sa tâche est déjà bien assez lourde, que sa paye est déjà suffisante, qu’il préfère avoir plus de temps pour lui et sa famille?

Les critiques des médecins ont été virulentes lorsque Gaétan Barrette, l’ancien ministre de la Santé et ancien président de la Fédération des médecins spécialistes, a voulu leur imposer des quotas de patients pour diminuer le nombre de malades orphelins de médecins de famille. Ils ont dénoncé cette «médecine à la McDo». 

En brandissant d’abord la carotte plutôt que le bâton comme le faisait son prédécesseur libéral, Mme McCann connaîtra-t-elle plus de succès? Le gouvernement de François Legault pourra-t-il se présenter devant l’électorat en disant qu’il a accru l’accès aux soins de première ligne?

Louis Godin rappelle qu’en bonifiant il y a trois ans et demi la rémunération des médecins qui avaient plus de 500 patients, plus d’un million de personnes ont été prises en charge par un médecin de famille. Le président admet toutefois que l’incitatif était plus important que celui mis actuellement sur la table. 

Même s’il est persuadé que l’objectif de 175 000 nouveaux patients inscrits sera atteint, il ne veut toutefois pas d’un thermomètre public pour suivre la progression. «Ce n’est pas une campagne de Centraide. Ce n’est pas une campagne de souscription». 

Le Dr Godin estime que les données de la RAMQ permettent de suivre au quotidien les résultats et qu’il n’est pas nécessaire que les partis politiques s’interpellent de façon partisane pour savoir si la cible de nouveaux patients inscrits est atteinte ou non.

Les relations sont harmonieuses jusqu’à maintenant entre la ministre McCann et le «syndicat» des médecins omnipraticiens. Les parties entameront toutefois sous peu des travaux afin de mettre en place un nouveau mode de rémunération des médecins. Ce n’est pas une «petite affaire», selon M. Godin.

Les deux parties s’entendant pour apporter des changements, mais le sujet demeure délicat et complexe. Quelle sera la part de la rémunération à l’acte, de la capitation, du salariat dans le futur modèle québécois? Le président Godin ne s’avance pas sur ce qu’il considère le modèle idéal. Il juge toutefois que l’Ontario consacre une faible proportion — 15 % — à la rémunération à l’acte. Au Québec, c’est de l’ordre de 70 %. La capitation représente environ 30 % de la rémunération des médecins. 

En 2009, le Commissaire à la santé et au bien-être invitait Québec à revoir le mode de rémunération des médecins, estimant qu’une mixité de modalités (capitation, à l’acte, salariat) favorisait l’interdisciplinarité, notamment avec les infirmières. 

Le Québec se met enfin au travail. Comme il a enfin décidé de faire appel davantage aux infirmières praticiennes spécialisées, comme le font d’autres provinces depuis des années, pour améliorer l’accès à des soins. Il y a de l’espoir.