Directrice générale de Moisson Québec, Élaine Côté donne l’exemple de la pression que peut exercer une forte activité économique sur le coût des loyers.

Plein emploi et ventres vides

CHRONIQUE / Ceux qui persistent à croire qu’il suffit de créer des emplois et de réduire le chômage pour que tout le monde mange à sa faim doivent une fois de plus se raviser. Les banques alimentaires du Québec et du Canada ne souffrent pas encore d’une pénurie d’utilisateurs.

Dans la grande région de Québec, quelque 50 500 personnes doivent chaque mois compter sur de l’aide alimentaire.

L’économie tourne rondement, le maire Labeaume et des entreprises cherchent diverses façons de combler leurs besoins en main-d’œuvre pour qu’elles roulent à plein régime, mais au même moment, des hommes, des femmes et des enfants doivent se fier aux banques alimentaires et aux dons pour combler leur appétit.

Les ventres creux ne se remplissent pas avec de belles statistiques sur le chômage et le plein-emploi.

«C’est une petite tache sur la belle image de la région de Québec», illustre Élaine Côté, directrice générale de Moisson Québec. «Des chaînes sur le frigo pour limiter l’appétit des ados, c’est plus fréquent qu’on pense.»

Des petites taches, il y en a sur tout le Québec et sur tout le Canada, révèle le Bilan-Faim 2018 de Banques alimentaires Canada dévoilé en début de semaine.

Les banques alimentaires du Québec ont enregistré l’an dernier une augmentation de 25 % des demandes d’aide. Un demi-million de Québécois ne mangent pas à leur faim. L’insécurité alimentaire est en hausse dans l’ensemble du pays.

Ces «petites taches» qui nous préoccupent davantage durant la période de réjouissances des Fêtes et nous incitent à une générosité accrue pour les atténuer ne deviennent pas plus supportables et acceptables après le 1er janvier.

D’où l’importance, selon Annie Gauvin, directrice générale des Banques alimentaires du Québec, que les décideurs aient toujours en tête l’effet de leurs décisions et de leurs politiques sur les personnes en situation de vulnérabilité.

De bonnes nouvelles pour les uns peuvent parfois s’avérer un cauchemar pour d’autres citoyens.

Mme Gauvin donne l’exemple de la pression que peut exercer une forte activité économique sur le coût des loyers.

À Val-d’Or, en Abitibi, elle a vu des personnes âgées se tourner vers les banques alimentaires, car le montant supplémentaire qu’elles doivent dorénavant consacrer à leur logement a amputé leur budget d’épicerie.

«On ne peut pas dire à une personne âgée d’augmenter ses heures de travail pour arriver.»

Des gens de plus de 65 ans obligés de faire appel aux banques alimentaires, Annie Gauvin et Élaine Côté en dénombrent de plus en plus. «On recommence à les voir», observe Mme Côté. Elle constate que les progrès réalisés dans le passé s’estompent.

L’emploi n’est pas une panacée. Ni pour eux ni pour d’autres demandeurs d’aide d’ailleurs qui vivotent avec leur maigre chèque de pension, d’invalidité ou leur petite paye.

En 2018, 11 % des utilisateurs des banques alimentaires occupaient un emploi.

Bien sûr, on pense aux travailleurs au salaire minimum ou à statut précaire, aux immigrants. Mais la directrice générale de Moisson Québec note que des travailleurs autonomes peuvent également tomber rapidement dans la pauvreté. Une maladie ou un contrat perdu peut chambouler une vie.

Les difficultés et la pauvreté des parents se répercutent évidemment sur les enfants. Trente-six pour cent des bénéficiaires de l’aide alimentaire ont moins de 18 ans.

Pour que le Québec soit véritablement le paradis des familles, il y a manifestement des ajustements à apporter. L’aide alimentaire apportée aux enfants augmente depuis 2013 au Québec, signale Mme Gauvin.

Selon Élaine Côté, il faudrait veiller à élargir aux bas revenus les mesures sociales liées aux personnes recevant des prestations d’aide sociale (soins dentaires, subventions de garde, par exemple).

«Personne ne se lève un matin en se disant : “Wow, je vais faire une demande d’aide alimentaire aujourd’hui”», dit sa collègue à l’autre bout de la 20. Pour Mme Gauvin, ceux qui pensent encore que des gens refusent d’aller travailler ou profitent du système entretiennent des préjugés.

La problématique est beaucoup plus complexe.

Il faudrait s’en souvenir à l’année, et non seulement durant le temps des Fêtes ou lorsqu’un premier ministre prétend qu’il est possible de nourrir un adulte et deux enfants avec 75 $ par semaine.